‹ La Marne en feuChapitre 30 sur 34 · LE CARNET DE LINSTITUTEUR ROLAND · texte numérisé non relu

LE CARNET DE LINSTITUTEUR ROLAND

nous mangeons avec les mains les pommes de terre à moitié crues.

Mercredi 9 septembre. — La bataille fait toujours rage. Les incendies continuent de s"allumer, nous n'avons toujours pas de pain ; les enfants sucent un reste de chocolat; les grandes personnes se restaurent avec un verre de vin qui creuse plutôt l'estomac. La situation intéressante de M"» Landréa devient de plus en plus inquiétante : elle souffre beaucoup. Comment va-t-on faire? Un événement semblable ne doit pas se passer en présence de fillettes. Les rafales de 73 arrivent toujours. Je décide d'évacuer la grotte avec une femme, M'"«Barnier, et tousles enfants. Par une pluie d'obus qui arrose la colline de Chenaillc en passant pardessus nos tètes, nous gagnons au plus tôt la 2" grotte près du chemin. Le combat devient de plus en plus violent ; les éclatements d'obus se rai)prochent. Dans l'après-midi nous croyons notre dernière heure venue : les schrapnells tombent violemment sur la toiture des grottes. Les enfants pleurent, tassés contre les parois. De 10 heures du matin à la nuit, que nous attendons impatiemment, nous sommes sans nouvelles de nos voisins. Dans laprès-midi, pendant un moment d'accalmie, nous ouvrons la porte et sortons dans le couloir : un Allemand assez âgé, fusil à la main, tirant fortement la jambe, passe en courant dans la direction du village et du marais. 11 dit d'un air très doux en passant : a Bonjour madame ! » Nous n'osons sortir ])our jouir du spectacle. La nuit, si impatiemment attendue, arrive ; le canon français tonne toujours ; les obus balaient les pentes ; la lune ne

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se love que pins tard et lobscurilc est grande. Je me décide à mettre le nez dehors cl à aller, sous une pluie fine, chercher des radis dans le champ de betteraves voisin en bordure du chemin. Je sais que je puis en faire provision. Je me traîne, en pantoufles, dans la terre devenue grasse et collante ; je veille et je guette : l'ennemi passe à 50 mètres de là sur la route de Congy. Je perçois nettement les voi.x et les commandements, et je crains que d'autres n'arrivent par mon chemin de traverse. Je ne suis qu'à moitié rassuré ; j'appréhende de tomber dans une vedette. Je tâte les feuilles pour éviter dé me tromper et de me charger de betteraves. Je n'ai pas de couteau et ce n'est pas sans efforts réitérés que je parviens à déraciner deux radis noirs et un navet. A ce moment une auto, munie de deux puissants réflecteurs, remonte à toute allure la route vers Congy : i)0ur ne pas être aperçu je me couche à plat ventre. Ce doit être le commencement de la débâcle et la fuite des grands chefs. Je retourne vivement à la grotte. Je jette un radis pour distribuer aux enfants et je cours en porter un aux autres restés là-bas. Je nentends rien et je me demande s-'ils ont été moins heureux que nous. Un obus aurait-il fait des ravages "/ J'appelle bien bas : la porte s'ouvre. Je constate que tout va bien ; l'état de notre malade n a pas empiré et nous pouvons tous nous réunir à nouveau. Chacun calme sa faim avec une rondelle de radis qui nous pique la langue. M. Leblanc boit le vinaigre d'un bocal à cornichons. Dehors une longue suite do chariots descend au pas vers le village chercher très probablement les blessés. Ils reviendront tout à l'heure et toujours sans courir. D'autres

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troupes passent. Vont-elle;^ ou reviennent-elles? On ne sait. Des bâtiments du château de Mondement flambent; une maison brùle dans la direction de Broussy; des lueurs d'incendie partout, à Villevenard, Oyes, Reuves, etc. (maisons brûlées Ernest Vallat et Paul Gagneux, grange Oudiné. route de Reuves, et maison Thibault, Narcisse). Le canon français lance encore quelques obus à intervalles plus espacés, puis tout retombe dans le silence de la nuit.

Il était temps : nous sommes énervés, légèrement déprimés et nous disons : « Qu ils passent ou qu'ils reculent, mais que cette situation cesse ! » (L'étatmajor allemand occupait la maison Brochot.)

Jeudi 10 septembre. — Le lendemain, à 5 h. 30, au jour, toujours le même silence. Nous nous hasardons à mettre le nez dehors et, n'apercevant rien de suspect, nous nous disposons à regagner le village, car nous avons l'intuition que le grand drame est joué. A ce moment, le jeune vacher de notre voisin arrive nous apporter du pain. Plus d'Allemands à l'horizon. Nous cheminons en file indienne : chacun porte une partie du matériel amené. Quel soupir de soulagement s'échappe de nos poitrines! Je ferme la marche et, au tournant de la rue du Grand-Puits, je croise une douzaine d'Allemands qui remontent en silence vers Congy. Celui qui semble être le chef du détachement se distingue des robustes et blonds Teutons; sa barbe noire, son physique maigrelet forment contraste. Il porte un tambour sur le dos et un brassard de la Groi.ic-Rouge sur la manche. 11 me demande en bon français où se trouve k' 1G4« régiment. Je

réponds : « Il était au-village. — Tout le régiment n'y était pas. » Où le régiment était-il? Je ne sais pas et je mempresse de continuer mon chemin et de lui briller la politesse. Il n'a pas l'air très rassuré et je ne tiens nullement à lui servir de guide. Nous rentrons à la maison : quel désastre!

Les vitres brisées par les schrapnells, les fusils de chasse déposés à la mairie brisés dans la cour, le drapeau des sapeurs-pompiers et l'écharpc tricolore du buste de la République lacérés, les vieux sabres de sapeurs-pompiers plies, le tronc de la caisse des écoles forcé et volé, les plus belles pièces de ma collection emportées : bracelets argent, bagues or, bronze, cuivre, monnaies et médailles anciennes et modernes (30 romaines, Romulus- Remus, Cérès-Augusta, les enfants à la Louve, Louis le Débonnaire, Bonaparte aux Pyramides, Croix de soldat pontifical en argent. Croix de la Légion d'honneur de 1830, palmes académiques, croix du mérite agricole, médailles argent, vermeil et bronze de renseignement, pièces de 5 francs rares, etc). Tout est retourné de la cave au grenier. Le vin bouché, la limonade, l'eau de Vichy n'existent plus. Nous marchons sur des piles de vaisselle cassée et sur les restes de leurs orgies. Montres, bracelets et une foule d'autres objets manquent à l'appel. Un tiroir secret du bureau de salon forcé et brûlé. Les chemises sont enlevées avec beaucoup d'autre linge, dans les armoires bouleversées. Le violon, le phonographe, lappareil à projections ont été forcés, une tirelire d'enfant éventrée et vidée. Aucun coin n'a échappé aux investigations cupides des barbares qui convoitaient l'or, l'argent, les objets de valeur et bibelots.

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Près des bâtiments [scolaires], Gagneux (Adolphe) nous raconte avoir eu à subir les outrages et les coups de manche de lance dans les reins de cavaliers, parce qu'un homme tué était tombé en face la fenêtre de l'évier [d'où soupçon], puis parce qu'il ne l'avait pas enterré, suivant les recommandations malgré et sous le bombardement. Les camarades du défunt lui avaient enlevé sa médaille d'identité et donné au cultivateur un écrit au crayon sur papier d'emballage relatant l'état-civil du dit. Nous creusons une fosse commune sur le sommet du lieu dit la Croix du Cour. Les plaques d'identité, les livrets, sont recueillis et déposés à la mairie. Je reviens, demandé à la mairie par un officier [français]. Un soldat allemand, callot sur la tête, manteau sur le bras, sans armes, vient à ma rencontre dans le chemin de traverse, amené pai- M. Léon Langlois. Il m'aborde et me demande en bon français d'accent lorrain de le conduire à un commandant. Il s'est caché dans la cave du curé de Saint-Gond et il vient se rendre. 11 en a assez de combattre les siens, dont beaucoup habitent les environs de Nancy. Son village, dont je n'ai pas retenu le nom, est à 7 kilomètres de la frontière en Lorraine allemande. Il a proûté de la retraite de on régiment. C'est la première fois qu'il combat en!" ligne : auparavant il était ordonnance; mais, à Vervins, son officier a été tué. Il a reçu dans les Marais une balle au doigt majeur de la main droite deux jours auparavant et il a besoin d'être pansé. Nous arrivons tout en causant au pré Ganat et nous rencontrons un commandant du génie qui, à cheval, inspecte la plaine : deux autres officiers se tiennent à ses côtés. Le prisonnier parle avec lui

et répond aux questions qui lui sont posées. Les larmes montent aux yeux du Lorrain et il se sent rassure, lorsque le commandant lui dit : « Ne crains rien, mon ami, on ne te fera pas de mal, on va soigner ta blessure et on te mettra un brassard de la Croix-Rouge. » Je continue mon chemin vers la maison : l'officier qui me demandait est parti. Nous transportons des obus de 103 et des gargoussos abandonnées dans le pré Canat vers un champ au-dessus de la maison d'école. Des habitants creusent une large et profonde tranchée pour mettre les bestiaux tués : 1 7 vaches et chevaux, dont 8 d'un obus dans l'écurie de la ferme Canal. D'autres vont les enfouir dans le marais. Sur les entrefaites j'apprends qu'un Allemand et un civil âgé sans papiers ont été trouvés tués côte à côte entre Villevenard et Courjeonnet (lieu dit Entre-lcs-deux- Chemins) et déposés dans la fosse commune de Cour; un autre est inhumé sur le Moulin; quatre sur les Gravelottes.

Le haut du village n'a pas souffert des obus depuis la Poste jusque chez Brochot. Par contre, le quartier Achille Guenon, Achille Chéré, Léon Langlois ont beaucoup souffert : bâtiments criblés d'obus, toitures crevées, pans de murs abattus. Les maisons de Thibaut (Narcisse), Vallat (Ernest), Cagneux (Paul) et la grange Oudiné sont en cendres: les pressoirs Achille Guenon et Sommesous fortement endommagés ; la boutique Thibault Martial et petite maison \ euve Oudin, face au midi, éventrées.

Chez Cré (Marie), 67 vitres brisées. A l'église, les vitraux descendus, le plancher du clocher cassé. Chez Léon Langlois, Maurice Jacquesson, écurie

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Narcisse, des obus dans l'intérieur, brisant le mobilier. Le portail de Gaston Renard démoli. Un obus à la mélinite, près du soupirail de la cave Dcnnevcrt, où se trouvaient des émigrés qui l'ont échappé belle. Un obus dans la maison Canat, audessus de la cuisine, n"a pas traverse le plancher heureusement. La maison du garde-champèlre Mittelette est aussi en piteux état. Le génie, presse, nous abandonne, sans les faire éclater, les obus non lires et nous recommande de les enterrer. L'aprèsmidi nous allons avec le maire et le facteur faire une tournée dans le bois des Usages à la recherche des morts ou des blessés. Un réserviste allemand a été enterré par ses camarades dans une tranchée d'artillerie sur les pàtis. Une croix de bois fruste et deux branches de chêne croisées en palme indiquent la tombe.

Nous apprenons que M. Diard (Adrien), de la ferme de Thoury, a été assez malmené. Sur son refus de boire un litre d'eau de Javel et pour avoir soufflé une chandelle, il a été enfermé dix-sept heures dans une cave. Ensuite, muni d'un sauf-conduit pour se diriger vers Congy, il est tombé dans des artilleurs allemands qui l'ont retenu prisonnier; sur .sa demande un officier lui a donné à manger. Il a pu profiter d'un moment de panique pour s'esquiver dans les bois et se réfugiera Baye. Aimée Guenon, réfugiée dans la cave de son père, au hameau de Yoisy, y a donné le jour à un garçon au moment du plus furieux bombardement. Ladauge (Maurice), fermier à Le Vieil-Andecy, menacé par les Allemands, a dû se réfugier dans les bois qui avoisinent sa ferme.

Vendredi H seplembre. — Nous allons enterrer six soldats ennemis dans les tranchées au-dessus et à l'ouest de Voizy. Là, les 75 ont dû pleuvoir. Tous les cinq nnètrcs, en moyenne, nous rencontrons des trous d'obus. Un Allemand assez âgé, déjà chauve, est démoli en deux dans son abri. Deux autres faisaient le café dans la cavité d'une ancienne carrière où ils pouvaient se croire en sûreté, lorsque la mort est venue les surprendre. Dès midi, j'accompagne le voisin Renard (Bénoni) à Reuves pour donner la provende au bétail abandonné de son lils. Le facteur vient avec nous. Tout le long du ruisseau le Bonon, qui côtoie la route, les Allemands ont laissé la trace de leur passage, dans le lit à sec, en deux files indiennes. Toujours là, comme ailleurs, des bouteilles et des boîtes de conserves vides. Les meubles de la maison isolée dite la Lune ont été jetés à l'eau pour servir de passerelle sur le Pelit-Morin. Le pont avait clé barricadé avec du grillage et une chaîne métallique à faucai-der. Sur la route de Reuves, quantité de tranchées et de trous d'obus. A l'entrée du village, vestiges d'une barricade faite de troncs d'arbreset de pierres sèches. Jusqu'à la rue de l'école, les maisons sont complètementbombardéeseten majeure partieincendiées ; le clocher est à jour, la toiture sud-ouest enlevée. Un lustre et la cloche se maintiennentdebout comme par miracle. La couverture de la mairie est fortement endommagée. Un tirailleur s'est fait calciner le long du mur Mançuy, dont les bâtiments sont brûlés : les cartouchières et la chéchia sont là encore. A l'extrémité sud du village, les quartiers de viande abandonnés répandent une puanteur insupportable et il en sera ainsi tout le long de la

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route de Reuves à Oyes. Les objets les plus hétéroclites gisent abandonnés dans les fossés.

Nous arrivons à Oyes. Là, dans un pré, des tranchées allemandes largeset profondes et, auprès, des caissons d'artillerie remplis de munitions. L'un d'eu.x a sauté et provoqué la panique : 8 chevau.x sont étendus avec des hommes et des équipements. Dans le village, partout, des maisons incendiées, des murs éventrés, la mairie criblée par les schrapnclls et di.x-sept obus, un cheval ennemi tout sellé étendu devant la grille au.x barreaux tordus. Nous entendons des clameurs ou plutôt des hurlements de « A boire ! » qui proviennent d'un pâté de bâtiments côté sud-oyest. Personne dans le village. Nous continuons notre chemin et nous finissons par rencontrer M. Rover et sa fdle qui rentrent de Sézanne où ils étaient évacués. Chez eux, comme ailleurs du reste, tout est au pillage : trois Allemands sont étendus morts sur de la literie dans la cave. Sur notre demande, la demoiselle nous donne deux bouteilles d'eau et un verre, car notre intention est d'aller porter à boire aux blessés, fussent-ils des ennemis. Ce sont des hommes après tout...

Nous poursuivons notre route. l'rès du pont, des soldats français sont tombés, l'un dans le caniveau, près d'une génisse éventrôe, trois autres zouaves près de la mare à gauche. Le quartier de maison avoisinant est consumé. Dans la ruelle de l'église un lieutenant allemand, abattu avec son cheval, gisent tous deux le long d'un mur. Des blessés (60, paralt-il) sont dans l'église ; nous laissons au.x médecins le soin d'aller les panser et nous rebroussons chemin après avoir à nouveau aperçu des ca-

davres ennemis dans les cours et le cimetiôrc. Nous revenons par Saint-Gond : trois Allemands sont tombés près de la haie, au pied des noyers, en l'ace la maison Gobin. Près du calvaire, un caisson est abandonné, lin lace de l'ancien monastère, deux autres caissons, la roue de l'un emmanchée dans la pile du pont, ont été également dételés pur l'ennemi qui fuit en toute hâte : les reliefs d'un repas, une boîte de conserves de tomates ouverte et non entamée, desassieltes en 1er battu, desfourches, etc., posées sur le derrière de la voiture, témoignent d'un départ précipité. Un soldat adossé à un noyer, glace d'une main, mouchoir de l'autre, a été tué au moment où il procédait à un brin de toilette. Nous passons devant les bâtiments de l'ancienne abbaye de Saifit-Gond bombardée et à moitié incendiée.

Samedi I^J se/)tevi/jre. — Nous faisons une excursion vers le nord-est du territoire. Nous rencontrons beaucoup de tranchées à partir des licu.x dilsTouty-Brûle, lesClos-Prieurs. Les Allemands les ont consolidées avec des betteraves arrachées dans le voisinage. Des papiers, des cartes postales gisent partout, çà et là éparpillées.

Dimanche 13 septembre. — Nous \'isitons le derrière de la colline de Chenailles, le long du ruisseau le Bonon : c'est là que se trouvaient abritées, cachées, des masses d'infanterie de réserve, soutenues par les pièces de MO et de 150.

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