‹ La marquise de Barol, sa vie et ses œuvresChapitre 12 sur 32 · UNE ERREUR DE MADAME DE BAROL · texte numérisé non relu

UNE ERREUR DE MADAME DE BAROL

C'était en compagnie de telles amitiés , et occupée des meilleurs et des plus utiles travaux, que M"'^ de Barol avançait dans la vie. Elle voyait chaque jour s'agrandir devant elle cet horizon de la charité, qui s'étend à mesure qu'on pénètre plus avant dans ses profondeurs; elle constatait les progrès incessants de ses fondations , favorisées par l'Etat, et adoptées par l'opinion publique; ses succès avaient presque désarmé la critique, qui s'attache à tout ce qui ose et sort des étroits sentiers de la coutume et de la mode , et son expérience, qui se forliliait tous les jours, lui épargnait les désappointements. Il y avait bien encore, de la part de ses meilleurs amis , quelques observations critiques sur ses dépenses extraordinaires. Plusieurs prétendaient que , malgré son immense fortune, elle parviendrait à se ruiner; on lui conseillait

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quelquefois en riant de se réserver une place dans son hôpital ; mais elle en riait elle-même et ne s'en inquiétait pas : « N'espérons pas , répondait-elle à ces reproches plus ou moins bienveillants, faire taire les gens qui blâment les œuvres; le monde ne prône que le luxe , et blâmera toujours ce qui ne se fait que pour Dieu et les pauvres ; il faut laisser dire le monde, le supporter tranquillement sans se déranger de la ligne que l'on croit celle du devoir. »

D'autres reproches plus sérieux et peut-être plus mérités s'adressaient à son caractère ; elle recevait des événements certaines leçons plus pénibles à accepter; comme nous l'avons dit, l'ardeur de son imagination , l'impétuosité de sa volonté , l'entraînaient quelquefois au delà du but , et l'exposaient à plus d'un mécompte; son esprit dominateur, qui la servait si bien quand il s'agissait de triompher d'un obstacle malveillant , ou de réduire au joug de la discipline une créature violente et rebelle, la rendait souvent trop vive dans ses exigences , trop absolue dans ses jugements; on lui reprochait de faire courir plutôt que marcher les âmes qu'elle prenait par la main , et de trop hâter leurs vocations; nous n'en citerons qu'un exemple.

Une de ses plus intimes amies avait une jeune fille, charmante de ligure et d'esprit, mais annonçant très-peu de goût pour la discipline et le travail ; beaucoup pour la distraction et le plaisir. Gomme

ses parents s'inquiétaient de ces dispositions , la marquise se chargea de dompter ce petit caractère et de le ramener au sérieux de la vie. Elle fît de l'enfant sa compagne ordinaire, la mit de ses promenades , de ses lectures et de ses méditations ; au bout de quelques mois l'élève vint déclarer à sa mère qu'elle se sentail un penchant irrésistible vers la vie religieuse, et voulait entrer dans un couvent. Cette solution inattendue (Vappa la famille d'étonnement et même d'un peu d'efîroi; le père surtout, qui avait d'autres vues , se récria contre une vocation si rapide ; mais la jeune fille résista à toutes les objections ; elle consentit seulement , comme dernière épreuve, à rester encore un an à la maison paternelle. Pendant ce temps sa vie fut celle d'une religieuse; sa chambre devint un oratoire qu'elle ne quittait que pour aller avec M""^ de Barol à l'église et aux œuvres.

Le jour fixé pour la décision définitive approchait, et la ferveur redoublait avec l'austérité, lorsque la mère de sa meilleure amie, la seule avec laquelle elle avait conservé des relations, vint annoncera ses parents le mariage de sa fille, et pria instamment toute la famille d'assister à la fêle donnée à cette occasion. Gomme on n'osait en parler à la recluse, par la certitude d'un refus, son amie vint elle-même, et la pria si ardemment, qu'elle se rendit à ses instances , mais à la condition que sa toi-

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lette serait des plus simples, et qu'elle ne paraîtrait au bal qu'un instant; elle insista surtout pour qu'il n'en lût rien dit à M'"'' de Barol , alors en voyage. Le jour de la fête elle partit avec ses parents , silencieuse et recueillie, fit une entrée modeste et les yeux baissés , avec l'air d'une personne qui obéit à un ordre et se dévoue à un sacrifice ; mais bientôt les lumières, les fleurs, la musique, les invitations qui vinrent l'assaillir, l'arrachèrent à la profondeur de ses méditations, et lorsqu'à minuit sa mèrel'avertitqu'elle partait, et laissait son père achever la soirée autour d'une table de whist, elle lui dit en rougissant que son amie paraissait si heureuse de sa présence qu'il y aurait cruauté à l'en priver sitôt, et demanda la permission de revenir avec son père; le lendemain elle reprit le costume sévère, les courses pieuses et les saints exercices, mais chaque jour elle partait un peu plus tard et trouvait des raisons pour revenir plus tôt à la maison , et sa porte autrefois si hermétiquement fermée s'entr'ouvrait maintes fois pour laisser passer quelque bruit du dehors, quelque souvenir du monde. Cela dura cinq ou six semaines, au bout desquelles elle lit demander à son père un entretien , et lui avoua , en baissant la tête, qu'elle ne se sentait plus si portée vers le cloître, et qu'il lui venait des doutes sur sa vocation ; le père, sans trop insister, l'engagea seulement à suivre les intentions de l'Eglise ,

qui veut qu'avant de passer le seuil d'un couvent, on mène quelque temps la vie du monde pour s'épargner plus tard le regret de l'avoir quitté sans bien le connaître. Elle n'eut aucune objection contre ces sages conseils, reparut peu à peu dans quelques soirées intimes, en essaya de plus nombreuses et de plus brillantes , et ne tarda pas à découvrir qu'elle s'était trompée , et que Dieu ne la destinait ni à la contemplation ni à la solitude; mais elle supplia ses parents d'annoncer eux-mêmes son changement à M"*" de Barol , qui venait de revenir à Turin. Ceux-ci, pleins de respect et de déférence pour la marquise, et qui la savaient entière en ses idées et peu amie de la contradiction , ne se soucièrent pas de cette mission ; ils préférèrent en charger un intermédiaire.

M""= de liarol reçut fort mal le message, et, faisant mettre immédiatement les chevaux à sa voiture, arriva chez les opposants ; une scène assez vive entre elle et la mère amena le mari ; celui-ci , mécontent de l'action que la marquise avait voulu exercer sur sa fille sans le prévenir, lit valoir avec énergie ses droits paternels , ajouta qu'il connaissait parfaitement l'esprit de son enfant, inconciliable avec la perfection de la vie religieuse, et cita comme preuve la facilité avec laquelle elle était descendue de ces hauteurs où imprudemment on avait voulu la placer.

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M'"'' de Barol ne se rendit pas; sa protégée, affirma-l-elle, avait ccdéà l'influence de ses parents; rendue à elle-même, elle reviendrait à sa vocation véritable, et, pour s'interroger et se recueillir, elle avait besoin d'aller passer quelque temps chez les dames du Sacré-Cœur. Le lendemain, la jeune fille, qui pendant les scènes et les négociations s'était cachée , partait pour le Sacré-Cœur ; mais elle y fut si gaie, si vive, si disposée à mettre tout le pensionnat en mouvement et presque en émeute , que la supérieure écrivit à son père de la reprendre. Après cette expérience, il fallut bien la laisser à la vie séculière. Elle ne tarda pas à se marier, devint une mère de famille fort attachée à ses devoirs, mais très -peu ascétique, et ne regrettant nullement la clôture et le couvent.

Cette petite aventure, qui fit quelque bruit dans la société , affligea M""' de Barol ; elle eut peine à pardonnera ses anciens amis ce désappointement ; il fallut quelque temps pour qu'elle leur rendît toute son affection, qu'ils furent très- heureux de retrouver. En racontant cet épisode de la vie de la marquise, les témoins et les intéressés rendaient pleine justice à ses excellentes intentions, à l'élévation de son caractère, à la grandeur de son àme; seulement ils lui reprochaient de prendre quelquefois sa volonté pour celle des autres , et de trop bien vouloir ce qu'elle voulait.

Ces erreurs , qu'il ne fallait attribuer qu'à un excès de zèle, ces ombres légères effacées par l'éclat de tant de belles et solides œuvres, n'altéraient pas la grande et majestueuse place qu'elle avait dans l'esprit public; elle imposait, elle provoquait partout le bien et semblait le semer sur ses pas; son autorité au loin respectée et les hommages universels la récompensaient sur la terre de tout ce qu'elle avait fait pour le ciel , lorsque des événements qui ébranlèrent le monde vinrent menacer ses projets, mettre enqueslion ses œuvres, changer en griefs ses belles actions , et jeter un nuage sombre sur sa destinée : elle eut à traverser la terrible épreuve des révolutions.

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