‹ La marine royale en 1789Chapitre 64 sur 92 · Elle de la Poterie, premier médecin du port de Brest · texte numérisé non relu

Elle de la Poterie, premier médecin du port de Brest

exposait sans détours qu'un intervalle immense séparait l'exercice de la médecine de celui de la chirurgie. « Aucun pouvoir raisonnable, ajoutait-il, ne pourrait réunir deux sciences dont le but est diamétralement opposé. La chirurgie ne sait que détruire, la médecine ne sait que conserver, reproduire, régénérer. »

Les préjugés ne se déracinent pas aisément, aucun raisonnement ne prévaut contre eux; ils disparaissent d'eux-mêmes, à la longue, comme les fruits trop mûrs tombent sans secousse des arbres qui les portent. Loin donc de détruire cette distinction fâcheuse entre les deux branches de l'art médical, les règlements les plus récents sur le service de santé de la marine la consacraient au contraire. L'ordonnance du :24 novembre 1786* établissait deux sections, l'une comprenant le service à terre, l'autre, le service à bord. La première, composée de dix-neuf médecins, fut destinée à assurer le service des hôpitaux ; la seconde, formée de cent soixante-onze sujets, répartis entre les grades de chirurgien-major de vaisseau, second chirurgienmajor, aide-chirurgien, élève chirurgien, devait embarquer à tour de rôle sur les navires de l'armée navale. Quant au service pharmaceutique, il ne venait qu'en troisième ligne. Les apothicaires étaient humblement soumis aux docteurs comme les écoliers doivent Vêtre à leur maître, ainsi que portait le serment qu'ils prê-

1. En voici le préambule : le roi reconnaissait la nécessité de placer les officiers lie santé selon leur mérite, de les distinguer par des titres en rapport avec les fonctions qu'ils étaient appelés à remplir et de leur donner en même temps l'espoir d'un juste avancement lorsqu'ils s'en montreraient dignes par leur zèle et la distinction de leurs services.

taicnt aux médecins '. La solde des médecins de ports était de 12.000 livres, celle des seconds chirurgiens de 800, celle des aides-chirurgiens de 480 et de 360. Maigre pitance ! qui rendait l'existence hien précaire à ces guérisseurs de l'humanité, plus mal partagés que les simples artisans : un forgeron embarqué touchait GOO livres et un chaudronnier 500 !

Dans les ports, les officiers de santé se trouvaient sous l'autorité de l'intendant ; un commissaire de la marine dirigeait le service de l'hôpital tenu à Ventrepi'ise soit par un concessionnaire laïque, soit par des sœurs de charité, régime dont les malades pouvaient avoir à souffrir, si l'intérêt particulier de l'entrepreneur remportait sur son zèle ou son honnêteté. A la mer, le chirurgien-major relevait du commandant auquel il devait compte de la marche de son service, de sa vigilance auprès des malades, de la surveillance qu'il exerçait sur la bonne qualité des vivres.

Toute escadre de dix vaisseaux, ou d'un nombre moindre, était suivie d'un navire-hôpital aménagé pour ce service spécial et placé pour les soins et approvisionnements sous la direction de l'intendant ou du commissaire d'escadre.

Le service de Taumôncrie des hôpitaux et de la flotte avait été rempli autrefois par soixante prêtres, provenant de trois séminaires spéciaux créés en 1683 à Rochefort, à Brest, à Toulon et dirigés par les Jésuites. Quand on expulsa leur ordre, ces religieux

i. Lcfcvre. Histoire du service de santé de la ynarine.

cédèrent la place aux Récollets qui furent chargés à leur tour d'assurer « la fourniture des aumôniers nécessaires aux vaisseaux ». Outre la célébration des offices divins, les aumôniers devaient faire des conférences religieuses aux équipages , commenter devant eux l'évangile d'une façon sommaire et exhorter chacun à l'accomplissement de son devoir, notamment le jour du combat. Aux termes des règlements, il était embarqué un aumônier sur chaque navire. Si, par économie, on manquait parfois à cette ordonnance, les évêques se chargeaient d'en rappeler l'exécution. Celui de Toulon fit, en 4787, des observations au ministre parce que la corvette armée pour l'instruction des élèves et des canonniers-matelots était dépourvue d'aumônier; il « voyait avec peine que des jeunes gens, dont plusieurs étaient peu instruits sur la religion, n'eussent aucun moyen de le devenir ». C'est ce que de nos jours nous appellerions de l'ingérence cléricale; j'ajoute que satisfaction fut immédiatement donnée au digne évèque. A chacune des neuf escadres réparties dans les ports de guerre depuis 1786, il était attaché deux aumôniers, aux appointements de 800 livres par an.

Au xviii'' siècle, la marine avait déjà le défaut qu'on lui a reproché de nos jours, d'être un tout dans l'Etat 4 un microcosme complet, ne voulant, pour exécuter sa mission, qu'un personnel qui lui appartienne* » . J'ai montré qu'elle avait en propre ses ouvriers, sa maréchaussée, ses hôpitaux, sa caisse de retraite spéciale;

1. p. Bourde. Trop de lois, trop de fonctions. La marine, cha.p. l".

elle avait aussi dans ses ports sa justice particulière, représentée par le Prévôt de la marine et ses lieutenants. Placé sous les ordres de l'Intendant, le prévôt était le juge d'instruction et le rapporteur des procès criminels commis dans les arsenaux. Le tribunal de la jjrévôté, près duquel il siégeait, se composait de sept magistrats pris parmi les juges de la sénéchaussée ou du bailliage royal et présidé par l'intendant. Toutefois, depuis 177G, une ordonnance avait enlevé à ce tribunal, pour la donner à des conseils de guerre formés de juges-officiers, la connaissance de tous les crimes, autres que le vol, commis dans les arsenaux. Le tribunal de la prévôté conservait la juridiction sur ces derniers faits. De quelle nécessité avoir ces magistrats instructeurs à la solde de la marine? A quel propos maintenir le tribunal d'exception devant lequel ils rapportaient les affaires de vols ' ? Je ne saurais le dire, pas plus que je ne m'explique comment, un siècle après 1789, ce tribunal existe encore avec son greffe et son parquet sous le nom de tribunal maritime permanent. La justice ordinaire ne pourrait-elle pénétrer sans sacrilège dans ce sanctuaire qu'on appelle un arsenal de la marine?

1. 0 Celte juridiclion peut, sans inconvénient, être supprimée comme toutes Celles d'exception et même je pense que la connaissance des délits, vols et crimes qui seraient commis dans l'enceinte des ports, doit cire renvoyée aux tribunaux ordinaires. 11 y aurait donc à supprimer tous les prévôts, leurs lieutenants, le procureur du roi, les greffiers, etc. » Notes sur la marine, de M. de BcUefonlaine, commissaire général de la marine, à Rocliefort, 1789.

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