‹ La Marne en feuChapitre 27 sur 34 · LE CARNET DU SERGENT CHARLES PENTHER · texte numérisé non relu

LE CARNET DU SERGENT CHARLES PENTHER

5 septembre i9i4. — Le 19» d'Infanterie, ayant traversé Sommesous, s'arrête sur la route de Mailly, — à 1 kilomètre de Mailly. — Cette halte est la dernière de la randonnée. Je me rappelle une longue route blanche, poussiéreuse, un temps trop beau, et l'immense plaine brûlée par le soleil d'août (nous aussi). Il n'y a d'ombre nulle part: il n'y a d'eau nulle part. Dans les puits, taris parla soif de tous les régiments qui ont passé, il n'y a plus que la craie humide du fond. On le sait; mais on se bat pour y faire descendre et en remonter les 30 mètres de corde et le seau. La soif et la faim sont l'obsession générale.

Des histoires d'ordonnances et des rapports de cuisiniers « on pied » affirment que nous allons sur Paris. Le 5 au soir, la halte terminée, nous prenons la direction Nord. Donc toutes les suppositions s'effondrent: avant peu nous reverrons les Boches. Nous campons dans un petit bois de sapins. La nuit : patrouilles habituelles. Le calme est seulement troublé par des cris d'oiseaux, qui ressemblent à s'y méprendre aux signaux de commandement allemand : d'où quelques fausses alertes, que provoquent surtout notre anxiété et notre ignorance défont.

6 septembre. — Nous traversons Haussimoiil, Vassimont, et arrivons à Lenharrée. Nous y prenons position de combat et surveillons les caves, trop pleines pour des gens qui meurent de soif.

Dans l'après-midi, nous percevons les premiers sons du canon, puis sans tarder, sur les crêtes, les flocons blancs révélateurs. Notre artillerie a repéré, dans les bois de sapins, qui, au Nord, bordent Lenharrée, l'infanterie ennemie. Nous autres (fantassins) ne voyons pas encore grand'chose, si ce n'est de temps en temps les déplacements imperceptibles de petits êtres confondus avec le gris du sol, le vert sombre des arbres... Vers o heures, un incident : de deux boqueteaux surgissent à fond de train des cavaliers. Un escadron de uhians ? — Nous tirons et arrêtons celte tentative de charge, que reprend aussitôt une deuxième masse de cavaliers plus nombreux. Notre artillerie les a repérés et déclanche vers eux un formidable barrage. Après trente secondes, il ne reste rien que, sur la croie, les silhouettes découpées de chevaux qui fuient, qui ruent, blessés, ou se sont arrêtés, broutant. Quelques égarés viennent vers nous : l'un a le ventre ouvert; il meurt peu après et son cadavre reste sur la route. Un autre sans blessure, beau cheval, est pris par moi et emmené par les gendarmes.

Le 10', en position sur les coteaux qui dominent Lenharrée, tire sans arrêt sur des objectifs en mouvement dans la plaine. Ma section avait pour mission de garder la route de Vassimont. Elle était donc établie à l'entrée du village, à 400 mètres environ de Lenharrée. L'ennemi ne fait aucune tentative de ce côté. Par contre, il doit se passer dans le basfond quelque chose de sérieux, car, dans la nuit.

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