Chronique de l'œil de bœuf, vol. VIII, p
2. L'Angleterre avait entretenu successivement à la mer, pendant cette guerre, 83.000, 00.000, iOO.OOÛ et enfin 110.000 matelots; au mois de janvier 1783,
c'est-à-dire depuis six ans, et pendant cette longue période, il ne semble pas que les procédés d'administration aient été améliorés.
Tous les contrôleurs généraux, Necker, Joly de Fleury, d'Ormesson, de Galonné, critiquent successivement le désordre qui règne dans la marine et qui empêche de voir clair dans la situation des fonds de ce département. Les rapports sont des plus aigres entre le ministre de la finance et celui de la marine, les mémoires qu'ils échangent trahissent une animosité des plus vives. » La marine, dit d'Ormesson, présente un abîme insupportable à mon département, s A quoi de Castries riposte en signalant les difficultés inhérentes à la liquidation d'une guerre récente, plus vivement menée qu'aucune autre guerre et en affirmant que jamais, à aucune époque de paix, la flotte n'a été tenue ni pour les armements, ni pour les constructions, en une plus grande activité, que tous les bâtiments sont en état de prendre la mer, que les magasins sont approvisionnés et que toutes les marchandises ont augmenté en dix ans, de lo à 18 p. 100.
Les administrateurs civils n'admettent point ces excuses. Pour eux, la cause de ce désordre est dans la loi de 1776, dans les formes qu'elle prescrit, dans les états qu'elle exige, dans le concours de tous sur chaque chose. Elle a créé, disent-ils, « un désordre tel qu'il n'a nulle part de terme de comparaison' ». Elle a
quelques mois avant la paix, elle avait porté ses armements à il2 vaisseaux de ligne, 20 vaisseaux de 50 canons et 150 frégates. A la même époque, les flottes réunies de France et d'Espagne s'élevaient â 140 vaisseaux.
1. Réflexions sur l'administrateur des ports par les commis du port de Brest, 1769,
donné la charge « du civil et de l'économique aux militaires, qui sont de grands consommateurs et de mauvais économes* ». Malouct l'accuse surtout d'avoir introduit une inutile complication : « Cette multitude d'hommes civils, qu'on a apostés là comme des figurants dans les chœurs d'opéra, n'a cessé de crier : papiers ! papiers ! parce qu'elle n'avait que cela à faire. C'est donc toujours pour avoir changé un régime simple contre un régime compliqué, que les dépenses abusives se sont multipliées ainsi que les frais d'administration, ceux de main-d'œuvre, ceux des ports ^. » Dans tous les livres, libelles, brochures ou écrits des administrateurs civils les mêmes reproches sont formulés contre le régime de 1776, mais dans tous on voit percer aussi la même amertume et les mêmes regrets d'une omnipotence perdue.
La rancune inspirait visiblement les intendants et leurs subordonnés quand ils mettaient tout le mal sur le compte de l'ordonnance de M. de Sartine. Pour être justes, ils auraient dû en imputer une partie à la détresse du trésor. Quand on parcourt la correspondance des intendants des dernières années de la monarchie, on trouve, dans leurs lettres, des plaintes presque continuelles sur l'embarras que leur causent les retards apportés dans les paiements et les expédients adoptés pour reculer les échéances. Celui de Toulon écrit à la
1. Remontrance adressée au ministre en 1776 par le premier commis Blouin.
2. Malouet prétend qu'en 1785, un vaisseau de 7'i coûtait 16.000 livres de plus qu'en 1769, que depuis 1775 jusqu'en 1780 inclus, la dépense totale et effective de la marine se trouve surpasser de près de 400 millions la dépense estimée sur le pied de l'aucieu système.
date du 18 septembre 1788 : « Le règlement qui suspend le tirage des lettres de change et l'insuffisance des remises de fonds ont produit dans le port le plus grand découragement. Je ne reçois que des plaintes et des représentations de la part des fournisseurs, s M. de Beaupréau adresse de Brest la lettre suivante : <t Je vous prie de vous faire représenter les lettres que j'eus l'honneur de vous écrire précédemment sur cette méthode qui met de plus en plus le port en arriéré de ses dépenses réelles. Ma détresse ne fait qu'augmenter, par la raison que l'ordonnateur des travaux multiplie tous les jours le nombre des ouvriers pour les accélérer, lorsque vous diminuez la somme destinée à les payer. Mais il est des bornes à tout et le moment n'est pas loin où, si vous n'avez la bonté de venir puissamment à mon secours, la suspension des paiements les plus urgents produira le plus mauvais effet 1. ï L'intendant de Rochefort, M. de la Granville, écrivait presque à la même date, le 18 avril 1788, une lettre que l'on dirait copiée sur la précédente : « Quoique je n'aie point de réponse aux différentes lettres que j'ai eu l'honneur de vous écrire les 21-29 du mois passé et le o de celui-ci, je ne puis croire que vous ne vous soyez pas occupé de la détresse où je suis relativement aux fonds. Mon embarras arrive au point extrême. Il est instant que je rembourse les emprunts que j'ai faits sur mon propre crédit -. » L'infortuné avait emprunté
1. Archives de la marine. Correspondance générale, 16 avril 17t