Texier de Norbec, voL I'^'', p. liîT
célèbre combat de 1781, pour que lutilité de ce nouvel engin fût consacrée. Encore arrivait-il que de vieux canonniers, trop routiniers, encouragés du reste par des officiers non moins retardataires, préférassent user de l'antique boute-feu. On en était encore en 1789, à espérer « iju'un ministre éclairé déciderait l'adoption définitive, l'établissement fixe des platines aux canons, afin d'en ob tenir les mêmes avantages que sur les fusils * » . Les procédés de pointage étaient rudimentaires. La ligne de mire ou de visée était le ras de métal, en d'autres termes la ligne passant par les points les plus élevés de la culasse et du bourrelet de la volée et rasant la surface supérieure du canon. Il s'agissait donc de mettre le ras de métal sur le point ou l'objet à battre pour pointer convenablement la pièce. Aux courtes distances rien de plus aisé ; mais si la distance du but grandissait, force était d'augmenter l'inclinaison de la culasse et il arrivait alors, la volée étant relevée, que le rayon visuel effleurant le métal du canon ne rencontrait plus le but. On avait coutume, dans ce cas embarrassant, de se servir du ras de métal sur l'un des côtés de la pièce, procédé qui entraînait à de fortes erreurs dans le tir et qui causait aux boulets des écarts considérables. Depuis Gribeauval, on pouvait obvier à cet inconvénient au moyen de la hausse, qui donnait au pointeur des lignes de mires artificielles à diriger sur le but-, mais les canonniers-marins mépri-
i . Texier de Norbec,
2. Le général Favé. Etudes sur l'artillerie, suilc de l'ouvrage du prince Louis Xapoléon .
saient la hausse, et, par horreur de rinnovalion, ils continuaient à pointer avec le ras de métal, la justesse de leurs coups dût-elle en soulTrir '.
Très simples aussi les règles de tir. Voici comment les formulait une sorte de Manuel du canonnier, que j'ai sous les yeux : « Si on cherche à démâter le vaisseau, on pointe au-dessous de la hune, et cette manière se nomme tir à démâter ; si on se propose de couler le bâtiment, on pointe à la ligne de flottaison et alors on dit qu'on tire à couler bas ; enfin, si on veut briser le corps du bâtiment, on y vise directement et ce tir est nommé tir à l'horizon. Dans l'un ou l'autre de ces trois cas on cherche à atteindre le but du premier choc. Mais on peut aussi y arriver en profitant des bonds que fait un boulet, après avoir rencontré la surface de la mer ou quelques autres objets. Cela s'appelle tir au ricochet. »
Nos marins avaient une tendance fâcheuse à préférer le tir à démâter, qui, pour être efficace, exigeait beaucoup de précision, et qui, n'en ayant pas toujours, avait le grave défaut de faire perdre les projectiles. Mais, à part cette erreur, les préceptes de tir étaient sages. Ils recommandaient de ne pas tirer au delà de 800 toises (l.ooO mètres) à cause de l'incertitude des coups. Il est extrêmement imprudent, ajoutait le Manuel. (le tirer de trop loin et la consommation inutile de mu-
1. <( La mùlliode de diriger les poinlemenls par des repères sur les côlés de la pièce est aussi certaine et aussi commode qu'on peut le désirer. Elle est a l'abri de tout événement et infiniment préférable aux hausses mobiles qu'on caiploie aux culasses des pièces dans quelques corps d'artillerie. » Texier de Norbec, vol. II, p. 343.
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nitions n'est pas le seul inconvénient qui en résulte. Les premiers coups étant les plus terribles parce qu'ils déroutent et épouvantent Tennemi, qu'ils jettent le désordre et la confusion dans ses équipages, il est fort important de les bien frapper. Si, au contraire, ils sont sans effets, lennemi prend conflance et se rassure; il cherche à tirer tout le parti possible de ses forces; il agit avec hardiesse parce qu'il attribue à la maladresse des tireurs ce qui n'est dû qu'à leur imprudence... D'après ce même manuel, on ne doit jamais tirer vivement à COO toises, car les coups sont peu meurtriers ; ce n'est véritablement qu'à 300 toises (o89 mètres), et au-dessous, qu'on doit mettre toute l'activité possible et tirer autant que faire se peut.
L'application de ces principes nous valut plus d'un succès. Lors de la guerre d'Amérique, nos canonniers se montrèrent assez supérieurs aux canonniers de la marine britannique pour que les Anglais « fussent après cette guerre sur le point d'abandonner leurs doctrines pour s'approprier les nôtres '■ ».
L'arsenal guerrier d'un vaisseau du roi comprenait encore une petite pièce de bronze, intermédiaire entre les canons et les armes portatives, dont le nom de
1. « Un capitaine qui avail assisté au combat de M. de Grasse, disait que dans les combats nous tirions plus et mieux que les Anglais. » Considérai ions sur lu marine, par Boisgenelle. « L'ennemi même a dit plusieurs fois dans les papiers publics que les canonniers de la marine de France l'emportaient sur les leurs. » Mémoire du chef descadre Le Bègue, 8 mai I78S. Bibliothèque de Cherbourg. De simples chiffres confirment encore cette assertion; à la bataille d'Ouessant nos pertes furent sensiblement moindres que celles de l'cnnonii ; 103 tues et j12 blessés de notre côté, 4U4 tués et 773 blessés du côté de r,\ngleterre et cependant nous n'avions que 27 navires â opposer à 30. N'est-ce point la preuve que nous avions de bons tireurs et de bonnes doctrines de tir, ou tout au moins de meilleurs tireurs et de meilleures doctrines que nos redoutables ennemis?
perrier était changé communément en pierrier parles marins. Il lançait une livre de balles et garnissait les hunes, passe-avant, plats-bords et dunettes. C'était le précurseur direct des canons-revolvers et canons à tir rapide, dont nos navires de guerre sont garnis à l'heure actuelle. Au-dessous du perrier par ordre de grandeur venait le fusil, dont le dernier modèle datait de 1777. Il pesait 9 livres 8 onces, mesurait 42 pouces de long et son calibre avait été fait pour la balle de dix-huit à la livre '. Un fusil long et lourd, nommé fusil-boucanier ou fusil-llibustier, s'embarquait aussi sur les navires, en même temps que des mousquetons dits à bourrelets et des pistolets qui se portaient à la ceinture. Les grenades étaient de petits projectiles creux qui se lançaient à la main du haut de la mâture.
Les armes blanches en usage étaient nombreuses, depuis la pertuisane simple ou à soleil, le sponton, la hallebarde, la pique, la demi-pique, le coutelas, le sabre, jusqu'à la hache d'arme tranchante sur un bout pour couper les cordes, trancher les manœuvres, pointue de l'autre bout et à bec de corbin, pour faciliter l'escalade des vaisseaux lors de l'abordage. Chaque matelot était armé de l'une ou de l'autre de ces armes, parfois de plusieurs suivant le poste qu'il occupait au combat^.
J'en ai fini avec l'armement du vaisseau de guerre ;
1. C'est le fusil qui a servi pendant les guerres de la Révolution. Les manufactures de Tulle et de Saiut-Etieune fabriquaient les fusils.
2. Kerquelen, capitaine de vaisseau, critique les lames des sabres trop longues ; il se plaint aussi que les pistolets soient trop pesants, et qu'on ne donne pas des balles de calibre pour les différentes armes. « 11 n'est pas possible qu'une balle d'une once mise dans un canon qui porte des balles de deux onces, puisse avoir uue juste direction. » Voir Relation des combats de mer, 1796, p. il.
il me reste encore, pour mentionner tous les engins de destruction, à citer les brûlots. On employait comme brûlots des navires de petit tonnage, qu'on remplissait d'artifices incendiaires. On accrochait des artifices partout où on pouvait, on en mettait autour des mâts et à leurs pieds, on en suspendait aux haubans, on entassait des grenades et des bombes dans tous les coins; puis au milieu de l'entrepont, on dressait un énorme bûcher, fait de bois, de paille et de sarments, sur lequel on semait de la poudre avec de l'huile de térébenthine ou de l'essence, « ayant attention, dit le Manuel du canonnier, de ne point amonceler les artifices, mais de les disperser pour ne pas faire sauter le bâtiment qu'il s'agit seulement de consumer avec le temps ». L'emploi du brûlot allait diminuant de jour en jour : dans la guerre de l'Indépendance américaine, nos armées navales avaient eu des brûlots à leur suite, mais elles en firent à peine usage ; c'est au progrès des mœurs qu'il faut attribuer la répugnance pour ces « in?truments afTreux de la victoire, qui ne laissent pas au vainqueur la possibilité de secourir le vaincu ». Tel est du moins l'avis de V Encyclopédie. Les brûlots n'étaient plus que des « bâtiments comminatoires » pour des vaisseaux qui refuseraient obstinément d'amener contre toute espérance de se sauver. Il est bon, dit-elle, d'en avoir et de ne pas s'en servir... Qu'aurait-elle dit, la brave Encyclopédie, si elle avait vu l'apparition des torpilleurs dans la guerre navale ? De quel langage aurait-elle flétri ces microbes delà mer, aux blessures mortelles et sans merci ?