LA JOURNEE DE MADAME DE BAROL
Toutes ces pertes lui rendaient plus chères les œuvres devenues sa pensée constante et son unique devoir; auprès des enfants qu'elle avait adoptés , elle goûtait le bonheur de la maternité qu'elle avait tant souhaité, et qui lui avait été refusé ; dans cette multitude de familles qui lui devaient le bicn-ctre, la sécurité, l'honneur, elle retrouvait les parents que la mort lui avait ravis, et à mesure que le vide se faisait autour d'elle, elle le remplissait en augmentant le nombre de ceux qui grandissaient à l'ombre de sa miséricorde , et vivaient de ses bienfaits. Le temps, qui s'écoule si vite, si inutilement pour la plupart des hommes, et laisse si peu de traces de leur passage , semblait avoir perdu pour elle sa stérile rapidité , et la journée qui suffit à peine à la plus futile des distractions, au plus frivole des plaisirs, était douée entre ses mains d'une
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sorte d'élaslicilé qui donnait place aux plus grandes et aux plus belles choses.
Chaque matin son palais était ouvert aux pauvres ; elle leur distribuait tous les jours deux cents soupes, et tous les dimanches de la viande et du bois ; chaque lundi douze étaient servis à diner par elle-même , et sur sa table Irugale il y avait toujours une part réservée aux convalescents; elle donnait des médicaments aux malades , pansait les inlirmes , et recevait cette multitude de tout âge, de tout sexe, de toute condition, qui venait lui demander un conseil, une recommandation, une démarche en leur faveur, une place dans ses établissements , une part dans ses aumùnes. Pour retrouver dans notre pays quelque chose qui rappelle les matinées de M'^'^ de Barol , il faut aller chercher, au fond du plus pauvre faubourg de Paris , la maison de la rue de l'Épée-de-Bois. A la même époque , la sœur Rosalie recevait aussi les visites des grands et des petits , et mettait à leur disposition Tinfluence extraordmaire, l'expérience sans bornes et le génie de sa charité ; la noble femme et l'humble hlle de saint Vincent de Paul accueillaient avec la même elïusion et la même bonne grâce leurs visiteurs , lune dans un palais , l'autre dans sa mauvaise petite maison; celle-ci avait des trésors, celle-là ne disposait que des aumùnes obtenues de la pitié des autres; mais toutes
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les deux s'inspiraient du même esprit , puisaient à la même source l'activité féconde , la puissance de compassion , l'intelligence des besoins et des douleurs, et opposaient aux mômes misères et aux mêmes souffrances le même dévouement , qui ne laissait jamais personne les quitter sans avoir des actions de grâces à rendre.
Après ses charitables audiences , M'"° de Barol entendait les comptes et les rapports de ses régisseurs et de ses hommes d'affaires, qu'elle n'avait garde de négliger, car il s'agissait à ses yeux de la fortune des pauvres , et malgré ses grandes ressources elle avait besoin d'attention et d'économie, pour faire face à toutes les dépenses de ses fondations; ensuite elle allait passer quelques heures avec ses prisonnières, dire un mot de conseil à ses religieuses, d'encouragement à ses pénitentes, d'affection à ses orphelines et à ses ouvrières, s'assurer i^uG partout l'ordre régnait , la règle était observée, et que le relâchement et le plus souvent encore un excès de pitié mal entendue , n'avaient pas ouvert la porte à une admission irrégulière ou à un abus; elle finissait sa matinée en assistant à quelque lête solennelle d'une église, aux prières privilégiées d'un couvent; entre ces courses et ces exercices il lui restait encore le temps de s'intéresser aux arts , de s'occuper de littérature. Sa galerie de tableaux, fort estimée des connaisseurs,
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s'enrichissait sans cesse des œuvres des grands maîtres; elle avait fondé à Vcrallo, avec son mari, une école de peinture et de sculpture, où les jeunes artistes trouvaient toutes les facilités pour s'élever sans fortune, et triompher des obstacles qu'oppose trop souvent au talent la pauvreté.
Dès sa jeunesse, malgré son inclination pour le monde, elle aimait à se réfugier dans la solitude et le travail, et elle attribuait à la vie solitaire de ses premières années l'habitude qu'elle avait prise de l'étude et de la réflexion. Elle avait un grand penchant pour la littérature, lisait beaucoup , et s'était composé une bibliothèque, où à côté des œuvres des plus grands écrivains elle plaçait tout ce qui paraissait chaque année de remarquable; elle y avait réuni la collection la plus complète des ouvrages écrits en toutes les langues sur les prisons.
Sa correspondance était sérieuse et suivie avec sa famille et ses amis : elle jetait sur le papier ses idées et ses impressions sur toutes les choses qui la frappaient ; elle a même écrit des récits fort goûtés de ses intimes, et on lui attribua plusieurs nouvelles qui, publiées d'abord en français saas nom d'auteur, puis traduites en italien, eurent un grand succès dans les deux langues.
Le soir, le salon de M""^ de Barol , lurs(iue sa santé le lui permettait, appartenait à la conversa-
tion la plus intéressante et la plus variée. Dans sa jeunesse elle avait brillé par l'annnalion de sa parole et Téclat de son esprit, et se laissait volontiers entraîner par l'effet qu'elle produisait ; mais peu à peu elle se détacha de ce mouvement sans but, qui contrastait si fort avec les autres habitudes de sa vie; la réllexion , l'âge et les infirmités aidant, elle quitta le monde et son vain bruit pour une société plus intime et plus sérieuse. Son salon devint alors le théâtre de conversations approfondies sur la politique, la littérature et même la philosophie, et le rendez-vous des hommes les plus remarquables de l'Italie. Tout étranger de valeur et de distinction tenait à honneur d'y être présenté, et chacun se plaisait à y apporter son contingent d'idées ingénieuses, de dissertations savantes , de récits piquants , ou de lointains souvenirs; toute doctrine honnête cl sincère y avait droit de cité , et la liberté des opinions n'enlevait rien au respect des principes et à l'observation des convenances. Dans ces entreliens où se discutaient quelquefois les espérances de la patrie et l'avenir du monde, où étaient passés en revue les livres, les événements et les personnages qui occupaient Tattention publique, la maîtresse de la maison apportait toujours cette intelligence aimable qui sait provoquer l'esprit des autres , et le faire paraître à son avantage, même chez ceux qui en ont le
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moins; l'originalité de ses roparties ranimait les conversations languissantes, et eionnait à la plus banale du mouvement et de l'intérêt ; si dans la lutte des idées et le choc des opinions sa vivacité dépassait le but, et se laissait emporter par son impatience de la contradiction; si le trait de la réplique était trop acéré et allait jusqu'à la blessure, la victime , à peine rentrée chez elle , recevait un billet qui demandait pardon avec tant d'amabilité et de repentir, qu'il ne restait rien de la dispute.
L'hôtel de M'"° de Barol était ainsi devenu le centre, et comme le rendez-vous des extrémités de la société; la plus distinguée et la plus spirituelle y succédait à celle qui avait seulement pour charme sa faiblesse , et pour attrait ce qui ordinairement éloigne et rebute; il appartenait le matin à toutes les infériorités , le soir à toutes les supériorités de ce monde. M™» de Barol appréciait au plus haut point ce double empressement, et à voir comme elle accueillait ses hôtes si différents il était difficile dédire ceux qui lui étaient les plus agréables; il y avait assurément plus de mérite dans ses réceptions du matin , elle y était plus chrétienne, plus humble , plus détachée du désir de briller; mais à toute heure du jour elle était surtout heureuse des témoignages d'affection qui lui venaient de toute part. « J'adore d'être aimée, « disait-elle; ce bonheur lui était amplement accordé. Si ses œuvres
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lui attiraient l'estime et l'admiration , son cœur lui faisait des amis à tous les degrés de l'échelle sociale; pendant que les pauvres ne prononçaient son nom qu'en pleurant, et montraient à leurs enfants la bonne dame , qui représentait pour eux la Providence, elle avait acquis l'affection des hommes les plus distingués de Tllalie; elle était dans la plus douce intimité avec la grande -duchesse de Toscane et les deux saintes reines de Piémont et de Naples (1). Le roi Charles-Albert écoutait ses con-
(1) « La reine me fit demander de venir la voir, écrivait M™" de Barol à une de ses amies, elle si bonne, d'un si noble cœur, et si malheureuse 1 — Si Votre Majesté aime les devises, lui dis-je, je peux lui en donner une. — Oh! je vous en prie, répondit-elle, je suis sûre que je l'aimerai. Voici ce que je lui indiquai : deux couronnes entrelacées, l'une de roses, l'autre d'épines, avec cette épigraphe : J'offre les deux à Dieu. J'aime de tout cœur ces deux saintes reines; je serais bien ingrate de penser autrement, car elles me témoignent toutes deux la plus grande bonté. Après la mort du roi Charles- Albert, au moment où les députés venaient de voter deux millions pour ses funérailles, la reine, sa veuve, me demanda si j'assisterais à cette cérémonie; je répondis très - franchement. La reine fondit en larmes, et me dit : « Une prière, une petite aumône vaudraient mieux que tout cet apparat. » Pauvre sainte reine! mon cœur saigne pour elle. »
Dans une autre lettre elle dit encore : « J'ai eu la visite du roi, de la reine, deux jours après, des enfants royaux; la princesse Clotilde est charmante. » Plus tard elle plaignait Victor-Emmanuel d'être forcé d'assister aux fêles publiques
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seils et accédait à toutes ses demandes, et Victor- Emmanuel lui - même envoyait ses enfants jouer dans ses jardins.
La France ne l'oubliait pas et n'en était pas oubliée ; retenue loin de son pays natal par ses devoirs et ses travaux, elle n'y revenait qu'à de rares intervalles ; mais c'était pour elle une grande joie d'y retrouver les vieux amis de sa jeunesse , et se faire aimer de leurs enfants. Son esprit , resté français , se retrempait dans l'élégance et le mouvement de la conversation française ; ceux qui la retrouvaient toujours vive , jeune , après tant d'années, comme ceux qui la voyaient pour la première fois , ne se lassaient pas de jouir de la finesse , de l'imprévu de ses saillies , et de cette amabilité qui n'était ni de circonstance ni de convention. A Paris comme à Turin on se disputait ses heures ; c'était à qui aurait la plus grande part de cette causerie toujours brillante, qui voulait plaire aux plus modestes, aux plus petits , comme aux maîtres de la politique et
du statuto. (I Non, ajoutait -elle, que je prétende empêcher ceux qui prennent le statuto pour un bienfait de s'en réjouir; mais choisir pour scène des réjouissances les places, Jes rues tout dernièrement tendues de noir pour les funérailles de trois personnes royales, forcer le roi à assister à toutes ces joyeuses démonstrations là où les cercueils de sa mère, de sa femme et de son frère viennent de passer pour se rendre à leur dernière demeure, n'est-ce pas déplorable? •>
de la littératuro, et savait intéresser M. de Maistre, M. de Lamartine, M. de Barante, comme la jeune femme à son début dans le monde, ou la jeune fille entrant pour la première fois dans un salon. Partout où elle allait, elle faisait mieux qu'exciter la curiosité et réveiller l'intérêt; on n'admirait pas seulement la richesse de son imagination, l'élévation de ses sentiments , ce bonheur d'expression au niveau des pensées les plus graves, et des idées les plus aimables et les plus gaies. A mesure qu'on pénétrait dans son intimité , elle vous devenait plus chère; chaque voyage dans son pays natal , comme chaque année de son séjour dans sa contrée d'adoption , lui assurait des affections nouvelles.