LE CARNET DE L INSTITUTEUR ROLAND
Mercredi i' septembre (Villevenard) . — Les journaux sont lus avidement et anxieusement par la population. La poste fonctionne irrégulièrement, et les femmes, les parents, attendent fiévreusement les courriers. Quelques ])leurs, mais aucune récrimination.
Jeudi o septembre. — Le canon s'entend au loin, direction de Vervins. Les aéroplanes arrivent nombreux et atterrissent à Champaubert. De la cavalerie de remonte, venant du Camj) de Châlons et se dirigeant vers Montereau, loge au village. 4 sacs d'avoine et 500 kilos de foin environ sont réquisitionnés. Le facteur-receveur apporte, le soir, une dépêche préfectorale informant les instituteurs institutrices qu'ils sont rendus libres. I^e maire annonce, par voie de tambour, que les habitants doivent avoir déposé les armes en leur possession a la mairie. Le facteur-receveur est avisé de faire expédier le matériel mobile des postes et la comptabilité à .SézHtuie. D'autre part, tout est calme et silencieux ; aucun effarement ou affolement.
Vendredi -'i septembre. — Al heure du matin.
nous sommes réveilles par les aboiements du chien et un coup de sonnette. Deuxfemmesde gendarmes de la brigade d'Eloges, avec leurs jeunes enfants, viennent nous demander lliospitalité jusqu'au matin. Les émigrés affluent par longues fdes de voitures qui encombrent les routes. A 10 heures du matin, un officier se présente à la mairie pour préparer le cantonnement de la ol« division. L'aprèsmidi, le 2430 débouche dans notre rue. Le bureau du général est installé à la mairie ; il loge à la poste, le colonel à l'école. Des bruits circulent : c'est le dernier jour du repli. Les officiers supérieurs, consultés, ne savent s'ils doivent me conseiller de cacher ma collection. On verra demain matin. Le départ subit des troupes a lieu à H heures du soir. Le capitaine de gendarmerie a laissé l'ordre au maire de faire connaître aux habitants qu'ils ne doivent pas émigror et nous ne voulons pas, le lendemain, i)rendre la responsabilité de confier cet ordre au tambour : chacun est laissé libre d'agir à sa guise.
Sa7nedi .5 septembre. — Des troupes de toutes armes, infanterie, artillerie, cavalerie, défilent vers les Marais. Des blessés font connaître que l'artillerie allemande, placée vers Monlemont, les a canonnés à Etoges. Un commandant du lO» d'artillerie a besoin d'une carriole pour transporter de la viande. Nous lui indiquons celle de M. Renard (Bénoni) ; nous l'accompagnons et il en fait l'acquisition. Dans l'après-midi, un avion allemand survole dans la direction de Villevenard, venant d'Eloges : un avion français s'avance à sa rencontre et, après un échange de coups de feu. l'ennemi rebrousse chemin.
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.le propose mie fusée paragrèle ii l.GOO mtîlres, mais le Génie n'accepte pas. M. Barnier (Anatole), domestique de M. Valet, est réquisitionné pour transporter les blessés vers Broyés. M. Truchon conduit aussi, avec ses attelages, du matériel vers Suzanne. Ils n"ont pu rentrer qu'après la bataille. Quelques habitants sont partis.
La bataille. — A 3 h. 30 [5 septembre], le son du canon se rapproche : il est décidé de chercher un refuge dans les grottes, à 300 mètres du village, sur le flanc de la colline de Ghenaillc : les familles Fautier, Thibault, Basset, Hiernaiid, Landréa, Barnier (Anatole), Barnier(.\rmand). Dagonet, veuveGuilbot, Canat, Roland, etc., s'y rendent avec quelques paquets, faits en hâte, de leurs objets les plus précieux. D'autres personnes se retirent dans leurs caves. A 4 heures, le canon tonne dans la direction de Saint-Prix. A 6 heures, il se fait entendre sur Goizard, colline du Razct ; la fusillade et les mitrailleuses s'entendent distinctement du côté de l'étang de Chenevry. au bas de Joches. A partir de H heures du soir, la nuit est calme. Un incendie, à Vert-la- Gravelle probablement, jette ses tristes et sinistres lueurs.
Dimancke 0. — Le jour vient. Le calme se prolonge. Nous croyons tout danger écarté : aussi nous redescendons au village vers6 heures, pleinsde confiance, lùi attendant le café, nous gravissons l'émincnce située à l'ouest de l'école pour jeter un coup d'œil sur la plaine. Pas de soldats, aucun bruit. Tout à coup des balles sifflent à nos oreilles et nous regagnons en hâte la maison en faisant signe à d'autres
habitants qui s'apprèlaienlft nous rejoindre de faire demi-tour. A 8 tieures, le canon se met à tonner tout prés de Congy et Courjoennet. La véritable bataille s'engage ici. Nous emportons précipitamment quelques objets el nous retournons aux grottes. Notre groupe de la veille est très réduit ; beaucoup ont préféré chercher un refuge dans leurs caves. La canonnadedevientde plus en plus intense ; l'incendie s'allume à Gourjeonnet, au Petit-Oyes. etc., et dure jusque dans la nuit.
Lundi 7. — Les Allemands tirent par-dessus nos télés. Comme les Français ne répondent pas, nous descendons aux provisions. Les Allemands ont visité la mairie : ils ont lacéré le drapeau des sa pours- . pompiers, arraché l'écharpe tricolore du buste de la République, ployé les sabres, cassé les fusils de chasse, éparpillé les capsules de carabine ; d'autres sont venus demander un petit verre, sans rien toucher, et échanger du pain. J'emporte vin et provisions dans un panier. Des soldats, avec une brouette, chargent à la boulangerie d'à côté ; en face ils boivent à la cuisine et me laissent passer avec ma charge. Nous retournons auprès des femmes. Les obus passent avec un bruit de sirène tournoyante; trois Allemands viennent s'installer pour tirer sur les marches de notre grolte. Après avoir inspecté les environs, ils partent. Je leur ai demandé : « Est-ce que vous allez tirer? Faut-il rentrer à l'intérieur? » Ils ne m'ont pas répondu. Un avion français survole, dans la journée et vient reconnaître l'emplacement des batteries allemandes. M. Leblanc retourne au village chercher des provisions en compagnie de M. Hiernand, charron, et Jaergé, de Fromentières,
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venus nous rejoindre le matin ; il revient seul et retourne encore, à 6 heures du soir, chercher du pain, une bonbonne de 7 litres de vin, des cornichons en bocal, des pommes de lerre, du chocolat, une lampe à alcool, des œufs, etc. Je suis de garde auprès des femmes et des enfants. Le soir, je puis me promener dehors et je remarque de petits globes lumineux, des signes certainement, de couleur rose, au-dessus de l'emplacement de l'artillerie. Le temps est beau, un peu froid dans la nuit ; les incendies continuent à Oyes, Reuves, etc., à Villevenard même. La canonnade tonne une partie de la nuit.
Mardi S septembre. — Canonnade intense. Le marais n'est qu'un brouillard de fumée; les obus pleuvent sur Oyes, Reuves, Mondement. Les "Allemands descendent, espacés, les pentes des vignes, en tirailleurs, à 200 mètres de nous. Le 75, à difïérentes reprises, riposte : il balaie notre colline, les pentes des vignes, les Usages, Voizy et l'autre versant de la côte de Saint-Prix, au-dessus des vignes a'Oyes. Derrière les maisons du village, les hommes d'infanterie fourmillent : on les voit s'avancer vers le marais par le ruisseau le Bonon. Des pièces viennent s'installer contre les. enclos et les jardins. Le village est bombardé par les Français ; un nouvel incendie s'allume à la maison Thibault (Narcisse). L'artillerie ennemie est aussi e.xposce à notre feu ; les flocons blancs sont reconnaissables : ce sont nos obus. A midi, je regarde du couloir : un officier allemand, jeune, parlant un excellent français, sans aucun accent, m'apostrophe : « Qu'est-ce que vous faites ici? — Notre devoir, nous nous mettons à l'abri du bombardement avec des femmes malades
et des enfants. — Pourquoi regardez-vous toujours comme cela? On vous voit à chaque instant de là-bas '.'(11 signale les derrières du village). — Nous regardons si la bataille s'éloigne. — Qu'est-ce que c'est que cela? (Il désigne notre refuge). — Ce sont des grottes préhistoriques (il n'a pas l'air de trop comprendre). — Combien y ena-t-il? — Quatre. — Les gens de par ici bavardent beaucoup trop, j'ai la mission de fouiller. Tout le monde dehors! — Vous pouvez fouiller, vous ne trouverez rien. » Une femme est malade : il lui dit de ne pas se déranger. Les soldats alors, après un « heraus » guttural de l'un d'eux, qui me fait au contraire des autres l'effet d'une brute, nous font rentrer (les deux civils) en avant, fouillent tous les recoins, délient les gerbes d'avoine qui nous servent de couche ; l'officier décroche la bêche du sac d'un homme et cherche à creuser, scrute les parois, la voûte, tout en demandant en quoi c'est fait. Le linge, les ustensiles, ne sont pas touchés, M. Leblanc seul est palpé. A un certain moment un soldat trouve ma grosse jumelle dans la paille et la tend à l'officier. M. Leblanc dit ; « M. Roland, c'est votre jumelle. — Oui, c'est ma jumelle. « L'instant est assez critique pour nous. L'officier l'examine et nous la rend. Nous respirons, Les femmes et les enfants peuvent rentrer. Nous, les hommes, devons marcher en avant et pénétrer les premiers dans les autres grottes. Arrivés à la deuxième, sur l'invitation d'entrer, je réponds que ma corpulence ne me le permet pas, l'ouverture étant trop étroite : l'officier se contente alors d'examiner et de scruter le fond en y jetant des allumettestisons. Peu après nous sommes groupés dehors au milieu de la plaine; les Français de là-bas nous ont
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aperçus probablement, car un obus arrive dans notn; direction et éclate. Les Allemands, avec un parfait ensemble, comme à la manœuvre, font un saut penché, plutôt une conversion. L'officier, plus crâne, n'a fait qu'un léger mouvement et nous dit, car nous étions restés sur place : « Il ne faut pas avoir peur. Ce n'est rien, cela ». Je réponds : « Je n'ai pas peur. » Les deux autres grottes sont également examinées avec soin : deux médailles bronze et vermeil (récompense agricole), perdues le samedi et m'appartenant, sont retrouvées dans la paille. L'officier lit: Agriculture. « C'est à vous? » etil me les rend. Je suis resté dehors sur les marches pendant la dernière perquisition. Un jeune soldat, vingt ans à peine, debout [sur la voûte de la grotte] et nous dominant, campé d'un air suffisant, les pouces pas. ses dans son ceinturon, regarde, satisfait, d'un air do dire : « Pauvres Fran(,"ais! » Un de ses camarades, plus âgé, setientprésde moi; il peut avoir trente-cinq ans ; sa physionomie est grave, presque timide ; il tire sa montre à boUierde corncqui marque midicinq; il veut m'expliquer : « Midi ici — Paris là », et son doigt indique la i)elite aiguille à 1 heure. Je lui réponds oui. Il parait rassuré. Dans son imagination, il se figure que Paris se trouve à 5 kilomètres derrière les Marais et que les Français défendent les approches de la capitale.
La perquisition est terminée. Je demande à l'officier si nous devons rester ou redescendre au village. Il me répond : « Vous pouvez rester ici, vous êtes peut-être plus en sûreté qu'au village, on ne sait pas ce qui peut arrivor. ^- [En ce cas] auriez-vous un médecin pour notre femme malade? — Je ne sais si celui du régiment est au village. Si je le trouve, je
VOUS l'enverrai. » — Nous n'avons rien vu. Je lui dis encore : «Voilà des chevaux tués dans la plaine, près des maisons, ils sentent mauvais : c'est capable d'amener des épidémies. » Il me répond : <« Qu'est-ce que vous voulez/ l'arlout où nous passons, c'est la même chose. C'est triste, la guerre, surtout celle-ci. qui n'était pas nécessaire. On pouvait parfaitement s'en passer. — Oui, quel désastre pour l'agriculture, l'industrie, le commerce et la civilisation ! Est-ce quevoustouchezauxcivils, au linge, aux meubles? — Non. — J'ai une collection à la mairie et j'aurais une grande peine si elle était brisée. Je suis, l'instituteur du village. — Depuis combien de temps étes-vous ici? — Dix-sept ans » — J'ajoute : « Vous parlez très bien le français. Vous êtes donc venu à l'école en France? -) Un « non » sec est la réponse et, sur ce, les voilà défilés vers le village en s'égaillant.
J'ai oublié de lui demander un sauf-conduit pour aller chercher du pain. Vers le soir, AI. Leblanc veut redescendre aux provisions en profilant de la nuit et passant par les jardins. Nous nous y opposons et nous avons bien fait, car il se serait embarrassé dans leurs fils téléphonii^ues posés à terre en travers des chemins et reliant les batteries placées derrière les maisons et le pré Canat au poste d'observateur deChenaille. Une des femmes, M"» Barnier (Anatole), souffre beaucoup d'un mal blanc au doigt qui lui est poussé subitement. Je lui ai conseillé de le mettre dans un œuf h-ais. La douleur s'est apaisée petit à petit cl, le lendemain, elle ne souffrait pas. Nous avons fait un repas avec des pommes de terre frites et des œufs pour les femmes, mais le lard manque ; la lampe s'éteint, faute de combustible, et