‹ La marine royale en 1789Chapitre 86 sur 92 · Mémoires du duc de Cars, t. I, p · texte numérisé non relu

Mémoires du duc de Cars, t. I, p

2. A raison de 4 livres par capitaine de vaisseau, 3 livres par lieutenant, 2 livres 10 sols par enseigne, 1 livre par garde. Le devis de la salle se montait à 2-2.483 livres.

pico portait récusson royal accolé aux arnios du ministre de la marine, avec l'inscription : « Mecœnas nobis hœc otia fecit. » Là jouaient des acteurs dits comédiens ordinaires du roi au port de Brest « par permission de M. le commandant de la marine ». Un premier directeur ayant fait faillite, le théâtre fut mis en régie et l'on vit l'intendant, tranformé en imprésario, payer lui-même en bons sur le trésor les frais de voyage des actrices et des chanteurs, leurs appointements, le luminaire, les affiches, etc., en un mot toute la dépense du spectacle'. Un jour vint du reste où le commandant de la marine préconisa le théâtre comme un utile auxiliaire pour calmer la fermentation des esprits, au milieu des troubles naissants^. En même temps que le théâtre, on construisit aux frais de la marine, et sur la demande spontanée de Louis XV, une maison destinée à servir, sous le nom de Café de la Comédie, de lieu de réunion aux officiers. Pourvu d'un matériel entretenu par la marine, ce cercle fut exploité par le directeur du théâtre. Malheureusement il devint rapidement un tripot ; on s'y ruinait, et il fallut y interdire les jeux de cartes et de hasard après avoir appliqué aux joueurs les règlements en vigueur.

Ils n'étaient pas tendres les règlements sur le jeu :

1. L'abonnement était de 7 livres par mois pour les capitaines de vaisseau, 6 livres pour les capitaines de frégate et lieutenants de vaisseau, o livres pour les enseignes et capitaines de brûlot, 4 livres pour les gardes et lieutenants de frégate.

2. « Le spectacle est plus nécessaire que jamais pour faire diversion, » 20 avril

ils visaient même rinofTensif jeu de billard '• ! Les officiers surpris à jouer étaient mis aux arrêts, jetés en prison, et en cas de récidive, traduits devant un conseil de guerre qui pouvait les casser de leur grade. Tant de sévérité n'était peut-être pas inutile, en un temps où l'on jouait partout des jeux effrénés, où des sommes énormes étaient chaque soir perdues à la table de jeu de la reine. Dans tous les salons on faisait < les plus furieux cavagnols ». De Paris la passion du jeu s'était répandue en province, puis de là sur les vaisseaux. Si l'on voyait une duchesse de Mirepoix ruinée par le jeu, envoyait aussi des officiers couverts de dettes par la faute de leur malchance au whist, au piquet, à la comète, à l'hombre ou au tric-trac. Dans les ports, les lieutenants et les gardes passaient au jeu une partie de leurs nuits, beaucoup étaient les dupes de gens tarés qui se glissaient dans leur société et les volaient d'importance... Mais on volait bien en pleine Cour, à Marly même, où certain jour un rouleau de louis faux fut substitué à un rouleau de pièces véritables^!...

Très sévères aussi les règlements en vue de réprimer le duel : tout officier soupçonné de duel était arrêté et une instruction était ordonnée contre lui' ; le chirur-

1. M. de Nieul, commandant de la marine à Toulon, infligea en 1786 quinze jours d'arrôt au chevalier de Flotte pour avoir joué au billard. Brun. GueiTes maritimes, t. II, p. 31.

2. De Concourt. La femme au xnn' siècle, cliap. n. Nicolardot. Les cours et les salons au xvm'^ siècle. Bachauniont. Mémoires (18 novembre 1778).

3. Art. 73 de l'ordonnance de 1786. « Tout officier qui. ayant été puni par son supérieur, manquerait à la subordination au point de lui en demander raison, même après avoir quitté le service, sera mis au conseil de guerre, déclaré incapable de ser\ir Sa ilajeslé et condamne a vingt ans de prison, à moins qu'il ne

gien qui avait été appelé pour panser le ou les blessés (levait en avertir l'autorité, sous peine de cassation ou de bannissement. Mais ces règlements avaient le sort des législations sur le duel : on ne se faisait aucun scrupule de les enfreindre. Les duels étaient fréquents parmi les jeunes officiers, très chatouilleux sur le point d'honneur. L'âge même ne calmait pas leur ardeur, puisque l'illustre SufPren, chargé d'ans et de gloire, trouva la mort dans une rencontre avec un duc et pair au milieu des jardins de Versailles.

Le jeu était un moyen de tromper l'ennui pendant les traversées qui, parfois, atteignaient des durées invraisemblables. Tel vaisseau mettait plus de dix mois pour aller aux Indes, tel autre se rendait à l'île de France en huit mois et demi, sans qu'on en fût surpris le moins du monde. Même dans les dernières années de l'ancien régime de semblables voyages, sagement dénommés de long cours, n'étaient pas une rareté. Dans ses Souvenues, l'amiral Jurien évoque les vicissitudes de sa campagne à bord de la Reconnaissance , en 1788. Plus de quatre mois furent employés par cette frégate à revenir du Gabon, parcours qui demande actuellement trente-cinq jours en moyenne sur un bâtiment à voiles et quinze à peine sur un navire à vapeur.

Par surcroît d'infortune, les angoisses de la famine n'étaient pas épargnées aux navigateurs dans ces lon-

prouve que le supérieur a abusé de son autorité en l'injuriant ou l'insultant par des paroles offensantes et le supérieur qui se prêterait à une satisfaction serait cassé. »

gues odyssées. Sans parler des voyages de découvertes où les marins, errant à l'aventure et privés de tout, se voyaient forcés, comme les compagnons de Bougainville, de manger les rats du bord et jusqu'au cuir des vergues, les vaisseaux dans les traversées les plus habituelles risquaient de manquer de vivres. L'aspirant Jurien nous raconte que pour assouvir sa faim, il en était réduit à poursuivre dans les haubans les oiseaux jetés au large par le vent. « Quand après plusieurs heures de poursuite j'avais enfin saisi quelque oiseau, j'étais si affamé que je ne prenais pas seulement le temps de le plumer; je le présentais au feu de la cuisine qui le plumait et le cuisait tout à la fois '. »

Dieu merci! d'aussi cruelles épreuves allaient bientôt perdre de leur fréquence ; les améliorations réalisées dans les constructions nouvelles, dans les instruments à réflexion, dans les cartes nautiques, donnaient plus de confiance aux marins ; l'emploi des montres marines se répandait partout; les phares s'allumaient sur toutes les côtes ^ ; la navigation devenait chaque jour plus sûre et, en même temps, plus rapide. Le progrès qui s'introduisait dans les mœurs ajoutait, lui aussi, à la sécurité des navigateurs. Même en plein xvni^ siècle ceux qui mettaient le pied sur un navire n'avaient point qu'à redouter les perfidies de ronde, ils s'exposaient encore à mille incidents de tous genres.

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