I,K CARNET UU SERGENT PENTHER
subitement, nous entendons une fusillade, brève d'ailleurs, puis, peu après, des cris de massacre. Je n'ai jamais su ce qui s'était passé : mais, après cette affaire, qui fut chaude, je crois, on rapporta le lieutenant Gay, tué d'une balle au front (enterré maintenant au cimetière de Lenharrée et dont la tombe fut bouleversée le 7 par un obus), un soldat délirant dont les entrailles pendaient, un cavalier fou qui hurlait dans la nuit au rythme du pas, sonore sur la route, de son cheval blessé...
Les faits d'ensemble nous étant inconnus, la curiosité s'émousse et, d'autre part, un soldat ou un sergent ne peut pas voir au delà de sa section — surtout dans la nuit.
7 septembre. — Le 7, au matin, dès l'aube, la fusillade reprend. Ma section a pris position sur la crête en avant de Lenharrée, une partie à découvert, une partie dissimulée par une haie à gauche, un gros arbre à droite. Nous sommes criblés d'obus, 77, 10-T, 150 peut-être, quelques 210, mais je n'en suis pas sûr. L'infanterie allemande tente toujours d'avancer, mais elle a fort à faire et ne réussit pas. Nous tirons sans arrêt; rartillerie couvre de flocons blancs les bois de sapins en avant de nous. Toutes les tentatives d'avance sont arrêtées, et le Boche doit savoir ce que sa témérité lui coûte. En revanche les 77, 105, 150 font autour de nous de grosses gerbes noires de fumée, de terre, de cailloux, avec, au-dessus de nos têtes, les déchirements secs et verdâtrcs de la cheddile qui e.vplose dans sa boite de fonte; les mitrailleuses s'en mêlent, fauchant les brindilles et faisant voler de petits nuages de poussière ; leurs ricochets bourdonnent comme des chats
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qui miaulent, tandis que les balles de plein fouet cinglent comme un frelon qui |)asse très vite. Mais tous les obus et toutes les balles font le môme bruit et je n'on parle ici que parce qu'en cette matinée extrOmement sereine du 7 septembre les bruits étaient facilement perceptibles et que le calme de la nature (si ce n'est celui des hommes) prédisposait peut-être à cette curiosité analytique.
A 16 heures, un 150 éclate sur un gros arbre, à Lcnharrée, l'abat et tue 11 soldats, dont mon frire Lucien. Je n'oublierai jamais le spectacle de ce coin de bataille et je n'essaierai pas de décrire le charnier rouge que j'ai vu.
A partir de ce moment il y a de grandes lacunes dans mes souvenirs. J'ai essayé d'enterrer mon frère et, le soir venu, je promenais une lanterne dans ce coin sanglant duquel je ne pouvais m'arracher. Des soldats ou des officiers, venus pour me faire éteindre ma lumière (il parait qu'on me tirait dessus) n'ont pas compris ce que je faisais'là, malgré mes explications, et je n'ai pas compris qu'ils ne comprissent pas.
Bref, on me fait emmener en arrière par des camarades de ma section, et je traverse, titubant, Lenharrée en feu, escaladant des charpentes enflammées ou me perdant dans le noir.
S septembre. — Le 19" avait quitté ses positions et été mis, disait-on, au repos derrière la voie ferrée Lenharrée-Sommesous, à 1 kilomètre environ en arrière de Lenharrée. Ma compagnie (ou ses débris) était placée, si on regarde vers l'Est, à 300 mètres environ de la station, à gauche, en une excavation caractérisée par un passage de caniveau sons la
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voie ferrée. Vers 4 heures du matin, quelques obus nous sortent brusquement de l'état de léthargie où nous avait plongés notre immense fatigue. Nous prenons rapidement position sur le talus de la voie ferrée d'où, bien qu'il fasse à peine jour, on découvre la plaine, en avant de nous, entre Lenharrée et nous. iMais quoi ! c'est une cohue, et la plaine grouille de troupes qu'il est impossible d'identifier. Des officiers prés de moi commandent le feu : ils croient avoir reconnu les Allemands ; d'autres crient à la méprise et essaient de faire cesser le feu : ils croient avoir reconnu les uniformes français. A la vérité les uns et les autres (comme la suite nous le prouva) ont raison, mais leurs ordres contradictoires jettent le trouble parmi nous. Je traverse la voie ferrée par le tunnel du caniveau afin de tirer au clair cette énigme. A peine me suis-je montré qu'une rafale de balles s'écrase autour de moi sur les parois du tunnel. Je suis d'ailleurs amplement renseigné, car j'ai entendu distinctement, tant les Boches, déployés en tirailleurs, sont déjà près de la voie, les ordres en langue allemande que lançaient leurs officiera.
Dans l'intervalle le jour s'est levé. Et la situation, déjà critique, achève de se gâter tout à fait : vers 7 heures du matin, nous nous apercevons que des balles, en arriére de nous, au-dessous de nous, font voler en éclats les pierres du remblai : des mitrailleuses boches se sont insinuées à droite et à gauche à la faveur du désordre, de la nuit, etc., et nous canardent dans le dos. Plus de doute : l'ennemi a débordé les positions de Lenharrée.
Mais comment ? Par quelle ruse ou par quelle trahison? L'e.xplicalion est |)his simple, hélas! Cre-
vant de soif et de faim, le régiment qui nous a remplacés s'est répandu dans les caves de Lenharrée et s'est fait surprendre et massacrer sans rôsisfance. Doi'i la pagaye de la nuit ef cette confusion d'uniformes, que le Boche a tout de suite exploitée pour tenter de nous surprendre à notre tour. Bref, au moment où nos officiers s'aperçoivent que nous sommes cernés, deux solutions se présentent et j'entends entre eux. tout près de moi, leur discussion rapide pour l'adoption do telle ou telle ligne de conduite : la charge à la baïonnette pour nous dégager — ou le repli vers les bois, à travers 500 métrés de plaine. La charge est d'abord adoptée, car nous mettons baïonnette au canon — et nous nous préparons ii traverser la voie ferrée; puis la deuxième solution l'emporte. Le 19» (et autres débris disparates de régiments qui composent la précaire défense de la voie ferrée) quitte sa position et se jette en plaine... Le Boche grimpe aussitôt sur le talus (il y a là, entre autres unités, le 2° grenadier de la Kronprinzessin, car j'ai lu ces indications sur une musette allemande et sur un bidon) et, comme à la cible, tire à répétition sur nous. Un vrai massacre.
.le ne sais comment j'y échappai, étant parti dans les tout derniers. Le fait est que j'en fus quitte pour une simple balle dans le poignet et. ù la distance où je me trouvais des tireurs, j'aurais pu tomber plus mal. Les bois devant nous étaient bombardés, mitraillés II pleuvait des sh'rapnells et des balles de partout. Ce pauvre Lenharrée. que nous avions victorieusement défendu pendant trois jours, l'ennemi maintenant en était niaitre. Toute la ligne avait craqué. Et notre artillerie même ne ripostait plus...