‹ La marine royale en 1789Chapitre 84 sur 92 · Aubertin. L'esprit public au xviii'" siècle, p. 4S · texte numérisé non relu

Aubertin. L'esprit public au xviii'" siècle, p. 4S

discontinuer cette espèce de club*. » Lisez bien le désir et non la défense expresse. Le ministre sentait sans doute qu'il est des courants qu'on ne peut pas remonter^. Parmi les marins qui embrassèrent avec ardeur la cause de la Révolution deux ont une place à part, d'Estaing et Kersaint. Ils partageaient (le premier surtout) l'illusion généreuse de ceux qui voulaient diriger et contenir le mouvement; l'un et l'autre devaient apprendre aux dépens de leur vie que ni les services rendus à la patrie, ni les blessures reçues pour sa défense ne protègent des fureurs d'une tyrannie aveugle et leur tête roula sur l'échafaud...

Je reviens encore à cette élévation du caractère qui donne aux officiers une attitude si digne, car je ne saurais trop la louer. C'est elle, en vérité, qui, devant l'ennemi, inspire ces mots que l'histoire a conservés et qu'elle ofTre en exemple à nos marins d'aujourd'hui. De Marigny, commandant une frégate en 1777, rencontre deux vaisseaux anglais de 74 canons qui veulent le visiter présumant qu'il porte des secours aux Insurgents. « Qui êtes-vous? d"où venez-vous? ou allezvous? » lui crie-t-on, « Je suis la Belle-l^oule, frégate de S. M. le Roi de France, je viens de la mer, je vais à la mer, les bâtiments du Roi mon maître ne se laissent

1. « Les hommes se réunissaient dans des cIuIjs non encore pour discuter mais pour diuer, jouer au whisl et liie tous les ouvrages nouveaux. » Mémoires de Ségur, t. I, p. 350.

2. <c On était sujet de droit mais citoyen de fait, l'autorité trouvait dans les cours souveraines, dans les ordres privilégiés eux-mêmes et dans toutes les classes de la société un point d'honneur et une franchise d'opinion qui résistaient plus efficacement que des lois au joug de l'arbitraire. >> ili'nnoires du comte de Ségur, t. I, p. 137.

pas visiter. Si vous voulez me couler, coulez-moi, mais vous ne me visiterez pas? » Un autre commandant, sommé de se rendre par une frégate anglaise, lui crie : « Parlez français, je ne comprends pas votre langue, » et il lui décharge sa bordée avec un flegme qui sent son grand seigneur. Les femmes de marins ont l'âme aussi haute que celle de leur époux et les mères trouvent pour célébrer la vertu guerrière de leurs enfants des mots presque sublimes. M™'' Bouvet de Maisonneuve, apercevant le funèbre cortège qui lui rapporte son fils, tué en 178:2 sur un corsaire, dit à ses serviteurs : « Ouvrez les portes à deux battants. Jamais tant d'honneur n'est entré dans notre maison. »

D\i moins qu'on ne s'y trompe pas. Ce qui excitait les officiers de l'ancien régime contre les Anglais c'était une animosité traditionnelle, une jalousie profonde contre des rivaux trop souvent heureux, ce n'était point une haine de race avec ses sourdes colères, ses rancunes jamais apaisées. Rappelez-vous à ce propos l'apostrophe célèbre des gardes françaises à Fontenoy. Ennemis très résolus, dès que la guerre les mettait en présence, officiers anglais et français reprenaient, une fois la paix signée, des relations de courtoisie. L'amiral Rodney était détenu pour dettes à Paris, quand le maréchal de Biron lui offrit de payer ses créanciers. Le futur triomphateur des Saintes s'était lié en France avec beaucoup de marins, entre autres avec le duc des Cars qui, mentionnant ce fait dans ses mémoires, ajoute : « Voilà ce qui arrive en Europe. Est-elle en paix? Toutes les nations forment une même société,

l'Anglais, le Russe arrivent à Paris, parcourent la France. Une guerre survient-elle? voilà une foule damis les armes à la main les uns contre les autres '.» Je ne veux pas faire un mérite excessif aux officiers de l'ancienne marine de s'être montrés hardis dans les batailles et d'avoir fait preuve de bravoure ou de patriotisme, ce sont là vertus obligées pour quiconque tient à une aristocratie. Au surplus les marins d'autrefois n'en avaient pas le monopole - ; mais ce que j'aime par-dessus tout ce sont leurs façons vis-à-vis de l'ennemi, pleines de hauteur et de crânerie. N'était-ce point de la crânerie et de la plus fière que leur habitude d'endosser pour se battre leurs plus beaux uniformes, leurs plus riches broderies? Ils savaient bien que tous ces atours étincelants les désigneraient facilement aux balles des fusils anglais, mais ce surcroit de dangers, loin de leur déplaire, les attirait même. La tradition voulait qu'un gentilhomme affrontât la mort en se jouant, et les voilà qui bravaient la mitraille en perruques poudrées, en jabots de dentelles, chaussés de bas de soie et d'escarpins à boucle d'argent. Tout à l'heure quand on montera à l'abordage, ils jetteront là leur fine épée de gala pour saisir de leurs mains délicates la pesante hache d'armes ou la pique

1. Ils en avaient si peu le monopole que. dans le conibal de la Gloire et de l'Hector en 17s2. une foule de genlilslioinnies passagers sur noire frégate se distinguèrent brillamment. Les Sévigné. les Viomenil, les Lau/.un, les de Laval, les Mac-Malion, les Tallcyrand. les Lamolhe, les Montesquieu, les Vaudreuil se signalèrent à Tenvie dans cette affaire livrée par le navire qui les conduisait en Amérique. Voir les Mémoires du comte de Ségur, témoin du combat.

longue de quatre pieds *. Et quand après deux heures de combat vergue à vergue, la Nymphe voudra prendre d'assaut la Flore, tous ses officiers sans exception seront tués l'un après l'autre, dans l'impétueux élan qui les aura jetés sur le pont du navire anglais. Ils allaient au combat comme à une fête et s'y montraient, suivant l'expression du prince de Ligne, « ardents d'une jolie ardeur de fin de souper ». Dans l'action, ils étaient pleins d'une intrépidité souriante, comme ce chevalier Grout de Saint-Georges qui, manquant de projectiles au combat d'Ortegal, faisait charger ses canons avec son argenterie de famille.

Les matelots ont aussi la fibre nationale très facilement remuée dès qu'on leur parle de ces « chiens d'Anglais ». S'ils n'ont pas comme leurs officiers l'occasion de jeter à la face des ennemis quelque verte réplique cinglante comme une injure, ils trouvent cependant le moyen de manifester leur animosité vieille de plusieurs siècles. « Quand j'étais mousse de timonerie à bord de M. le bailli de Sulfren, dit l'un d'eux, je chavirais à la fête du Roi le pavillon de Saint- Georges et je le pendais avec un boulet en dessous de la poulaine. » — (Lisez la partie du navire où se trouvaient les commodités de l'équipage.) — C'était alors des gorges chaudes parmi les nôtres, en voyant le pavillon détesté en si honteuse place, « avec ses deux léopards qui, la tête en bas, risquaient de prendre des coups de sang ». Les chansonniers du gaillard d'avant

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