Le Matelot politique^ p
2. Le Manœuvrier, par Bourde de Villehuet) 176b, préface, pi xxj.
2oi LA MAllLNE ROYALE EN 1789
qui concerne les Tourville, les Duquesne, les Ruyier el les Tromp ; elle avait cours pourtant dans le corps de la marine, et l'illustre SufTren, lui-même, conservant sur le tard les impressions reçues à ses débuts, attribuait en partie les revers éprouvés depuis Louis XIV à l'introduction de la tactique, qu'il considérait comme le voile de la timidité'. 11 fallut le combat mal engagé et indécis de la Praya, pour ouvrir les yeux du héros de la mer des Indes et lui prouver que l'ordre et la méthode dans une action sur mer avaient une utilité capitale. Il n'eut garde de l'oublier depuis et son génie lui suggéra, dans la suite, ce que déjà les traités spéciaux avaient enseigné à d'autres.
Dès la fin du xvii* siècle, en effet, le père d'Hoste avait écrit sur la matière un livre trop oublié ^, mais dont le capitaine de vaisseau Bigot de Morogues s'était inspiré, en 1752, pour présenter les principes de la tactique dans ses Évolutions navales. Après lui, en 1765, un officier de la Compagnie des Indes, le sieur Bourde de Villehuet avait développé le même sujet sous le titre du Manœuvrier. De ces ouvrages s'était dégagé un corps de doctrines que les escadres d'évolutions réunies annuellement depuis le milieu du siècle, sanctionnaient par la pratique. L'impulsion donnée par les chefs distingués de ces escadres, les d'Orvilliers, les de Nieul, les de Ryons, la compétence et le savoir de
1. Essai Historique, par de la Serre, p. 336. Voir Albert Diiruy. L'armée royale, p. 239. « Jadis les combats généraux étaient, il faut le dire, plutôt Une réunion de combats particuliers que le choc de deux armées dont les fractions combinaient leurs mouvements sous la direction d'un chef. »
i. V Art des .Innées jiavales. Taris, IGST.
leurs majors, les de Buord, les du Pavillon, avaient peu à peu tiré la tactique sur mer de l'indifférence où on la tenait. C'était maintenant une science que tout officier devait connaître, que beaucoup cultivaient avec profit, contribuant même à la perfectionner.
Le fruit de ces efforts fut bientôt recueilli dans les grands combats livrés lors de la guerre d'Amérique et notamment dans cette bataille d'Ouessant, du mois de juillet 1778, où pendant quatre-vingt-treize heures consécutives, d'Orvilliers tint ses 87 navires toujours groupés, sans jamais perdre le contact de l'escadre anglaise, incapable de les entamer. Si ce combat ne fut pas la victoire stratégique qui aurait pu et qui aurait dû être remportée, c'était pourtant une victoire tactique incontestable*, où nous restions maîtres du champ de bataille, où nous prouvions d'une façon éclatante que nos flottes étaient sous les ordres de chefs résolus, capables de livrer des batailles d'escadre.
Dirai-je que l'on en doutait en France et qu'au début de la guerre, le ministre de la marine « se sentait peu de confiance dans la valeur de nos généraux de mer et dans l'issue de la lutte ». Aussi bien vers la même époque, Maurepas, toujours sceptique, décochait cette boutade à l'adresse de la guerre navale : « Savez-vous ce que c'est qu'un combat naval? Je vais vous le dire : deux escadres sortent de deux ports opposés ; on manœuvre, on se rencontre^ on se tire des coups de canon, on abat quelques mâts, on déchire quelques voiles, on tue
1. Voir la Stratégie navale^ par Ri Degouy dans la Bévue des Doux-Mondes du 15 août 1889
quelques hommes, on use beaucoup de poudre et de boulets, puis chacune des deux armées se retire prétendant être restée maîtresse du champ de bataille, elles s'attribuent toutes deux la victoire, on chante de part et d'autre le Te Deum^ et la mer n'en reste pas moins salée*. ^
Il n'existait point de tactique officielle proprement dite, imposant aux amiraux tel ou tel mode de ranger les armées navales et de régler leurs mouvements : pourtant aux époques de guerre, lors de la réunion des escadres, et au commencement de chaque campagne, il était publié un ouvrage appelé livre d'ordres et de signaux où les capitaines trouvaient les renseignements nécessaires à l'exécution des combinaisons tactiques de leur futur chef. Le livre d'ordres du maréchal de Tourville était regardé alors comme un premier et très bon modèle; on citait aussi les livres imprimés pour les escadres de M. de Court-Labruyère en 1744, de M. de Laclue en 1757, ainsi que ceux remis aux navires commandés plus récemment par d'Orvilliers et de Grasse^. De la lecture de ces divers documents, de leur comparaison et de l'étude des traités didactiques sur la question, il apparaît que toutes les règles prescrites alors découlaient de quelques propositions fondamentales, qui ne variaient guère suivant les époques et qui étaient les bases mêmes des tactiques en usage ^ .