De Raismes. Marins de France
faisant chorus, exeivaient leur verve contre les marins
« Du roi (fAngleterre Qui nous a déclaré la guerre »
et leurs chansons se terminaient invariablement par des railleries plus ou moins grossières à l'adresse de l'odieux fils d'Albion.
Ni la verve, ni l'entrain ne quittaient le matelot au jour de la bataille, s'il faut en croire le comte de Ségur qui, passager pour l'Amérique à bord de la Gloire en 1782, assista au combat de cette frégate contre la frégate anglaise l'Hector : « au milieu de l'action on retrouvait encore toute la gaieté française », et cependant ajoute-t-il, « il est impossible de montrer plus d'ardeur, de courage et de discipline ». La rencontre eut lieu dans la nuit du 4 au o septembre : « On sonna le branle-bas; en moins de trois minutes, les hamacs, les meubles s'enlevèrent, les cloisons sautèrent, les batteries se nettoyèrent, chacun courut à son poste et tout fut prêt pour le combats »
En dépit de cette ardeur, les règlements recommandaient de ranimer avant la lutte le courage deshommes « par une brève exhortation à tout le monde sur le pont. Ensuite tout l'équipage se mettra à genoux et recevra la bénédiction de l'aumônier; si cette action ne touche pas tout l'équipage au moins elle en consolera une grande partie et les portera à remplir leurs
1. Mémoires du comte de Ségur, t. I, p. 223 et suivantes. Les deux frégates perdirent 40 tués et lÛU blessés.
devoirs, on fera ensuite crier trois fois « Vive le roi*. » Les capitaines n'oubliaient pas de se conformer à cette pieuse tradition, témoin du Couëdic sur la Sin'veillante. « Quand tout le monde fut à son poste, il fit faire par son abbé une courte prière, à laquelle il ajouta quelques paroles dont le sens était que servir son prince avec zèle et bravoure était se conformer à la volonté de Dieu, qui veillait à la conservation des braves guerriers et punissait les âmes timides. Un cri général de : « Vive le roi! » fut le garant que chacun ferait bien son devoir et le combat commença. »
Les sceptiques peuvent sourire de cette scène, je ne veux point la passer sous silence, je la trouve émouvante et grandiose : cet équipage recueilli sous la parole de Dieu, ces officiers en grand costume, ce cri poussé en l'honneur du roi, tout cela me traduit de si nobles sentiments que j'en suis touché. Je me prends à regretter ce temps lointain, si difTérent du nôtre, où l'on mettait de l'idéal dans les choses qui en demandent, où l'on croyait encore à la vieille devise : Gesta Dei per Francos.
On est d'ailleurs, dans la marine royale, très astreint aux pratiques religieuses et, si les marins le désirent, ils ne manquent pas d'occasion de se sanctifier : des prières soir et matin, VAngelus avant chaque repas, la messe tous les dimanches et les autres jours si c'est possible, les vêpres dans l'après-midi des jours de fête, puis en certaines circonstances ou dans certains pa-
1. Etat de ce qui regarde le lieutenant en pied sur les vaisseaux du roi. Manuscrit coramuniqué par la famille de Ca^tries.
rages dos cantiques d'aclions de grâces ou des chants liturgiques. Tout bâtiment passant par le Raz de Sein à l'entrée de Brest, devait, par exemple, chanter un De Profundis lorsqu'il se trouvait en face de la baie des Trépassés'. Joignez à ces divers exercices de piété des catéchismes chaque dimanche et des instructions faites par l'aumùnier une fois la semaine « en français et le plus familièrement qu'il pourra, pour édifier sur leurs devoirs envers TEglise les matelots et les soldats », Et que ceux-ci ne s'avisent de manquer ni aux offices ni aux prônes, il leur en coûterait six coups de corde au cabestan et le double en cas de récidive...
Après le sacré, passons au profane. Le siècle enjoué, frivole et charmant, qui fut le wni*^ siècle, aurait manqué à sa réputation s'il avait contraint à l'austérité ceux qui servaient sur les vaisseaux du roi. Quand tout en France était au plaisir, les officiers de la marine devaient, eux aussi, chercher des occasions de se distraire. Sous le ministère de Choiseul, il leur était venu l'idée de construire à Brest un théâtre et ils avaient imaginé de trouver les fonds nécessaires, au moyen d'une retenue obligatoire faite pendant deux ans sur leurs appointements'. Praslin, n'imitant pas Seignelay qui avait craint jadis de détourner les jeunes officiers de leurs exercices, donna l'autorisation demandée et en 1766 s'érigea une salle de spectacle, dont le frontis-