‹ La marine royale en 1789Chapitre 45 sur 92 · Beaussant. Archives de la marine · texte numérisé non relu

Beaussant. Archives de la marine

2. AiIl^i répartis : constructions navales, 2.852; mouvement du port, 1.444; artillerie, 218. {Archives de la marine. Mémoire du port de Brest du 16 juillet

3. Ainsi répartis: constructions navales, 1.140; mouvement du port, l.luù artillerie, 90.

Toulon. A Lorieiit, on en entretenait environ 1.200 '. Les ouvriers bénévoles , domiciliés dans les ports , étaient en immense majorité : à Brest, par exemple, on ne trouvait, en 1789, que 22 ouvriers de levée, c'està-dire provenant des classes -.

De tout temps le régime du travail adopté dans les arsenaux avait été celui du travail « à la journée du Roi ». En 1789, les salaires quotidiens des ouvriers étaient fixés de la manière suivante : charpentiers, 22 sols; calfats, 21; forgerons, 26; journaliers, 21; menuisiers, 2o ; matelots, 20; peintres, 21 ; perceurs, 22 ; poulieurs, 30 ; ce qui mettait la moyenne à 22 sous 6 deniers. Le travail à lajournée, qui est le mode de travail de nos arsenaux actuels et qui fait l'objet de si vives critiques, était déjà, vers la fin de l'ancien régime, réputé comme très désavantageux au point de vue de la dépense et de la production; quelques intendants, ennemis de la routine, avaient essayé de faire travailler à l'entreprise et l'un deux put écrire à ce sujet : « Nous reconnaissons par des comparaisons multipliées que la journée du roi est plus chère d'un tiers au moins que les ouvrages à l'entreprise. Le produit de 50 ouvriers à lajournée est égal au produit de 20, 26 et 28 au plus à l'entreprise. » Le maréchal de Castries avait été frappé de ces constatations et, dans son louable désir de restreindre les dépenses, il résolut d'essayer un

1. A la date du l'"' janvier 1789 on en comptait i.iOl, savoir : constructions navales, 500 ; artillerie, 41 ; mouvement du port, 620.

2. Le surplus des ouvriers des classes était embarqué sur les navires pour y faire leur métier de calfat, voilier, charpentier, etc.

changement dans l'organisation du travail des ports. Le 31 juillet 178o, il prescrivit donc de faire tous les ouvrages des ports à l'entreprise, « régime dont il devait résulter les plus grands avantages tant pour la célérité que pour leur prix ;>. Son espoir ne fut point déçu. Dès le 2 avril de l'année suivante, l'intendant de Toulon l'informait « que le nouveau régime adopté remplissait entièrement les vues d'économie que l'on s'était proposé ». De Brest, on lui écrivait vers la même époque, que le système de l'adjudication introduit dans presque tous les ateliers avait été jugé très avantageux. Enfin à Rochefort enl78G, « les ouvriers étaient tous à l'entreprise, aussi leurs journées ressortaicntelles à un prix fort satisfaisant ' ».

Malheureusement toute médaille a son revers, et ce régime, si avantageux pour l'Etat au point de vue de la dépense, avait aux yeux des ouvriers l'inconvénient de diminuer leurs profits : beaucoup d'entre eux quittèrent les arsenaux. Au seul port de Toulon, on vit s'éloigner en 1786 près de 1.500 ouvriers, sur les 3.000 qui formaient le contingent des ouvriers libres ^. Il faut dire que les ouvriers n'avaient qu'un enthousiasme restreint pour le service des arsenaux maritimes. Leur condition y avait toujours été précaire. Un ministre sentait-il le besoin de réaliser des économies (et ce besoin était constant), il s'en prenait tout d'abord aux constructions neuves, rognant sur les achats de ma-

1. Mémoire pour servir à l'hisloii-e de Rocliefort, par M. Thomas, 1828.

2. Lettre du minislrc du 17 juin 178G. {Archives de la marine.)

tières, réduisant les allocations pour salaires d'ouvriers. Les autorités des ports se voyaient alors contraintes d'opérer des licenciements parmi les travailleurs, afin d'en diminuer le nombre'. Ceux-ci vivaient donc dans une perpétuelle anxiété, dans la crainte et dans l'incertitude du lendemain; le congédiement était une épée de Damoclès toujours suspendue sur leur tête. Et une fois remerciés, quel sort les attendait? A Brest et à Rochefort, un homme laborieux était, à la rigueur, presque assuré de trouver à s'employer à la culture des terres ou dans les manufactures, mais à Toulon, le mal était autrement grave : la Provence était fort arriérée au point de vue de l'agriculture, elle n'avait presque pas d'industrie et l'ouvrier des professions tenant à la mer n'avait d'autre travail que celui de l'arsenal. Le renvoi du port le jetait dans la misère. Les consuls des petites bourgades voisines venaient sans cesse représenter aux autorités de la marine royale la triste situation des ouvriers congédiés de Toulon, qui erraient dans les campagnes, réduits à la mendicité ou au vol ^. Bien plus, ces malheureux, désespérant de trouver à gagner leur

1. L'intendant de Rochefort avait congédié 520 ouvriers dans le mois d'avril 1788, pour cause de manque de fonds. Il avait à payer 393.000 livres pour ce mois-là et il n'avait eu caisse que 50.000, sans espoir d'en recevoir de longtemps. Correspondance des ports, 18 avril 1788. (Archives de la marine.)

2. « Pour encourager les ouvriers, leur faire préférer le service du roi et les exciter au mariage, il me paraîtrait bon, comme cela se pratique à Rochefort, d'établir une caisse où les fils des ouvriers qui serviraient depuis quinze ans, trouveraient a. l'âge de cinq ans une solde de 3 livres par mois. A neuf ans, ils seraient employés à six sous par jour, dans les ateliers, avec le litre d'apprentis, pour gagner jusqu'à douze sous, jusqu'à ce que, étant compagnons à quinze sous, ils deviendraient ouvriers, contremailros, et enlin maîtres. Cette caisse n'exigerait aucun fond, elle serait alimentée par le produit des copeaux que l'on vendrait au lieu de les laisser emporter aux ouvriers. » Notes sur la marine, de M. de Beilefoulaine, commissaire général, 1789.

vie chez eux, s'en allaient à l'étranger tenter la fortune. « Je vois avec douleur, disait en 1767 l'intendant de Toulon, sortir de l'arsenal la plus brillante jeunesse que j'avais eu soin d'y rassembler; je me souviens avec frayeur de ce qui s'est passé du temps de M. Berryer, où le défaut de paiement et le renvoi des ouvriers ont fait sortir de Provence seulement plus de six mille familles qui ne reviendront plus ». » Les licenciements qui, dans la pensée du ministre, n'étaient que temporaires avaient donc pour conséquence d'éloigner à tout jamais les ouvriers des arsenaux, fâcheuses émigrations dont la marine portait la peine sitôt que la guerre éclatait et qu'il fallait hâter les armements de grandes escadres. Aussi les commandants des ports préféraientils réduire les journées de travail, ordonnant, par exemple, que les ateliers n'ouvriraient qu'un jour sur deux. Avec ce système, les ouvriers ne s'expatriaient plus, mais les salaires réduits de moitié diminuaient le bien-être des uns et privaient du nécessaire les autres, ceux qui avaient charge de famille.

Les ouvriers, que le congédiement et les réductions de travail n'atteignaient pas, avaient néanmoins à subir de cruels embarras par suite des retards continuels dans le payement de leur salaire. Comme les officiers de vaisseau, comme les matelots, comme les demi-soldiers, les ouvriers souffraient du manque de fonds dans les caisses de l'Etat -. Au milieu de 1789, il leur était

i. Brun. Guerres maritimes, I'^'' vol., p. 432.

2. Lisez celte lettre de rinlendant de Rocliefort en 1772 : « Je ne sais où trouver l'argent nécessaire pour le paiement des travaux. Il sera dû un an à la

dû plusieurs mois de rannée précédente et aucune distribution d'argent, même en acomptes, n'avait été faite sur Tannée courante. De Toulon cette lamentable situation fut dépeinte au ministre avec les couleurs qu'elle méritait ; le ministre écrivit, pour toute réponse, qu'il lui était impossible de comprendre les ouvriers dans la

prochaine distribution Heureusement un imprimeur

toulonnais put avancer une certaine somme, qui fut payée à ces malheureux.

A Brest, le commandant se plaignit au ministre, le 28 juillet, qu'il fût dû aux ouvriers six mois de leurs gages : « Mettez, jevous en supplie Monseigneur, M. l'intendant à même d'en payer un. »

A Rochefort, la détresse de l'ordonnateur était aussi grande. Il écrivit au ministre le 28 juin 1788 : « Les assauts que je soutiens contre les instances des officiers pour être payés, m'affectent cependant bien moins que la dure nécessité où je me trouve souvent de ne pouvoir secourir comme je le désirerais de malheureux ouvriers qui sont dans la misère. » Un jour, poussés par la faim, ces ouvriers si maltraités, lassés de se voir rebutés, en viendront à la violence, ils pilleront deux boulangeries de la ville et l'autorité n"osera pas sévir, car elle se sentira coupable. Songez que l'hiver 1788 à 1789 avait été des plus rigoureux, qu'à ce moment, le prix du pain était rendu excessif par l'impôt sur le blé

fui de ce mois aux ouvriers. Prenez, je vous en supplie, monseigneur, la situation du port eu considération. » C'est un refrain qu'on retrouve à chaque page de la correspondance administrative. .. 11 est dû tout à l'heure six mois aux ouvriers. Il est bien urgent de les paver... » u Les omriers m'assiègent pour leur paiement qui est trop diCfcré, etc. .. » On en citerait des centaines du même genre.

qui pesait lourdement sur le royaume. Pourtant la misère des ouvriers « avait plus d'une fois excité la compassion des chefs de la marine ; ceux-ci avaient parfois trouvé des expédients qui, sans les soulager beaucoup, annonçaient du moins de la propension à le faire ; le comte d'Albert de Rions, commandant à Toulon, indépendamment de sa sollicitude comme chef, trouvait dans les privations personnelles de sa famille les moyens de soulager de près quelques-uns des plus malheureux *. »

Classe vraiment à plaindre que celle de ces ouvriers des ports ! Ils n'avaient pas à souffrir seulement de la gêne des finances, ils se trouvaient encore, indirectement, les victimes des voleurs, brigands ou faussaires punis des galères. Depuis la guerre d'Amérique l'usage s'était répandu d'employer aux besognes de force, « à la fatigue » comme on disait, les forçats détenus dans les ports ^ Qui pâtissait de cette coutume ? le Trésor d'abord, à qui chaque galérien coûtait près de 39 sous par jour ^, soit 17 sous de plus que les ouvriers ; enfin les ouvriers eux-mêmes à qui les galériens se substituaient. A Brest, par exemple, à côté des 4.514 ouvriers entretenus en 1788, on employait 2.302 forçats. N'était^

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