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trois détails, ainsi qu'en avait décidé précédemment M. de Sarline *. Les conseillers du maréchal avaient reconnu que, pour être marin et bon marin, on pouvait n'en pas moins être insuffisant dans les mille questions qui regardaient la construction des navires et celle des canons et afTùts. Ils avaient fait même une autre découverte : ils s'étaient aperçu que les officiers de vaisseau les plus actifs, les plus habiles peut-être à conduire et à manœuvrer un trois-ponts, se sentaient en général peu de goût pour les mouvements ou amarrages des navires désarmés, pour leur entrée dans les bassins et leur sortie, pour les travaux relatifs à la fabrication des cordages, du gréement et de la voilure, pour le curage et l'entretien des rades, la police des quais. Aussi avaient-ils réorganisé, en 1786, l'ancien corps des officiers de poî't-, et avaient-ils, en môme temps, attribué à des artilleurs de profession les directions d'artillerie et à des constructeurs de navires les directions des constructions navales. Après bien des changements on s'était enfin arrêté à une idée rationnelle. Des intendants
1. Par l'ordonnance de 1776, dont voici le prcaiiibulc : « Sa Majesté s'cladt assurée que les ofliciers de la marine ont acquis depuis plusieurs années par la nouvelle forme donnée à leur éducation militaire, la théorie de l'architecture navale et les connaissances nécessaires pour bien diriger la construction, le gréement et l'équipement des vaisseaux: elle a reconnu la nécessité de changer l'ancienne constitution. Celle-ci qui n'admettait les officiers militaires à aucun détail dans les arsenaux était propre sans doute au temps où elle fut adoptée ; mais Sa Majesté a jugé qu'elle ne pourrait être mainlenue dans son entier. Sans renoncer aux avantages qui doivent résulter pour la perfection des ouvrages et pour l'économie, tant des lumières et des talents desdits officiers, que de l'intérêt qui lie essentiellement leur propre gloire au succès des opérations mécaniques des ports et à la conservation des forces navales. »
i. L'ancien corps des officiers de port avait été fusionné avec celui des officiers de marine par une ordonnance du 27 septembre 1776.
et commissaires ayant le don d'omni science, aptes à gérer les finances ainsi qu'à fournir des plans de navires ou des tracés de canons, on était passé aux officiers de vaisseaux bons à toute besogne; finalement on comprenait la nécessité d'affecter à chaque branche du métier des hommes spéciaux, préparés par leurs études spéciales au service qu'on leur demandait.
Il faut constater toutefois que ces hommes spéciaux, dont je viens de parler, n'auraient pas toujours été susceptibles d'occuper de très hautes fonctions. L'art de la construction était resté, pendant des siècles, le domaine des praticiens, sans attirer l'attention des savants : les constructeurs de navires n'étaient que de simples charpentiers, des « maîtres de la hache », comme on les appelait, qui se transmettaient de père en fils les plans et dessins des navires, mêlant forcément l'expérience du passé aux erreurs de la routine. Mais depuis que Bernouilli et Euler avaient abordé et résolu les problèmes de l'hydrodynamique', les constructeurs avaient peu à peu étendu le cercle de leurs connaissances en y ajoutant l'hydraulique et la mécanique, ils avaient fixé les règles de leur métier, ils en avaient contrôlé les lois empiriques par des procédés scientifiques, ils étaient, en un mot, devenus des ingénieurs. Ce progrès ne s'était réalisé qu'au milieu du xviu^ siècle, sous le ministère de Choiseul, grâce aux hommes distingués qui avaient nom Groignard, Gauthier, Colomb, Ollivier, etc.. Le premier règle-
1. Bernouilli puljlia en 1738 son Hydrodynamique et Euler en 1749 sa Science navale.
ment qui leur reconnut le titre officiel d'ingénieur fut celui de 1765. Il leur donnait en même temps une hiérarchie spéciale, fixait les conditions du concours d'admission dans le corps et réorganisait Vécole de construction établie en 1740 à Paris pour les élèves ingénieurs *. Les ordonnances de 1786 relevèrent encore l'état des ingénieurs, elles les mirent tout à fait sur le pied militaire, les habillant comme les officiers de vaisseau, à la seule exception des parements qui étaient en velours noir. Leur solde était à peu près la même que celle des officiers, ils touchaient d'ailleurs comme eux des gratifications en argent dans certaines circonstances, par exemple à l'occasion du lancement, des navires qu'ils avaient construits : J.600 livres pour Un vaisseau, 800 pour une frégate, 600 pour une gabare. Leur corps comprenait 45 membres répartis en ingénieurs-directeurs, sous-directeurs, ingénieurs ordinaires et sous-ingénieurs. A eux revenait le soin de veiller aux constructions neuves, aux refontes et aux radoubs. Toutefois dans chaque port fonctionnait un Conseil de marine, présidé par le commandant et dont faisaient partie des officiers de marine et des ingénieurs, pour diriger le service des travaux. Ce Conseil devait examiner les plans des nouveaux vaisseaux à cons-
1. Voici le préambule de l'ordonnance de Clioiseul conrernant les ingénieurs. « Sa Majesté ayant considéré que les constructeurs actuels de ses vaisseaux, depuis leur établissement dans ses ports, s'étant particulièrement appliqués à réunir toutes les connaissances de théorie et de pratique qu'exige la coustructiou des vaisseaux, y ont fait des progrès considérables ; voulant exciter de plus en plus l'étude des sciences qui sont la base de cet art et fixer l'état et les fonctions de ceux qui l'exercent dune manière qui répond à l'utilité de leurs servicesj elle ordonne... » Ordonnance du 25 mars 1766.
truire et résoudre les questions relatives à la réparalion des anciens'; mais tous les chantiers et ateliers, ayant trait à ces diverses opérations, étaient surveillés par des ingénieurs.
De même pour l'artillerie. Les collaborateurs du maréchal de Castries avaient admis que la fabrication des bouches à feu, des affûts, des projectiles en usage sur les vaisseaux relevait de l'artilleur et non pas du marin. Celui-ci n'ayant qu'à utiliser les canons pour le mieux du service et de l'honneur de son pays, la raison voulait qu'il laissât à des spécialistes le soin de les préparer, de les confectionner et de les usiner dans les ports militaires, ainsi que dans les forges, fonderies et manufactures d'armes établies dans l'intérieur du royaume. Ce furent donc les officiers du régiment d'artillerie des colonies, créé en 1786, qui devinrent les directeurs ou les surveillants des travaux d'artillerie. Ils y furent, à n'en pas douter, plus compétents que les officiers de vaisseau qu'ils remplaçaient-.
Ces derniers auraient pu, semble-t-il, continuer de faire le service des ports; la résurrection du corps spécial, à ce destiné, n'était pas absolument nécessaire :
1. Ce conseil n'existe plus de nos jours. Un conseil unique, dit des travaux, séant à Paris, l'a remplacé. 11 serait intéressant d'étudier de près si l'organisation d'autrefois n'était pas, sous ce rapport, préférable à celle d'aujourd'hui.
-. Tel n'était pas l'avis des officiers de vaisseau. Dans un mémoire du chef d'escadre Le Bègue, daté du 8 mai 178S, on lit : u Le système d'aujourd'hui éloigne totalement l'officier de la marine de ce qui a trait à l'artillerie, elle est absolument entre les mains d'officiers éclairés, mais qui ne sont pas destinés à aller à la mer et qui ne sont pas marins. Il faut que l'officier de la marine soit artilleur. Cependant on l'a éloigné de ce service. 11 parait contradictoire au bien de la marine que l'officier n'ait aucune relation directe avec les machines dont il fait le plus d'usago. »
désarmer les vaisseaux, les mater et les démâter, les virer en quille et les caréner sont des opérations que tout marin peut et doit même savoir diriger. Pourquoi donc avoir rétabli une hiérarchie particulière des ports? Pour une raison capitale qui ne souffrait point de réplique : les fonctions des ports étaient réputées roturières et un gentilhomme bien né ne pouvait les remplir sans déchoir. En 1723, le chevalier de Ligondès, proposé pour une place de port, s'était vu refuser la nomination qu'il sollicitait; « un tel emploi ne pouvant convenir à un homme de sa condition ». Les officiers du temps de Louis XVI avaient peu perdu des préjugés aristocratiques de leurs devanciers, et, trouvant le service des ports indignes d'eux, ils avaient obtenu de s'en décharger sur d'autres.
Les ouvriers, employés dans les arsenaux maritimes aux différents ateliers ou chantiers, étaient soit des ouvriers bénévoles habitant Toulon, Brest, Rochefort ou Lorient et venant chaque jour travailler « au parc », soit des ouvriers levés dans les villes et villages des provinces côtières, de la même façon que les marins et les pécheurs. Tout individu exerçant dans les ports et lieux maritimes l'une des professions de charpentier, perceur, calfat, voilier, poulieur, tonnelier, cordier et scieur de long, se trouvait classé à partir de dix-huit ans, comme le matelot ou le pêcheur, et pouvait être levé par le commissaire des classes, d'après les ordres des intendants. Toutefois, si pour le classement et la levée, l'ordonnance de 1T84 traitait de la même façon l'ouvrier et le marin, contraignant l'un et l'autre à
venir au service, même par la force, même par l'emploi de la terrible garnison, l'Etat avait, cependant, vis-àvis de l'ouvrier, une attitude moins oppressive que visà-vis du marin. Le classement de l'ouvrier ne résultant que du lieu où il exerçait son métier, il lui suffisait de quitter ce lieu et d'aller travailler dans l'intérieur du royaume pour échapper aux règlements maritimes. L'abandon définitif de son état le mettait aussi hors de l'atteinte des commissaires. Enfin il pouvait exercer librement son industrie à l'étranger, sans tomber sous le coup des lois répressives de la désertion. « Il n'était tenu, en un mot, qu'à un service occasionnel ; c'était comme une réquisition urgente qui n'affectait en rien sa condition et la liberté de ses mouvements en dehors de cette urgence'. »
Le nombre des ouvriers des arsenaux était fort variable; il dépendait des circonstances : très élevé aux époques de guerre et d'armements importants, il diminuait sensiblement dans les époques pacifiques. Durant la guerre d'Amérique, le port de Brest employait jusqu'à 10.000 ouvriers, tandis qu'en 1789 il n'en contenait que 4.300 ^. A Toulon, on en comptait 4.400 au moment de la signature de la paix de 1783, tandis que le nombre normal était de 2.300 ^. A Rochefort, l'effectif des ouvriers était à peu de chose près celui de