CHAPITRE IX
SILVIO TELLICO
Parmi ces nombreux amis de tous les âges et de tous les rangs , Silvio Pellico fut celui qu'elle aima le plus et qui lui lut le plus dévoué; aujourd'hui, à très-peu d'exceptions près, tout le monde aime et loue Silvio Pellico ; son nom éveille la sympathie de quiconque s'incline devant l'accord du génie et de la simplicité de la foi ; il ne rappelle que des souffrances généreusement supportées pour une noble cause, qui ont gagné leur victime à une cause plus noble encore ; il n'est pas en notre temps de figure plus poétique et plus attrayante que celle de ce jeune poète, condamné à mort pour avoir voulu délivrer sa patrie, qui apprend dans les tortures d'une longue captivité à aimer Dieu et à pardonner à ses ennemis, sort chrétien de sa dure prison , et conserve ce que ses fers lui ont laissé de forces et dévie à chanter et à défendre In vertu et l'huma-
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nité; mais au moment où M'"^ de Barol voulut faire connaissance avec Pellico, peu de temps après la publication de ses mémoires, qui frappèrent l'Autriche d'un si rude coup, il était, comme il va le dire lui-même , un révolutionnaire et un conspirateur aux yeux des ennemis des complots et des révolutions. M""^ de Barol détestait tout ce qui porte atteinte à l'ordre, tout ce qui menace la sécurité de la société; mais son Ame élevée avait su découvrir dans les pages touchantes du prisonnier du Spielberg ce qu'il y avait de grand, de noble, de religieux dans son libérahsme. Laissons Silvio raconter lui-même le commencement de cette amitié qui ne devait finir qu'avec sa vie :
« Après une longue captivité, j'étais retourné dans ma patrie depuis deux ans , et je publiai mes mémoires, intitulés Mes Prisons. Dans ce livre dépourvu de tout mérite littéraire, le cœur de la généreuse dame découvrit un caractère de sincérité qui l'attira , et immédiatement elle m'écrivit quelques lignes pleines de bonté : c'était le 5 novembre 1832.
« Je fus fort ému de ce trait de noble confiance, d'autant plus qu'à cette époque il existait entre nous de grandes déHanccs en matière politique , et beaucoup hésitaient à porter un jugement sur moi et sur mon livre; j'allai sur-le-champ la remercier :
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je ne la Irouvai pas chez elle, cl lui lémoignai par quelques mois ma reconnaissance.
« Il me semblait que toul devait s'arrêter là, et je n'osai pas lui demander la permission de renouveler ma visite ; je m'abstenais d'aller dans le monde, pensant que celle réserve était un bon procédé pour les autres ; un homme qui avait porté des fers pouvait paraître trop audacieux à ceux dont il s'approcherait; je me renfermais donc dans le petit cercle de ma famille et de quelques amis , qui m'avaient prouvé qu'ils ne rougissaient pas de moi. La marquise Juliette ne s'en tint pas à son premier acte de bonté, elle demanda au comte Balbo de me présenter à elle ; il était de ceux qui n'avaient pas honte d'avouer nos relations affectueuses.
« Le comte me conduisit chez M""" de Barol le soir même ; elle était retenue au lit par un peu de fièvre , mais elle recevait et pouvait causer ; je trouvai chez elle son mari , la marquise mère déjà veuve, et entre autres personnes le vieux cardinal Morozzo; je fus accueilli par tous avec une extrême bienveillance; après une courte visite je me levai pour prendre congé, mais la marquise et son mari voulurent bien me retenir encore quelque temps, et lorsque enfin je me relirai elle me dit : «Je veux que cette visite soit le commencement d'une bonne amitié entre nous. » Je sortis ravi d'un tel accueil ,
et convaincu que ces démonstrations n'étaient pas passagères.
« La marchesine , on l'appelait ainsi pour la distinguer de sa belle -mère, revint bientôt à la santé; elle m'invita à dîner, m'engageant à venir souvent; je trouvai toujours dans le palais un accueil aimable ; tout m'y inspirait respect et sympathie.
« A l'approche de l'hiver, les deux époux partirent pour des pays moins froids ; ils en passèrent une partie en Toscane , une partie à Rome et à Naples; la marquise me fit l'honneur de m'écrire chaque semaine; dans cette correspondance suivie j'eus tout lieu d'admirer ses sentiments et ceux de son mari , et leur volonté de n'user de la vie que pour plaire à Dieu et faire le bien.
« A toutes les solides qualités du cœur, à une profonde instruction ils joignaient une grande connaissance des beaux-arts, un sentiment exquis cl tous ces aimables accessoires qui , dans la correspondance comme dans la conversation, s'emparent si facilement des âmes.
« Pendant leur absence, j'allais souvent chez la bonne marquise mère; il ne m'était pas difficile de la faire parler du sujet qui lui était le plus cher, de son fils et de sa belle-fille ; la respectable dame oubliait ses douleurs , et se ranimait on me disant tout le bien possible de l'un et de l'autre ; elle me
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montrait leurs lettres, me demandait de les lui relire, et se réjouissait des expressions de leur tendresse; moi j'étais heureux de sa joie et des bénédictions maternelles qu'elle leur envoyait; quand je lui disais qu'il n'y avait qu'une voix sur les vertus du marquis et de sa femme, elle s'écriait que c'était justice, et m'assurait que j'en serais de plus en plus convaincu à mesure que j'entrerais plus avant dans le secret de leurs vies. Je l'interrogeais sur les prisons, sur le refuge; elle s'efforçait de m'expliquer le mérite de toutes ces œuvres , mais elle ajoutait qu'elle essayait en vain de m'en donner une idée, et qu'au retour de ses enfants Juliette me ferait voir toutes ces belles choses.
« L'excellente femme mourut , sans avoir la consolation de les revoir; attaquée d'une violente maladie, elle souffrit peu de jours avec une patience exemplaire, et expira comme une sainte, avant que son fils, revenant en toute hâte, pût arriver pour lui fermer les yeux. La douleur du marquis fut profonde; sa femme, qui avait dû s'arrêter à Florence, sentit comme lui la perte d'une si bonne mère.
« Environ deux mois après ils étaient tous deux à Naples; j'écrivis à l-i marquise la proposition qui m'était faite d'aller vivre à Paris dans une position qui paraissait très - convenable , et mon
refus , résolu que j'étais de ne plus me séparer de mes chers parents. Sa réponse ne se fit pas attendre ; elle m'approuva de ne rien accepter hors de mon pays, et elle ajouta dans les termes d'une exquise délicatesse, qu'en ayant conféré avec son mari, il lui était venu une pensée amicale, à laquelle ils me suppliaient de consentir : c'était l'offre d'une pension de 1200 livres.
« Je communiquai sa lettre à ma famille; chacun bénit la bonté de ces cœurs incomparables; l'offre ne pouvait qu'être acceptée avec une extrême reconnaissance; je répondis donc que j'étais heureux d'obéir à un ordre si aimable : c'était en janvier 1834.
« Ils furent de retour dans les derniers jours d'avril, et la marquise se hâta de reprendre ses pieux travaux; j'obtins la faveur de l'accompagner un matin à la prison . et d'étudier comment tout y était réglé ; je puis dire qu'à la vue du système ingénieux et simple adopté pour habituer les coupables au bon ordre, au travail et à la piété, mon attente fut de beaucoup dépassée.
« Le 15 mai 1838 je perdis mon père, que j'aimais de toute la force de mon âme.
« La rupture d'un lien si cher me laissait inconsolable ; je ne trouvai d'adoucissement à ma peine que dans l'extrême bienveillance de mes nobles amis ; j'eus encore la crainic de voir mourir
In marquise à Varollo, où elle fut prise d'un mal qui parut un instant mortel; grâce au Ciel, ma crainte ne se réalisa pas.
« Après la mort de notre pore , mon frère Louis , dans l'intérêt de sa fortune, alla habiter Chiesi ; privé en même temps de la société de mon autre frère, qui était entré dans la Compagnie de Jésus, je restai solitaire à Turin , et je me cherchais un petit logement, lorsque le marquis et la marquise de Rarol mirent le comble à leur bonté, en m'offrant une hospitalité que je m'empressai d'accepter. »
Depuis ce moment , Silvio fut l'hôte et l'associé de M"'" de Barol; la mort du marquis, qu'il pleura avec elle, ne fit qu'ajouter à son dévouement et aux soins qu'il rendait à sa bienfaitrice; il se mit de toutes ses œuvres , l'accompagna dans les visites à ses maisons de charité et à ses pauvres, fît des cours et des leçons aux jeunes Qlles qui se préparaient aux fonctions d'institutrice dans le couvent de Sainte -Anne, et composa des hymnes et des cantiques, que chantaient les orphelines et les pénitentes. D'une santé faible , d'un caractère modeste et timide, ami de l'obscurité et du silence, le poëte se reposait dans cette atTection de toutes les épreuves du passé, et travaillait à de nouveaux ouvrages consacrés à la religion et à la charité ; il
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se tenait à l'écart de toutes les agitations politiques qui avaient troublé sa jeunesse.
Plusieurs de ses anciens amis l'accusèrent bientôt de sacrifier son premier culte à sa nouvelle idole , et d'abandonner la liberté pour la superstition, parce qu'il avait refusé de les suivre dans leurs attaques contre ses croyances les plus chères. Souvent découragé par les calomnies et les défiances, usé par la maladie, affligé par la perte successive de presque toute sa famille , il trouvait salut et consolation dans l'énergie de la marquise, et rougissait de ses défaillances devant cette femme forte qui pouvait ne jamais faiblir; dans cette association elle était la fermeté et l'action, et lui la douceur et la poésie; et lorsque plus tard les événements du Piémont provoquèrent les haines , les hostilités, les accusations réciproques, Silvio resta toujours calme, toujours doux , ne reniant ni ses opinions ni sa foi. mais renfermant la politique dans les limites que la religion avait le droit de lui tracer. A l'heure où se faisaient les grandes séparations, où les plus anciennes intimités se déchiraient sous la triste impulsion des dissensions civiles, il tendit toujours une main amie à ceux mêmes qui se déclaraient le plus opposés à ses vues et à ses idées ; toujours il eut pour eux des regards bienveillants; car il pensait que l'amour est la première loi de la religion , et ({ue les âmes se ra-
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mènent et s'éclairent moins par la puissance du raisonnement que par le charme de la charité; il accueillait avec une bienveillance qui ne s'est jamais démentie ceux qui, en si grand nombre, concitoyens ou étrangers, demandaient à le voir, attirés par la célébrité de son nom : « Peu lui importait , disait -il. qu'ils fussent Guelfes ou Gibelins; tous n'étaient- ils pas des frères à qui la religion lui ordonnait de ne refuser aucun de ces actes de bonté et de politesse qui empêchent les disputes entre les hommes de ressembler à des batailles entre les bêtes? »
La marquise de Barol , que révoltait l'iniquité, et dont l'âme plus énergique protestait avec vigueur contre les égarements du moment, s'attachait de plus en plus à cette àme douce et naïve qui, à l'opposé de tant d'autres, loin de s'irriter et de s'aigrir par l'injustice et la souffrance , puisait dans les épreuves un redoublement de mansuétude et d'indulgence envers les hommes.
Silvio était encore poète, mais ce n'était plus, comme autrefois, pour émouvoir la curiosité publique au spectacle des passions humaines ; sa poésie ne s'exhalait qu'en cris d'admiration vers Dieu , qu'en expressions de dévouement et de compassion envers les hommes , et s'il chantait encore la liberté, il plaçait son trône plus haut que la terre, au-dessus des discordes, qui si souvent ont
agité son berceau et son règne ; il lui donnait pour loi l'Evangile et pour sceptre la croix. Il avait écrit , en 1835, sur une copie de Le mie Prigioni, les vers suivants :
AUorchè mia costanza venia meno, E che bagnava i ferri miei di pianto, E chiedoa pcr pietà brando e veleno, L'angiol min tulelar con dolce incanlo Lo spavcnlevol calice e la croce Mi dipingea del sommamenle santo ; E di quel gran mister sua cara voce A me svelava eccelse cose, ond' era Nobilitato il mio dolor atroce, Mi repetendo : Ama , perdoua , spera.
Lorsque mon courage défaillait, que je baignais de pleurs mes fers, et que je demandais par pitié le poignard ou le poison, mon ange gardien me présentait, avec sa parole enchanteresse, l'effrayant calice et la croix du Saint des saints; et sa douce voix, en me révélant les grandeurs de ce divin mystère qui ennoblissait mes atroces souffrances, me répétait sans cesse : Aime, pardonne et espère. »
A mesure qu'il avançait dans la vie et dans les souffrances , Silvio se retirait de plus en plus des intérêts et des passions de la terre, et ne regardait les choses de ce monde que du côté de l'éternité. Une maladie de consomption le conduisit lentement au tombeau; il accueillit les dernières luttes avec ses vertus de prédilection : In patience et la
douceur. Dans les derniers temps il était si faible , qu'il ne lui était plus possible d'aller à l'église; il entendait la messe à la maison ; ce fut le seul sacrifice auquel son inaltérable patience eut peine à se soumettre. Rien ne fut épargné pour conjurer la fatale issue; l'affection réunit tout ce que la fortune et la science peuvent appeler autour du lit d'un malade pour le disputer à la mort. Tout ce mouvement , tous ces efforts n'altérèrent en rien la simplicité de son âme ; il vit approcher sa fin sans trouble et sans effroi , il lui sourit comme à une amie qui venait le chercher pour le conduire à Dieu, et les derniers accents du pocte chrétien furent une aspiration pour s'élever jusqu'à son Créateur.
l'anima Dio, che ail' umana polvere, Ogni virtù comandi , Tuoi cenni son si grandi !
Come innalzar a te?