Journal de Barbier, I7ïl
elle avait vu de près nos escadres tenir tète aux escadres anglaises jusque-là presque invincibles, elle avait éprouvé le contre-coup immédiat des victoires de nos marins, et les récits èlogieux qu'elle fît à son retour avaient mis la carrière maritime en faveur très marquée. Au lendemain de nos premiers succès sur mer, les femmes avaient donné l'exemple de cet engouement, elles s'étaient empressées d'adopter une coiffure à la Belle-Poule, en souvenir du beau combat de cette frégate contre VAréthuse. Plus tard, quand le sort nous fut contraire aux Saintes et que l'amiral de Grasse eut été fait prisonnier, elles avaient ôté le cœur qui ornait leurs croix à la Jeannette, pour en faire des croix à la de Grasse, c'est-à-dire sans cœur...
Mais si l'entraînement pour la marine est devenu plus vif dans les dernières années de l'ancien régime, il n'a cependant pas été assez fort pour ébranler la haute noblesse, celle qui fréquente à Versailles, qui vit dans l'entouuage du roi. Naviguer serait une cause d'éloignement de la Cour et le moyen de vivre loin d'elle quand on a goûté de ses séductions! « J"aime autant mourir que d'être deux mois sans voir le roi, » disait le duc de Richelieu. Les courtisans du temps de Louis XVI, sans être aussi excessifs dans leur adulation, continuaient comme leurs devanciers à apprécier mollement les charmes de la mer. En feuilletant Y Etat de la marine pour 1789, petit recueil qu'on appellerait de nos jours Y Anyiuaire de la marine, on rencontre dans la liste du personnel peu de très grands noms de France. On y trouve pourtant un prince du sang, le
(hic d'Orlraiis, classé parmi les lieutenants généraux. Il est vrai que ce cousin du roi n'est pas en odeur de sainteté à Versailles, « oîi on ne le voit pas sans inquiétude acquérir de l'ascendant et de la considération dans la marine ' » ; il est vrai aussi que depuis la bataille d'Ouessant où son inaction fût sévèrement — et fort injustement- — lilàmée, il n'a plus du marin que le titre, ayant subi la cruelle ironie d'être porté sur les contrôles de l'armée comme colonel-général des hussards.
A la différence des usages admis de tout temps dans les armées de terre, les grades de la marine n'avaient été achetés à prix d'argent que par exception et temporairement. Ce trafic n'avait eu cours dans la flotte royale que lors de circonstances critiques, où le trésor de l'Etat s'était trouvé presque vide, où le gouvernement s'était vu forcé de chercher des ressources de tous les côtés. Cela s'était produit vers la fin du règne de Louis XIV ', mais depuis cette époque la vénalité des grades, qui eut dans les armées tant de conséquences fâcheuses, fut épargnée à la flotte. Elle ne connut ni les officiers de boudoir aussi vains qu'insuffisants, ni les colonels « à la bavette « dont l'autorité ne restant pas toujours nominale fut la cause de mille
1. Mémoires du duc des Cars : « On craignait à la cour que ce prince ne vînt contrarier et peut-être annuler l'influence du ministre de la marine. » T. 1, p. isl.
i. Clievalior. Histoire dr la marine pendant la guerre de l'Indépendance.
o. Dans les dernières années du ri'sfue de Louis Xl\' « l:i plupart des emplois de la marine, môme de ceux d'oflicier de vaisseau, avaient été transformes par le liesoia d'argent on charges ou oHices. Il fallait payer une valeur fixée pour Ici obtenir et les conserver. » llruii. Guerres maritimes, liv. VI.
abus. 11 arriva cependant que des intrus (comme les appelaient les officiers provenant des gardes) pénétrèrent dans la marine, les uns en échangeant, par une singulière confusion de principes, des grades militaires contre des grades maritimes'; les autres en obtenant dans la marine royale la confirmation des titres qu'ils avaient acquis au service de la Compagnie des Indes. Mais ni ces transfuges de l'armée, ni ces anciens serviteurs d'une compagnie commerciale ne trouvaient bon accueil dans le corps des officiers de vaisseau et plus d'un eut à supporter de mortifiantes humiliations -.
A ces intrus provenant de l'armée de terre ou de la compagnie des Indes, s'en joignaient d'autres. Déjà, dès le xvu= siècle, certains chefs des armées navales avaient eu la pensée de faire une part d'avancement aux gradés des équipages. En 1683, le maréchal d'Estrées écrivait à Seignelay : « Trouvez bon que nonobstant le grand nombre de gentilshommes qui se jettent dans la marine, elle ne laisse pas d'avoir besoin d'officiers matelots, c'est-à-dire de gens élevés par les degrés, nourris dans le métier et qui ayent beaucoup plus d'application que les gentilhommes. » Un peu plus tard.
1. L"cchange d'un grade maritime contre un grade militaire était également «liose fréquente. Voir à ce sujet les Mémoires récemment publiés, du duc des Cars, qui, de garde de la marine, devint officier de cavalerie. Certains ofhciers allaient et venaient de la marine à l'aruice et inversement, témoin le comte de Roquefeuil qui servit dans la cavaleiie dans l'intervalle de ses embarquements et qui mourut vice-amiral.
2. Après Quiberon, Berryer nomma deux officiers de la Compagnie des Indes au commandement des vaisseaux le Jtobuste et le Glorieux La marine rojale réclama avec tant d'aigreur et d'ensemble, que le ministre dut annuler son ordre. D'Estaing lui-même, transfuge de l'armée ne put, malgré de vrais mérites, réussir à faire oublier sou origine.
en 1706, le roi, dans le but de constituer une formidable marine de corsaires, avait livré ses bâtiments de guerre aux particuliers, et décidé que les officiers marchands pourraient y servir au même titre que les officiers royaux. Vers la même époque, l'usage s'était établi de recevoir dans la marine royale les « jeunes gens de bonne famille se destinant au commandement des navires du commerce ». On leur donnait le nom de volontaires et on les faisait participer aux leçons données aux gardes-marine. Une ordonnance prise par Choiseul, le 14 septembre 1664, reconnut officiellement l'admission des volontaires à bord des navires de guerre : « Sa Majesté, disait cette ordonnance, permet que les gentilshommes de treize à quatorze ans servent sur les vaisseaux en qualité de volontaires... En outre, pour procurer aux jeunes gens de bonne famille les connaissances des manœuvres ou évolutions. Sa Majesté permet également qu'ils soient embarqués sur ses vaisseaux en la même qualité de volontaires '. » Mais si les jeunes gens de la noblesse et ceux qui n'en étaient pas portaient le même titre de volontaires, leurs destinées ne se ressemblaient point : les premiers pouvaient être admis au service du roi après quatre années de navigation et un examen, les seconds ne devaient prétendre à cette faveur que « lorsqu'ils s'en seraient rendus dignes par leurs belles actions ».
\ . Parmi les volontaires de la fin du xvin" siècle, qui se distinguèrent, il convient de citer le vice-amiral Allemand, volontaire en 1779, Bourayne, en 1781, Bruix, en 177S, Emeriau, en 1775, L"liermitte,en 17S0, Liuois, en 1776, Missiessy, en 1770.
Les capitaines des corsaires pouvaient trouver accès dans la flotte royale avec les grades, dits intermédiaires, de capitaine de brûlot et de lieutenant de frégate, si quelque fait d'éclat les distinguait au cours d'une guerre. Quant aux maîtres d'équipage et aux pilotes que leurs services recommandaient d'une faeon notoire, ils obtenaient le grade de capitaine de flûte. En outre, durant les périodes de guerre, lorsque les armements nombreux exigeaient beaucoup de personnel, on avait recours aux officiers de la marine du commerce pour compléter les états-majors des vaisseaux ; on les munissait d'un brevet d'officier auxiliaire. valable pendant la durée de la campagne. C'est ainsi qu'en 1778. M. de Sartine, à l'instigation de Kersaint et de d'Estaing, prescrivit d'embarquer trois auxiliaires sur chaque navire *. Quelques-uns d'entre eux virent leur grade confirmé définitivement et poursuivirent ilans la marine militaire une carrière qui leur valut grades et honneurs ^. Mais c'était le petit nombre ; la [dupart des auxiliaires s'immobilisaient, sans espoir d'avancement, dans leurs fonctions de début où, côte à côte avec les capitaines de brûlot, les lieutenants de
1. D'EstainsT, nommé au commandement d'une escadre à Toulon, au début de la guerre d'Amérique, avait fait demander des officiers auxiliaires dont il s'était Ijien servi dans l'Inde. Le ministre, dés le mois de février 1778, avait 'ionné ordre d'en embarquer. MM. de Saint-Aignan et de Fabrj , commandant et directeur du port, gardèrent pour eux seuls laconnaissance,des ordresdu ministre. Us n'étaient pas d'avis d'embarquer de ces oflîciers et en firent des représentations. Mais le comte d'Estaing y tint, et en fit embarquer trois sur chaque vaisseau. Plus tard, en 17S0, on ne trouva pas assez d'officiers auxiliaires pour satisfaire aux besoins.
t. Parmi ces privilégiés, est permis de ciler : Le Joille, qui commanda un vaisseau à .\boukir. Bouvet 1 aine, Ganteaume, Lucas, le commandant du Redoutable à Trafalgur, Maistrol, Nielly, Obet, etc..
frégate et les capitaines de flûte, ils formaient la petite marine des Bleus, tenue en médiocre estime par les officiers nobles qui constituaient l'aristocratique marine àe,& Rouges ou du Grand corps.
Ainsi donc, l'entrée des ofiiciers de fortune dans la marine royale n'était point chose inconnue, mais elle n'avait lieu qu'exceptionnellement, elle conservait toujours le caractère d'une faveur insigne. Le maréchal de Castries, venu au pouvoir avec les idées réformatrices qui étaient le propre de son temps, voulut accroître les facilités d'entrée pour les jeunes gens qui n'étaient pas de « noblesse prouvée ». A côté des élèves de marine, et faisant à bord le même service, il plaça des volontaires choisis, après examen *, parmi les enfants •de moins de seize ans « fils de négociants en gros, armateurs, capitaines marchands et gens vivant noblement ». Dans le nombre, se trouvaient aussi des fils -«le gentilshommes de trop petite lignée pour oser prétendre à l'une des places très recherchées d'élèves, ou trop peu fortunés pour pouvoir s'engager d'honneur à payer la pension obligatoire de GOO livres que tout •élève devait recevoir de ses parents. Les volontaires étaient partagés en trois classes qui leur procuraient des :soldes de 30, de 24 ou de 20 livres par mois. Les connaissances théoriques leur étaient données dans les •écoles d'hydrographie établies dans les ports. Quand
1. L"exanien n'était pas fort difficile, il portait sur la lecture, récriture et les quatre règles d'arithmétique. Ces jeunes Rcns de\aienl aussi avoir navigué déjà au moins douze mois, soit sur les bâtiments du roi, soit sur ce\i\ du commerce. Ils étaient portés sur les rôles des quartiers des classes dans une catégorie à l)art, celle des matelots-pilolins.
ils étaient embarqués, ils recevaient l'enseignement pratique conjointement avec les élèves, et subissaient des examens identiques à ceux de ces derniers, pour le passage d'une classe à l'autre. Elèves et volontaires mangeaient à bord à la même table ; ils avaient le même uniforme de drap bleu de roi, sur un gilet rouge à boutons dorés, avec l'épée sans dragonne, les élèves ayant en plus l'épaulette mêlée d'or et de soie bleue et un galon d'or « à leur chapeau à la matelotte ». Mais les volontaires, portant la peine de leur naissance moins haute ou de leur fortune moins grande, n'avaient droit, après six ans de navigation, qu'au titre de souslieutenant de vaisseau, grade créé en 1786, tandis que les élèves étaient nommés d'emblée lieutenants de vaisseau, sans traverser le grade nouveau.
Les ordonnances du maréchal de Castries permirent encore aux capitaines -marchands de devenir souslieutenants de vaisseau, « s'ils se distinguaient dans leur état » et si les Chambres de commerce attestaient par des certificats qu'ils méritaient e Tavantage d'être admis dans la marine royale ». Quant aux sous-officiers et officiers-mariniers, certains d'entre eux, comme les premiers-maîtres d'équipage et les premiers-maîtres pilotes entretenus, pouvaient obtenir aussi le brevet de sous-lieutenant de vaisseau à la suite d'actions remarquables ou de services éminents. Toutefois, leur brevet n'était qu'honoraire et ils n'en continuaient pas moins de remplir, tant à bord des navires que dans les ports, les fonctions de leur précédent état.
En créant le grade de sous-lieutenant de vaisseau
pour y recevoir les volontaires et les capitaines-marchands, le maréchal de Castries reconnut le droit d'entrée dans ce qu'on appelait « le Grand corps » à d'autres qu'aux nobles de vieille race; il ouvrit délibérément, en un mot, une porte que ses prédécesseurs osaient à peine entre-bâiller, quand les circonstances les y contraignaient, et non sans s'excuser de la témérité grande. Grâce à lui le sous-lieutenant, même bourgeois, même roturier, faisait sans restriction partie intégrante du corps des officiers de vaisseau ; il portait le même uniforme que ses supérieurs, avec la seule différence des insignes du grade : habit bleu, culotte rouge, et non plus cette culotte bleue, à laquelle les officiers de fortune devaient jadis leur nom d'officiers bleus, par opposition avec les aristocrates du Grand corps qui, culottés d'écarlate, étaient dits officiers rouges. Le sous-lieutenant occupait un échelon de la hiérarchie unique, établie par le fait de la suppression des grades intermédiaires, dont les dénominations avaient aux yeux des titulaires le tort de rappeler leur provenance et leur origine'.
Depuis 1786, il n'y avait donc plus dans la marine royale ces deux corps distincts du grand et du petit État, l'un menant aux grades suprêmes, aux honneurs et à la gloire, l'autre ne connaissant que les grades infimes, les positions secondaires. En posant en principe la disparition de cette double hiérarchie, le maré-
i. En 1783, le grand corps comptait 1317 officiers, tandis que les grades intermédiaires comptaient 18S officiers, savoir : 43 capitaines de brûlot, 135 lieutenants de frégate, tO capitaines de llùte.
chai de Castries fit une concession évidente aux sentiments égalitaires qui se répandaient partout et se manifestaient déjà dans la marine.
C'est l'indice d'un grand changement dans les mœurs que l'accession régulière et normale des volontaires et des capitaines-marchands, fils de bourgeois, à l'un des grades de la marine royale.