CHAPITRE XIV
Les revers maritimes du règne de Louis XV, dus en grande partie à l'incapacité des amiraux, avaient en quelque sorte justifié la méfiance des contemporains à l'égard de la marine royale. Les officiers de Louis XVI, tout méritants qu'ils fussent, portèrent la peine des fautes de leurs aînés. Lors de la guerre d'Amérique, quand les victoires sur mer ne furent pas aussi décisives qu'elles auraient pu l'être, l'opinion publique s'en prit à eux et les accusa d'avoir risqué de tout compromettre par défaut d'obéissance. Cette accusation, qui est devenue légende, s'est transmise de livre en livre et a fini par ternir la mémoire des marins du xviii'^ siècle. En France, nous n'admettons pas facilement que nous puissions être battus, notre amour-propre nous défend les aveux de notre faiblesse et, au lendemain d'un échec, noire première préoccupation est moins de faire un retour sur nos erreurs que de rechercher ceux qui nous ont « trahis ». Dans un Waterloo il nous faut toujours un Grouchy.
Un historien maritime des plus autorisés, le capitaine de vaisseau Chevalier, qui a étudié les combats de la guerre de 1778, cartes et plans à la main, en s'éclairant des évolutions faites et des signaux adressés, a vengé les officiers de Louis XVI du reproche d'indiscipline habituelle devant l'ennemi. Dans sa belle JIistoirede la marine jjendant la guerre de rindépeîidance Américaine, il a montré par des preuves irréfutables, combien avaient été rares les faits d'insubordination commis en pleine guerre, c'est-à-dire dans les circonstances qui les rendent sans excuses. Frondeurs, sans doute, dans le cours ordinaire du service, autant par caractère que par éducation, les officiers de la marine royale étaient, sauf quelques exceptions, braves, dévoués et disciplinés dès qu'il s'agissait de paraître devant l'ennemi. Les présenter sous un autre jour, dit M. Chevalier, « c'est commettre de graves erreurs historiques... Porter contre des capitaines des accusations d'indiscipline, de rivalité ou de jalousie, c'est un procédé facile pour expliquer la perte d'une bataille, mais c'est absolument inexact * ». Il faut donc proclamer, à l'honneur des marins de Louis XVI, que leur indépendance d'esprit ne leur faisait point oublier ce qu'ils devaient à la discipline, quand les événements l'exigeaient. Non, il n'est pas vrai qu'à Ouessant, l'avantgarde commandée par le duc de Chartres ait feint de ne pas voir les signaux faits par d'Orvilliers. Si à la Grenade, d'Estaing ne tira pas tout le parti possible de sa