DE LA PREMIÈRE MARNE
Morlaix, ti septembre 1920.
Tréfeunteunioii ', la demeure d'élé du maréchal Foch, au bout dé sa seigneuriale avenue de tilleuls, s'estompe dans la brume. Il pleut, et les premières rouilles de l'automne, si précoce cette année, ont commencé de tacher les feuilles. Le maréchal, qui s'apprête à rejoindre M. Millerand à Paris pour l'accompagner dans son pèlerinage aux champs sacrés de la Marne, veut bien interrompre ses préparatifs de départ et me recevoir dans son cabinet de travail.
— Asseyez-vous, me dit de sa voix brève le grand soldat, et, si vous avez apporté votre pipe, sortezla. Elle tiendra compagnie à la mienne... Et, maintenant, cher monsieur, que voulez-vous savoir de moi ?
On ne biaise pas avec des hommes comme le
1. Ou Traofeunteuiiiou {le Val des Fontaines). Sur cette résiilence de Focli, voir notre livre : Les trois Maréchaux (liluud, édit.).
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maréchal et je lui dévoile tout à trac l'ambitieux objet de ma visite, qui est de l'entendre évoquer pour mes lecteurs quchjues-uns de ses souvenirs personnels sur la ])remière Marne.
— La première Marne ! nie répond le maréchal en poussant vers le plal'ond une bouffée de sa petite pipe de bruyère au tuyau recourbé. Mais que vous en dirai-je qui n'ait déjà été dit ? Les chefs allemands, Biilow, Kluck, Hausen, contestent notre victoire, paraît-il, et, vaincus en général, ils veulent avoir été vainqueurs chacun en particulier. C'est assez drùle. Pour moi, la défaite allemande à la Marne, c'estl'histoire d'une musique désaccordée... Jusqu'au 5 septembre, accord parfait — ou presque parfait. A partir du 5, plongeon du chef d'orchestre : le Grand Quartier Général allemand pique une télc 'dans la trappe et laisse les e.xécutants se débrouiller tout seuls. 8i encore ils s'entendaient ! Mais chacun joue sa partie sans se soucier du voisin, et le résultat de cette cacophonie, c'est le fiasco militaire que vous savez.
— En d'autres termes, monsieur le maréchal, c'est l'Etat-Major allemand que vous rendez surtout responsable de la défaite allemande?
— Assurément et la responsabilité personnelle de ses généraux ne vient qu'après. Les Allemands sont partis avec un plan tout fait, un plan rigide, un de ces plans comme il n'en éclôt que dans les cervelles d'ouIre-Rhin et qui ne tiennent aucun compte de l'imprévu, lequel est bien souvent, d'ailleurs, l'imprévisible. L'ordre, après Charleroi,