Mémoires, du comte de Scgur, t. I
grattés et e parfumés avec du genièvre, du vinaigre ou de la poudre à canon » ; les futailles à eau douce entretenues et visitées souvent; les hamacs, au lieu de demeurer suspendus à leurs crocs dans les profondeurs des faux-ponts, devaient être roulés en forme de boudins et placés pendant le jour sur le haut de la muraille du navire où ils étaient à l'air, servant de défense contre la mousqueterie et ajoutant à l'ornementation générale par leur blancheur et leur arrangement symétrique.
Les progrès poursuivis sur la fin de l'ancien régime du côté de la bonne tenue intérieure des navires coïncidèrent, d'ailleurs, avec la pratique admise de réserver les bâtiments de guerre pour le seul service du roi. Jadis les négociants des ports de commerce obtenaient la location de frégates ou de corvettes qu'ils armaient au long cours. Ces prêts avantageux pour le trésor de l'Etat, si souvent en détresse, avaient des inconvénients multiples. En 1772, le ministre avait refusé de louer la frégate la Sultane h des armateurs de Marseille : « L'intention de Sa Majesté, leur avait-il écrit, est que ses vaisseaux et autres bâtiments ne soient armés que pour des motifs qui regarderont directement son service. » Ce fut le dernier mot à ce sujet de l'administration maritime ; et le commerce qui acquérait du reste de l'étendue et de la prospérité ne songea plus à ces sortes d'emprunts *. La destination des vaisseaux de la
1. Une frégate était louée 2.000 livres par mois. Brun, Guerres maritimes, vol. I, p. 310. — Pour se procurer des fonds Maurepas, pendant la guerre de la succession d'Autriche, lit payer au commerce un droit d'escorte pour la protection des convois. — Ordonnance du ii mai 1745.
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marine royale demeura depuis lors exclusivement militaire.
Les officiers occupaient, comme de nos jours, l'arrière du bâtiment, laissant la partie de l'avant à l'équipage. Les logements de l'état-major n'occasionnaient pas de grands frais d'installation; seuls, les commandants, les officiers en second et les deux lieutenants les plus anciens avaient des chambres à panneaux de bois, les autres logeaient dans des chambres ou « soutes > aux cloisons de toile. Le mobilier en était rudimentaire, un lit, une chaise, une armoire, un bureau, dit « bonheur du jour î. Pour les salles à manger, on concédait aux officiers une table et des bancs <t pour l'accompagner ». Les commandants ne recevaient même que cette table et les sièges qui lui convenaient, « devant se fo'urnir à leurs frais de tous autres meubles à leur usage ». Mais les officiers paraissaient s'accommoder assez mal de leurs aménagements, car les ordres les plus exprès étaient fréquement renouvelés par le ministre de ne rien changer aux dispositions arrêtées par les plans et devis de construction*. Depuis 1786, le commandant n'était plus chargé comme jadis, de nourrir les officiers : on avait reconnu les inconvénients de ce système qui donnait lieu à des discussions intempestives, à des froissements, et qui « tendait à rendre les commandements trop onéreux pour la plupart des officiers et en mettait plusieurs dans l'impossibilité de
1. Dans un armement de 1741, M. Bompart, commandant d'une frégate, n'ayant exigé aucun changement, fut cité et loué comme une chose rare.
s'en charger ' ». Les commandants avaient une table différente de celle des officiers; les élèves avaient aussi la leur, qu'ils partageaient avec les volontaires. Chaque officier dirigeait à tour de rôle le service de la table sous le nom de chef de gamelle. C'est ainsi que les choses se passent encore de nos jours.
Les mouvements intérieurs d'un navire, exercices, branle-bas ou autres, étaient indiqués par le tambour^, les différentes manœuvres par le sifflet. Quand, par hasard, une manœuvre était dure, que les bras étaient fatigués, quil était besoin d'un dernier coup de force pour hisser une voile ou pour lever une ancre, on entendait le capitaine crier « charivari ». — « Pour qui? » demandait une voix de l'équipage. — « Pour le commandant qui a une perrupe aussi, » répondait une seconde voix et aussitôt de toutes parts, de toutes les bouches, les plaisanteries , les épigrammes pleuvaient sur le commandant, sur ses habitudes, sur sa sévérité, même sur la vertu de sa femme. C'était un brouhaha insoutenable, où chacun criait et vociférait, s'ingéniant à finir les phrases par une rime en i. Cette pluie de quolibets et de lazzis durait jusqu'à ce que la manœuvre fût achevée, et presque toujours elle l'était rapidement, car ce droit à la raillerie, cette autorisation d'irrespectueuses facéties, cette revanche des subordonnés sur les
1. Préambule du règlement sur le traitement des officiers à la mer du 1^'' jaii- Trer 1786. — Le 2 juillet 17S2, SulTren demandant des rechanges et de l'argent au gouverneur de l'Ile de France, écrivait : « Les capitaines me désolent pour leurs tables. »
2. Lettre de la Cour du lo octobre 1T8G. On tirait au branle-bas du matin lé coup de canon de diane.
supérieurs donnaient du cœur aux moins courageux. Singulière coutume en vérité où la discipline ne devait guère trouver son compte, où les officiers devaient, ce semble, perdre un peu de leur prestige et parfois souffrir dans leur amour-propre.
L'officier de la marine royale était, je l'ai dit, enclin k montrer une certaine morgue. Mais ce défaut n'allait pas sans une qualité précieuse et qui pouvait le racheter, la fierté dans le caractère. Il suffit pour s'en convaincre de jeter les yeux sur les correspondances officielles conservées dans les archives de la marine ou des ports. Aucune lecture n'est mieux faite pour inspirer l'estime de ces marins d'autrefois. Leurs beaux sentiments éclatent à chaque ligne. Dans leurs lettres ou dans leurs rapports, quelle qu'en soit la portée, rien de ce qu'ils écrivent n'est banal. Encore que tourmenté, leur style a toujours grand air, il est bien le reflet de leur personne. DOrvilliers, ayant vu périr son fils dans l'épidémie qui décimait son escadre, adressait au ministre une page émue qui débutait par ces mots : « Le Seigneur m'a ôté tout ce que j'avais dans ce monde, mais il m'a laissé la force de terminer cette campagne et le plus grand désir que ce soit à votre satisfaction'. » Le ton se maintient toujours élevé dans les relations écrites, échangées entre inférieurs et supérieurs. La distance hiérarchique, qui les sépare les uns des autres, paraît comme diminuée ; si quelques galons ou broderies les difTérencient dans leur uniforme, suivant leurs grades réciproques, ils n'en