Expression du gc^nOral Dubois, cominauiianl le 9« corps
b4 LA MARNE EN FEU
dilion que ce mouvement se fasse par la rive gauche de la Marne. Galliéni proteste': c"est la déformation de sa pensée, sa ruine plutôt, qu'une opération conduite de cette façon et le coup qu'il médite de porter aux communications de l'ennemi n'est plus possible, si on prend par la rive gauche du fleuve au lieu de prendre par la droite.
Là était en effet la grande pensée de Galliéni, telle du moins qu'il l'a exposée dans ses Mémoires, en exprimant le regret de n'avoir pu lui donner le vaste développement qu'elle aurait prise, si Maunoury n'avait été soustrait le 8à son commandementdirect : avec deux corps d'armée qu'il eût jetés le même jour vers le Nord, dans la direction de la Ferté-Milon, il serait tombé « en plein dans les lignes de communication de l'ennemi, sur ses derrières », et l'ertt forcé de reculer jusqu'à la Meuse, sinon par delà. Beau rêve, dont on ne voit malheureusement pas comment Galliéni eût fait pourle réaliser et soutenir en même temps Maunoury qui, avec « toutes les ressources » dont disposait le camp retranché de Paris, pouvait à peine tenir debout le soir du 9 et se fût effondré, le 10, sous une attaque sérieuse de Kluck!
Il reste qu'en demandant à porter la 6' armée sur la rive droite de la MarneGalliôni avait raison contre Joffre, si tant est que Joffre ait parlé d'une attaque de la rive gauche autrement que pour le cas où il
1. Remarquons pourlaul qu3 lui-m£nie avait soumis les deux propositions à Joffre, comme il résulte du télégramme cliiffré en date du 4 septembre, 14 heures, publié aux Documents : « Des deux propositions que vous m'avez faites relativement à l'emploi troupes jiénéral Maunoury, je considère comme la plus avanl.igeusc celle (pii consiste à porter la G" armée sur la rive gauche de la Mai'ue, au sud de Lagny. .. n Si^né : « Joffre ...
aurait lui-môme continuéson repli vers laScino. D^s lors qu'il renonçait à ce repli, l'attaque sur la rive droite s'imposait. Kluck, averti du danger par le démasquage trop rapide de l'armée Maunoury, était désormais sur ses gardes, et le Grand Quartier allemand, ouvrant les yeux à son tour, allait lui ordonner de resserrer au plus vite ses lignes : le poisson s'évadait de la nasse avant d'y avoir fait entrer tout le corps, comme l'espérait Joffre. C'était une nouvelle bataille qu'il fallait improviser de toute pièce et jouer do surcroit sans l'atout anglais qui nous avait glissé des mains : French a si bien reculé et, quand il refait front sur les instances de Joffre, plus habile à le manier queGalliéni, il le fait avec une si désespérante lenteur, un tel luxe de précautions, qu'il n'accrochera les Allemands qu'à la fin de la bataille et quand elle est à peu près gagnée. Mais comment ne pas regretter cette abstention de l'armée anglaise en songeant à tout ce qu'aurait pu donner une coopération immédiate et pleinement effective de (JU à 70.0UO hommes de troupes régulières et bien entraînées? Joffre voit bien que c'est [)ar où boite le plan qu'on lui propose et que tous ses efforts pour le redresser sur ce point — et il n'en négligera aucun — risquent de rester inopérants. Pourquoi donc ne résiste-t-il pas à Galliéni? Pourquoi ne s'en tient-il pas à son projet initial d'une retraite sur la Seine? Il ne l'a pas dit, mais on le devine assez et l'on conçoit aussi qu'entre une bataille longuement combinée, mais compromise par l'initiative de Galliéni, et une bataille nouvelle où cette initiative pouvaitporler certains fruits, il ait opté finalement, quoiqu'à C(»ntre-cœur, pour la bataille qui n'avait pas son agrément. Et il est possible en outre que des const-
déralions d'un autre genre aient agi sur lui, (juil n'ait pas été sans se laisser impressionner par l'atmosphôre de sourde hostilité qui lenveloppait depuis le début de la retraite : visiblement il n'a plus la confiance des parlementaires, dont certains, parmi les plus influents et qui sont de l'entourage immédiat de Galliéni, intriguent dans la coulisse, ramassent des signatures et parlent de le mettre en accusation. Il est l'homme de Morhange et de Charleroy ; il est le passé, avec toutes ses déceptions, et Galliéni l'avenir, l'inconnu, avec tous ses espoirs et le prestige de la nouveauté, si puissant sur l'àme mobile des Français. A un autre qu'à Galliéni, il est probable que Joffre eût résisté. Kl il est probable aussiqu'un autre que 'jalliéni n'eût pas osé lui rompre en visière ouvertement. C'est l'honneur de Joffre, quoi qu'il en soit, de ne s'être pas obstiné, d'avoir fait passer l'intérêt général avant son amour-propre de chef, de s'être rendu en personne près du maréchal French [)our tâcher de pallier dans la mesure du possible les fâcheux effets d'une abstention complète de l'armée anglaise et, cette précaution prise, de s'en être retourné dans la petite salle d'école de Barsur-Aube où l'attendaient ses adjoints, les vrais et sûrs confidents de sa pensée, le général Belin, le général Berthelot, le colonel Pont, le colonel Gamelin, etc., dont il voulait recueillir une dernière fois les avis. La discussion fut longue, car les avis différaient. Berthelot, notamment, tenait mordicus pour la continuation du repli. Mais la majorité flottait, séduite par l'occasion offerte ou troublée dans sa confiance en l'ancien plan par l'intempestive immixtion de Galliéni. On sait le reste et comment Joffre termina la discus-
sion par le mot fameux qu'a rapporté M. Hanotaux : — Eh bien, messieurs, on se battra sur la Marne ! La pensée de Galliéni devenait dès ce moment la sienne. 11 l'épousait, mais en lui Imposant sa forme propre' et en l'adaptant à la situation générale dont Galliéni, qui ne voyait que son coin de bataille, ne semblait pas tenir assez de compte. Et ce n'est sans doute pas le seul mariage de raison qui ait donné des fruits heureux. S'il est vrai que Joffre ait dit un jour : « J'aurais dil gagner Charleroi et perdre la Marne », il faut convenir qu'il a tout fait, — et Galliéni aussi d'ailleurs, mais sans l'esprit d'abnégation de Joffre et donc avec moins de mérite chrétien — pour que cette dernière éventualité ne se réalisât pas.
I. Voir les Inslructions n"' îi et suivantes, trop coiiiiues pour èlrc rap|iorlces ici.