‹ La marine royale en 1789Chapitre 63 sur 92 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

En relatant la fréquence et la gravité des épidémies qui, au xviie siècle et dans les premières années duxvni", frappaient les équipages, j'ai incriminé la malpropreté habituelle des hommes, la mauvaise ventilation des batteries des vaisseaux, l'oubli des précautions dictées par l'hygiène, j'aurais pu (sans médire) accuser aussi l'ignorance de ceux à qui l'on confiait la mission do soigner les malades. Il y avait bien, dans les ports, des médecins de quelque savoir entretenus par la marine et chargés, par elle, de traiter le personnel maritime; mais ces praticiens, consacrés docteurs par les Facultés, à la suite d'examens entourés de la pompe bizarre et solennelle ridiculisée par Molière, conservaient des habitudes de pédantisme et d'outrecuidance, qui leur faisaient juger le service sur mer comme très indigne de leur talent. Ils se bornaient à visiter les malades des hôpitaux, laissant ceux embarqués sur les navires aux mains des chirurgiens. Or les chirurgiens n'étaient pour la plupart que de pauvres diables presque illettrés, ayant fait leur apprentissage dans la boutique d'un

chirurgien-barbier, où l'occupation de raser les clients devait nuire à la continuité et à l'ampleur des études scientifiques. Passe encore si on eût pu faire parmi eux un choix des sujets les plus capables et les mieux doués ! mais il n'y fallait pas songer. Lors des armements prescrits dans les ports, on levait les chirurgiens destinés aux navires, comme on levait les ouvriers des professions diverses que la marine prenait à son service : on réquisitionnait, chez tous les barbiers, les apprentis valides et on les enrôlait sous le nom d'aideschirurgiens, pour servir en cette qualité sur les vaisseaux du roi.

Les plaintes sur l'incapacité des chirurgiens embarqués avaient été si nombreuses, que la nécessité s'imposa bientôt de créer un centre d'enseignement pour initier les garçons barbiers à la théorie et à la pratique d'un art, où les maladresses se paient souvent de la vie des patients. Dès 17:22, une école de chirurgie fut ouverte à Rochefort, devançant, de quelques années deux établissements semblables créés à Brest, puis à Toulon. Il se forma ainsi peu à peu un noyau de praticiens instruits qui, demeurant toujours chirurgiens de nom, n'en acquirent pas moins de suffisantes connaissances médicales et dont les commandants de navires n'eurent, par la suite, qu'à se louer. Il arriva même que ces chirurgiens, grâce à leurs embarquements successifs et à leurs études personnelles, réussirent à dépasser, dans la pratique des maladies de l'homme de mer, les doctes savants patentés qui ne quittaient pas les ports.

Le relèvement de la condition des chirurgiens de marine suivit de près leurs progrès techniques. Jusqu'alors leur position à bord avait été des plus humbles. Ils furent dorénavant mieux traités, moralement du moins, car leur solde restait dérisoire : on ne leur contesta plus le droit au logement dans la Sainte-Barbe, ils jouirent d'une considération qui leur manquait* et il leur fut même concédé un uniforme gris d'épine avec collet, parements et culotte écarlates. Les heureux changements introduits dans l'état de ces utiles serviteurs coïncidaient du reste avec l'émancipation officielle de la chirurgie : en 1743, l'association avec les barbiers avait été rompue ; peu après, le roi avait supprimé le serment et le tribut d'un écu d'or, que la corporation des chirurgiens renouvelait chaque année à la faculté de médecine, le jour de la Saint-Luc, patron des médecins; en un mot, la chirurgie longtemps confondue avec les arts mécaniques était passée au rang des arts scientifiques et libéraux.

Le corps des chirurgiens de la flotte était ainsi devenu, vers le milieu du xviii^ siècle, un corps très honorable, où les divers grades se donnaient au concours, où les hommes distingués ne manquaient pas -. Il avait fort à souffrir pourtant de la hauteur dédaigneuse des médecins résidant dans les ports. Ceux-ci,

i. Le marquis de Connans, enseigne de vaisseau s'était marié à Brest, avec la veuve d'un chirurgien. Le ministre, M. de Pontcliartrâin, informé de ce fait, infligea un blâme sévère aux autorités du port pour a\oir laissé commeltre cette mésalliance. Le roi, dit-il, en était fort mécontent.

2. Les élèves entraient à l'école de chirurgie à quatorze ans révolus. Ils devaient savoir lire, écrire, raser et saigner au besoin, avoir la vue bonne et les mains saines et sans difTormité. La préférence était donnée pour l'admission aux fils, frères, neveux des cliirurgiens entretenus.

hiérarchiquement supérieurs et de plus sottement fiers de leur titre de docteur, témoignaient aux chirurgiensnavigateurs un étrange mépris ; ils les regardaient comme des manœuvres et s'élevaient surtout contre la prétention qu'ils manifestaient parfois de vouloir exercer la médecine, en descendant de leurs navires. De là une rivalité incessante, une véritable hostilité entre les deux éléments du service de santé de la marine. Les officiers de vaisseau et les marins, qui avaient vu à bord leurs majors à l'œuvre dans de graves épidémies ou dans des combats meurtriers, se rangeaient du côté des chirurgiens et l'exaspération des médecins n'en devenait que plus vive. En 1789, la querelle n'était pas près de s'éteindre. Les chirurgiens du port de Brest exposèrent leurs doléances dans un mémoire à l'Assemblée nationale, et le cahier du tiers état de cette ville appuya leur réclamation, demandant pour eux un traitement meilleur, un avancement plus régulier et plus sûr. Le principal argument de cette requête reposait sur les services rendus par les chirurgiens au cours de la guerre d'Amérique, où cinq mille blessés avaient été assistés, où presque autant de malades avaient été soignés, où le personnel naviguant avait en définitive montré sa double aptitude de médecin et d'opérateur. Les tenants de la science des facultés ripostaient que leurs subordonnés n'avaient qu'une grossière routine pour les guider dans la pratique du bord, et l'un d'eux', s'adressant aussi à l'Assemblée,

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