‹ La marine royale en 1789Chapitre 52 sur 92 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L'administration du duc de Choiseul, qui régénéra Tartilleric de la marine, rendit le même service aux constructions navales ^ Ne se bornant pas à reconstituer la flotte royale, à y combler les vides, à y réparer les pertes, elle s'attacha et réussit à produire un matériel très supérieur à Tancien. Savants, ingénieurs, ofllciers travaillèrent en commun à créer une science de l'architecture navale. De cette entente résultèrent les meilleurs cfTets : on lui dut la perfection dans les constructions et l'uniformité dans l'ensemble, comme dans le détail, des nouveaux navires. Les rapports de la longueur à la largeur et au creux furent alors fixés tels qu'on les voit encore sur les navires à voiles, les dispositions extérieures furent améliorées, l'énorme château d'arrière s'abaissa, les flancs du navire conser-

I. Il serait injuste de ne pas rappeler qu'a\aiit Choiseul, -M. de Maurepas s'était préoccupé activement des constructions navales. Il avait, en 1737, chargé lilaise Ollivier, constructeur de Brest, d'une mission secrète en Angleterre pour y surprendre les procédés en usage dans la construction navale. Ollivier emprunta peu aux Anglais qui, de leur propre aveu, nous étaient inférieurs.

vèrent cette courbure qui, sous le nom de rentrée*, diminuait les poids des parties supérieures, tout en donnant aux vaisseaux cette forme élégante qu'on a longtemps admirée. On résolut en même temps de construire les navires avec des bois plus forts, d'accroître leurs liaisons-, de disposer leurs approvisionnements dans un arrimage méthodique et simple. Il faut aussi faire dater de cette époque l'adoption de types définis, destinés à faire disparaître les différences considérables qu'on avait toujours remarquées entre les vaisseaux de même rang et ({ui nuisaient à l'égalité de marche nécessaire dans la navigation en escadre'. Href on aborda presque toutes les questions relatives à l'art nautique et on les résolut victorieusement : ce fut bien une période de réveil, de régénération dont l'avenir devait largement profiter.

Les constructeurs du règne de Louis XVI avaient sous les yeux de trop beaux modèles pour ne pas les copier servilement. Ils renoncèrent toutefois à ces sculptures élégantes ou grandioses, à ces dorures étincelantes qui faisaient l'ornement peut-être excessif des

I. Beaucoup d'ofTiciors legreltaient la rentrée qui gênait naturellement les facilités d'abordage pendant le combat. Les constructeurs y tenaient beaucoup. " il ne faut pas se départir de donner le rentrcment convenable et ne pas s'arrêter aux représentations des ofliciers qui demandent toujours des vaisseaux larges dans les hauts. " Manuscrit de l'ingénieur Ollivier.

.;. Bourde de Villeliuet se plaignait dans son- Manœuvrier en tTGo querccliantillon de vaisseau et leurs liaisons étaient trop faibles. On avait trop sacrifié a la légèreté des coques dans le but d'obtenir une meilleure marche.

3. M. de Praslin, nommé ministre le S avril 176(3, vint à Brest au mois d'aoï'it suivant. Le 18, il présida un conseil de construction qui avait poiu' but « de discuter et de fixer invariablement la forme et les principales dimensions des vaisseaux de guerre, les proportions de leur mâture, de leur membrure, etc. . .•>, Levot. Histoire du Port de Brest, 1* vol., p. 146.

arrières de nos anciens vaisseaux : plus de sujets allégoriques aux vastes proportions, plus de cariatides dorées supportant des balcons ouvragés avec art, plus de divinités marines, plus de tritons pour former l'encadrement des galeries de Tarrière. On abandonna même la figure symbolique de l'avant qui paraissait s'élancer dans les flots et que sculptaient avec tant de goût les continuateurs de Puget. La simplicité était à l'ordre du jour, le vaisseau fut débarrassé de tout luxe inutile et coûteux ^ A l'arrière, quelques montants bleus ou rouges à liteaux dorés séparèrent désormais les fenêtres ou les sabords, de-ci de-là quelques écussons dorés portant deux L entrelacées ornèrent la muraille: à l'avant sous le beaupré, à la place de la statue géante de guerrier ou de déesse, on mit un corps de lion ou tout simplement l'écu fleurdelysé de France. Dans les dernières années de la monarchie le style de l'architecture navale était donc plus sévère qu'autrefois, mais le fini du travail restait le même. Le soin que l'on mettait à assurer à l'édifice une solidité plus grande n'excluait pas la recherche d'une gracieuse élégance de formes. Celle-ci était souvent atteinte et l'on peut même affirmer qu'elle n'a guère été dépassée depuis. Pour s'en convaincre, il suffit d'aller voir au musée naval du Louvre le petit modèle du vaisseau V Artésien de G4 canons, qui date de Louis XVL On est

1. Les sculptures des anciens vaisseaux coûtaient des prix élevés. En 1789, il n'était plus alloué pour la sculpture que les crédits suivants : 2.500 livres au vaisseau de 120 canons, l.l'SS sur un vaisseau de "4 et 1.000 sur uue frégate de 26.

frappé de sa belle allure, et l'on remarque surtout combien il diffère peu des vaisseaux postérieurs dont nos constructeurs ont été le plus fiers. Sa mâture est très élevée, sa voilure montre une surface très grande, son gréement est bien compris, son beaupré porte encore cette vergue et cette voile de civadière qui ont disparu maintenant et qui étaient jugées alors comme indispensables à la sûreté des évolutions. « Un tel vaisseau paraîtrait sur mer qu'il y ferait très bonne figure, à côté de ce que nous avons eu de plus parfait *. » J'ajoute qu'au moment de son lancement, il faisait excellente figure à côté des navires similaires des marines rivales ; nos architectes de mer étaient passés maîtres en leur art. Les Anglais eux-mêmes constataient la supériorité de nos constructions, sous plusieurs rapports, et reconnaissaient que leurs vaisseaux ne pouvaient tenir le vent aussi bien que les nôtres. On citait alors, on cite encore dans la marine, comme un modèle achevé, le vaisseau les Etals-de- Bourgogne construit en 178:2 par Sané, vaisseau qui prit en 1793 le nom de la Montagne, échangé en 1798 contre celui de X'Océan. « Le public, dit M. Ch. Dupin, ■était frappé de la majesté de ses formes apparentes, les marins l'admiraient parce qu'il était le vaisseau le plus facile à manœuvrer et le plus fin voilier entre tous les navires du même rang qu'on eut encore construits en Europe -. » Ses plans étaient si parfaits qu'ils

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