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A PREMIÈRE PHASE DE LA LUTTE

L'artillerie allemande nous prenait de plein fouet sur ce point de notre ligne, qui faisait charnière entre le 9« et le H« corps. Quelque fléchissement s'en était suivi à leurs ailes. Deux escadrons de la 17» division de hussards et de la 52» division de dragons expédiés en soutien s'étaient laissés envelopper dans la débandade. Mais, tout de suite, le général Radiguet, commandant la SI» division, faisait ouvrir le feu sur Morains et, le soir encore, apprenant que le village était toujours occupé et en ayant besoin pour le ravitaillement en eau de ses troupes de gauche, il priait Moussy. qui commandait la division voisine du i)» corps, de le faire battre à la mélinite, de 6 heures à 6 h. 20 du soir, concurremment avec sa propre artillerie. La 41» brigade, après celte préparation, devait essayer de reprendre le village. Moussy lui-même, dans l'après-midi, montait une reconnaissance sur Aulnizeux, de l'autre côté des Marais, où son chef d'état-major, le commandant Jette, était tué, et qui nous coûtait cent vingt hommes, sans aucun résultat.

Mais cette activité même de nos troupes, contrastant avec la démoralisation dans laquelle les croyait plongées le Quartier Général allemand, faisait réfléchir l'ennemi qui, d'autre part, à notre droite, bien que maître de Soisy-aux-Bois et parvenu à s'infiltrer entre la Villeneuve et Mondement jusqu'aux abords de Chapton, ne réussissait pas à nous chasser de l'extrémité orientale du plateau de Sézanne et du château même de Mondement, qui commande les Marais. •

Entin, à notre extrême droite, où nous n'avions que la cavalerie de la 9* division et où, entre l'armée Foch et l'armée de Langie, s'ouvrait un dangereux

« hiatus » de lo kilomètres, l'une dos brigades au moins de cette division, la brigade de drapons commandée par le général de Séréville, s'acquittait avec tant d'adresse, une mobilité si heureuse, de la mission délicate qui lui était contiée qu'elle arrivait à tromper l'ennemi sur la faiblesse de nos effectifs. Ni le 6, ni le 7, la division de l'Espée ne se laissait entamer par le détachement saxon de toutes armes qu'elle avait devant elle et qui ne montrait pas au reste beaucoup de mordant, et l'on pourrait en définitive excuser son chef d'avoir cédé du terrain le S, après la débâcle du 'J« corps et pour conformer ses mouvements à ceux de l'armée, s'il avait fait un plus vigoureux effort les jours suivants pour reprendre ce terrain et tomber dans le dos de l'ennemi, comme Foch l'en conjurait.

La situation étant telle cependant le soir du 7 et Bûlow se jugeant impuissant à briser notre centre avec les forces qu'il avait mises jusqu'alors en action, le chef de la II» armée allemande se concerta avec celui de la lll» pour faire bloc de toutes leurs disponibilités et déclancher, dans la nuit du 7 au 8. une attaque massive sur notre aile droite.

La bataille des Marais entrait dans sa seconde phase

C'est vers trois heures et demie du matin, le 8, que se déclancha, sur Normée-Lenharréc d'abord, puis sur toute la ligne, de Morains-le-Petit à Sommesous, l'attaque massive de Bûlowetd'Hausen^ Cette manœuvre suprême n'avait que le tort de se prononcer quarante-huit heures trop tard, quand déjà Kluck était obligé de rappeler une partie de ses troupes engagées trop au Sud et quand Franchet d'Espérey luimême, dont on ne dira jamais assez la part brillante et décisive qu'il prit à la victoire, dominait complètement l'aile droite de Biilow et la rejetait sur Monlmirail.

Le coup d'arrêt frappé par Joft're avait de toute évidence ébranlé le front allemand et il n'y a pas de paradoxe à prétendre avec le général Baumgarten - que, dés le début de la bataille cl môme dès la veille, « le plan allemand était déjà en échec » du fait que « l'O. H. L. n'avait [las manœuvré

1. Ou plutôt (je buiow appuyé par ilauseii qui, comme on le verra plus loin, lui avait prêté deux de sos divisions, puis une troisième, commandées pai- le général von Kirchbacli.

2. Sous la signatuic de Crusius : die Marneschlacht t9l4. Le géuéral Bauragarten faisait partie à la Marne de la IIP armée von llausen.

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ni coordonné l'action des armées, se contentant de les lancer droit devant elles à toute allure » ou ne les reprenant en main que lorsqu'il n'était plus temps. Mais n'est-il pas excessif d'ajouter avec certains critiques français que la fortune nous servit singulièrement en opposant à Foch un adversaire aussi « flasque )>que le chef de la H'armée^Bùlowcn effet, dont la retraite entraîna celle des autres armées allemandes, devait fléchir brus(iuenicnt le 9. Pour employer une expression vulgaire, il manqua d'estomac vers la fin de la bataille; mais ce n'était pourtant pas le chef invertébré et passif qu'on nous dit, celui qui, complètement découvert en flanc le 7 au soir par la remontée de Kluck avec lequel il n'était plus en liaison que par la cavalerie Marwilz et voyant s'élargir d'heure en heure la brèche où s'était lancé aussitôt d'Espérey — d'Espérey qu'il avait obligé la veille encore à lui céder la coupure du Petit-Morin ' — ne renonçait pas

1. 11 esl bon de rappeler ici, pour l'inlelligencc dos faits, le texte des radios alleiiiauds capti?s par noire service des renseignements au cours de la bataille et i|ui oui été récemment divulgués par Vlntransii/cant :

« I" armée à II" année, 7 septembre 10 h. 10. — Les 2", 4* et 5' régiments livrent un combat difficile à l'ouest de i'Ourcq iuféneui'. Où sont les 111° et 1X° corps [que Kluck, eu remontant, avait laissés à Hiilow et f|ui, eu ipéme temps qu'ils assuraient sa liaison avec celui-ci. faisaient pression sur le centre et la gauche de d'Espérey]? Quelle esl la situation chez vous?

« 1'"" armée, 7 septembre. Il /). 15. — L'intervention des III» et 1,^0 corps sur I'Ourcq est de « nécessité urgente ■. . L'ennemi se renforce d'une façon importante. Prière de mettre ces deux corps d'armée en marche vers la région de la Ferté-Milou et Crouy.

« I''" armée, 1 septembre, 1 1 h. 2U. — Où se trouve le 11° corps de cavalerie ? Pendant l'attaque de l'ennemi, le maintien de la coupure du Petit-Morin, entre la Ferté-sous-Jouarrc et Boitron, est de nécessité urgente.

«1 111" armée, 7 septembre. — Sa Majesté quille la III" armée pour rentrer à Liuoinbourg à 17 heures «.

cependant à son objectif initial et choichait au centre et à gauche la décision qu'il ne pouvait plus obtenir à droite. Entre 3 et 4 heuresdu matin, dans le trouble du petit jour favorable aux surprises, la 32» D. I. et la 2lt« D. R. du XIl" corps saxon de réserve, sur la Somme champenoise, les VII» corps actif et de réserve de la Garde, à l'est des Marais, s'ébranlaient en même temps et fonçaient sur l'aile droite de la 9» armée.

La pression était si formidable, a-t-on dit, qu'on n'y pouvait résister. Mais les mêmes troupes qui plièrent si rapidement sous le choc de la Garde et des hordes saxonnes devaientrésister plus tard, sur l'Aisne et devant Verdun, à des pressions autrement formidables. Et il n'y eut d'ailleurs ici, au commencement de l'action, ni résistance ni essai de résistance : tout de suite Normée et Lenharréc furent emportées, et l'ennemi au cœur de la place. Comment cela s'était-il produit et fût-ce, chez ces hommes de l'Ouest, si braves en plein jour contre le danger, la réédition de la grande peur nocturne qui saisit leurs pères de 70 k la Tuilerie et leur fit lâcher sans combat une position considérée comme imprenable? Rien n'autorise à le penser et, si le coup de Bûlow et d'Hausen fut si rude pour nous et presque mortel, il le dut à d'autres causes nullement mystérieuses.

A son imprévu d'abord. Les renseignements du G.Q. G., ceux-mèmesde la 5° armée, montraient l'ennemi en désarroi complet, malgré les quelques succès lactiques qu'il avait obtenus sur notre centre, et tout près d'abandonner la partie. Le X» corps de réserve de la Garde et la 13» division d'infanterie ne se maintenaient sous Monttnirail (pTau prix

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des plus lourds sacrifices : Franchct dEspere> , pivotant sur sa droite qui restait en liaison avec nous, gagnait toujours vers le Nord et, dans l'énorme trou de 38 kilomètres ouvert entre la I" et la II« armée allemande, l'armée anglaise, si lente à s'ébranler, commençait à s'engager à son tour. On s'attendait si bien à ce que Biilow, conscient du péril qui le menaçait et ne voulant pas s'exposer davantage à être tourné, rompit le combat, que Foch, dans ses instructions pour la journée du 8 et sans rien changer à ses ordres de la veille, prenait soin d'inviter ses chefs de corps k « faire, dès la pointe du jour, des reconnaissances sur tout le front en vue de déterminer les points encore occupés par l'ennemi ».

Celte recommandation resta-t-elle lettre morte pour le 11» corps? Elle fut en tout cas cxaclemcnl suivie par Dubois et par Grossetti. Dubois ordonna même â ses troupes d'entamer immédiatemeni la poursuite, « si Ion constatait que l'ennemi cherchait à se dérober ». Sur quoi, dés 3 h. 30 du matin, après un tir de préparation systématique d'Humbert et de Grossetti, les régiments Gros et Feller se mettaient en mouvement vers les lisières d'Oyes et de Saint-Gond ; la brigade Blondiat vers la crête du Poirier ; le loi* vers les Culots ; le 162» vers Soizy ; le 16» bataillon de chasseurs à pied vers les Grandes-Garennes. El, sur ces derniers points en effet, nous constations tout de suite que Bùlow avait lâché les positions qu'il occupait la veille. « L'ennemi bat en retraite, lit-on dans le Journal de marche de la 42» division à la date du S septembre au matin. Pourquoi? Vraisemblablement ce mouvement a drt commencer dans la nuit

du 7 au 8. » Mais le mouvement ne se précisa pas : l'ennemi n'avait fait que se replier légèrement vers Talus Saint-Prix qu'il organisait fiévreusement, et ce n'était même pas sans nous opposer une assez vigoureuse résistance qu'il nous abandonnait, àla fin de la journée, la rive sud du Petit-Morin dont il paraissait décidé à disputer énergiquement la coupure aux troupes de Grossetti. Le repli volontaire qu'il avait exécuté à cette extrême gauche de notre ligne tenait uniquement à l'inquiétude où le mettait la situation aventurée du X° corps de réserve de la Garde et de la 13» division d'infanterie, pressés de plus en plus par Franchet d'Esperey et obligés finalement de lâcher Montmirail et Vauchamps. Sur tous les autres points de sa ligne, Bûlow était encore si peu enclin à rompre le combat qu'il l'engageait avec une violence frénétique, dés 3 heures 30 du matin, à l'est des Marais, et, vers 2 heures de l'après-midi, à l'Ouest, sur Broussy-le-Petit et la croupe de Montgivroux. « A la suite des engagements du 7, pourra très justement écrire le général Dubois dans son Historique du 9« corps à la bataille de la Marne, il était resté un doute sur le but poursuivi par l'ennemi. On se demandait s'il voulait, soit faciliter par une énergique offensive de son centre le mouvement de repli de son armée de droite, soit plutôt tenter un suprême effort pour briser notre centre et couper en deux les armées françaises. C'est cette dernière impression que laissaient les attaques du 8 et que devaient confirmer celles du lendemain, attaques de plus en plus violentes, où l'on eût dit que l'ennemi jouait son vatout. » Et l'on conviendra que ce n'est point là — bien au contraire — l'attitude d'un chef sans énergie

et qui flotte au gré des événements. Mais les coups de désespoir ne peuvent réussir à moitié : il leur faut la réussite immédiate et complète, lit celui-ci, grâce à la constance de Foch, ne devait aboutir qu'à un demi-succès.

Il avait pourtant bien commencé et l'on peut dire que jamais armée ne fut dans une situation plus critique que l'armée Focii entre le 8 septembres l'après-midi du 9. Tout y aida, outre l'imprévu : la faiblesse du commandement (Eydou.x) sur le point de la ligne attaquée, une sûreté inexistante, des troupes de couverture (93" notamment) engourdies par leurs libations imprudentes dans les caves de la contrée ' et à qui les premiers rangs ennemis, pour achever leur confusion, se présentaient en capotes et avec les sonneries des fantassins français*. Foch sans doute n'avait qu'une confiance médiocre dans la solidité d'Eydoux^; mais il lui avait envoyé la veille au soir la 18» division (Lefèvre) qui venait de débarquer à Troyes et il pouvait croire qu'ainsi calée la ligne tiendrait. Et peut-être eût-elle tenu en effet avec un chef qui aurait donné au.x divisions de granit qui la composaient une cohésion moins incertaine. A 7 heures du matin, le 8, dans le moment même où Grossetti

1. Cf. La Guerre en Champayne : « Dans ces batailles des Marais de Sainl-Gond, il y eut dos .perles égales de part et d'autre, y compris la tuerie de Fére- Champenoise où un régiment français, surpris dans le sommeil, fut égorgé par l'ennemi, les fusils étant restés en faisceaux derrière les tranchées. ■>

2. Cette ruse infâme avait déjà été employée à notre gauche par les Allemands contre les troupes d'Humbert, Elle fut conslaiite d'ailleurs chez l'ennemi jusqu'à la lin dos hoslilltés.

3. Dubois semble y avoir moins cru encore, comme en lémoigoe lu communication qu'il adressait dans l'après-midi du 7 à Rydout où il le i< suppliait •• de ne pas découvrir sa droite.

et Humbert entraient sans coup férir à Soizy et à Oyes et fortifiaient ainsi notre créance dans les intentions de retraite prêtées à Biilow, Foch apprenait que toute son aile droite était enfoncée sur une profondeur de 4 kilomètres.

Nous ne tenions plus que par des fractions isolées dans les petits bois de pins qui rompent la monotonie de cette partie de la Champagne pouilleuse. Et, si ce n'était pas la débâcle complète, cela en approchait singulièrement. Toutes les formations étaient mêlées. J'ai raconté ailleurs' comment, vers une heure de l'après-midi, dans un petit bois, à 2 kilomètres de Fère, deux cents hommes du 6(J« et du 32» se trouvèrent ainsi brusquement cernés. Leurs officiers étaient morts ou disparus. 11 ne restait plus que quelques gradés, dont un sergent-major du 66" nommé Guerre, en qui s'éveillèrent tout à coup l'âme audacieuse et le caractère réfléchi d'un vrai chef.

L'ennemi grouille sur le plateau, mais Guerre ne sofige pas un moment à se rendre. C'est que le drapeau du 32» se trouve là, avec un sergentmajor au bras fracassé, un sergent-fourrier, un soldat et un sapeur, tout ce qui subsiste de sa garde, et Guerre ne veut pas que le drapeau tombe entre les mains de l'ennemi. L'ascendant qu'il a pris sur sa petite troupe est tel que les adjudants, d'un accord tacite, lui cèdent le commandement. Il divise ses hommes en quatre sections et organise rapidement la défense du bois, qui a la forme d'un rectangle, une section sur chaque face. Les souvenirs de la légende napoléonienne l'enflamment.

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