LA REVOLUTION
Dans une de ces soirées où se donnaient rendezvous les hommes les plus importants et les plus distingués de l'Italie, deux personnages qui devaient bientôt marquer dans la politique de leur pays , et un jeune homme alors moins connu , étaient assis autour d'une table de whist avec M"'^ de Barol. La partie terminée , une conversation s'engagea entre eux sur l'avenir de la patrie , sur l'influence des idées nouvelles qui commençaient à se répandre et sur le régime de liberté dont on voyait poindre à l'horizon les premières lueurs. César Balbo se prononça pour le gouvernement constitutionnel , grande innovation pour le Piémont , encore sous la loi de la monarchie absolue ; Santa - Rosa fut du même avis , avec une nuance un peu plus avancée; mais tous les
deux, M. Balbo surtout, en exprimant les vœux les plus ardents pour l'avènement et le développement de la liberté dans leur pays, ne dissimulèrent pas la crainte des désordres qui pourraient en accompagner et en déshonorer la conquête , et le désir d'échapper à l'influence des idées révolutionnaires, qui , sous prétexte d'arriver à l'émancipation de l'Italie, mcnaraient d'ébranler la sécurité de la société et la paix du monde. Le plus jeune les avait écoutés en silence : lorsqu'il prit la parole à son tour, la société tout entière , attirée par le charme et l'ardeur de son éloquence , cessa toute causerie particulière et resta suspendue à ses lèvres. Prédisant à l'Italie de magnifiques destinées , l'orateur ( car sa conversation était devenue un discours, et il avait fait une tribune du marbre de la cheminée sur laquelle il s'appuyait ) développa avec un entraînement qui saisit ses auditeurs et une audace qui les effraya, les moyens de parvenir à cette grandeur; il montra la révolution comme la seule puissance capable de seconder et de mener à bien ces aspirations , de procurer les alliances nécessaires à la délivrance de la patrie , et proclama que le Piémont, sans se laisser arrêter par des timidités indignes d'un grand peuple et de vains scrupules , devait l'appeler à son aide pour conquérir non-seulement la liberté, mais la domination, et assurer à l'Italie son unité et son indé-
pendancc, sous la souveraineté des princes de la maison de Savoie.
Ce jeune homme qui, dans un salon, sous le régime du gouvernement absolu, prédisait audacieusement l'avenir de l'Italie, s'appelait le comte de Cavour.
Dépareilles idées, si loin de l'opinion de ceux qui les entendaient, frappaient tout le monde comme le rêve d'un esprit téméraire et chimérique. M"'^ de Barol en fut très-éniue ; elle s'écria en protestant contre cette effrayante prophétie : « Pour moi, je suis née Vendéenne, et je mourrai Vendéenne. »
Quelques années encore, et la prophétie devait s'accomplir. M"^'' de Barol, en rappelant celte conversation, faisait remarquer que ce jour-là M. de (faveur avait annoncé avec une singulière précision tout ce qu'il devait faire lui-même, tout ce qui devait advenir du Piémont et de l'Italie.
Mais avant de se mettre à la tête de cette unité, qui a coûté à la Péninsule tant de bouleversements, et à l'Europe tant de préoccupations et d'inquiétudes , le Piémont eut à passer par les vicissitudes d'une révolution; comme elle le disait elle-même , M"^<> de Barol y était mal préparée. En France , la révolution avait fait périr ses parents et avait exilé son enfance. Ainsi que chez beaucoup de ses contemporains, la liberté apparaissait à ses
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souvenirs avec un bonnet rouge pour couronne , et pour trône un autel profané et un échafaud.
Les premiers pas, les premiers actes du libéralisme italien n'étaient pas faits pour la réconcilier avec la liberté ; il ne menaçait pas la vie , il ne dressait pas d'échafaud; mais les doctrines que mettaient en avant ses représentants les plus avancés, le programme qu'ils affichaient, le caractère des manifestations qui proclamaient leur triomphe , blessaient la chrétienne , la royaliste , la femme pieuse et charitable. Dès son apparition en Piémont , la révolution s'affirma surtout par des injures et des attaques contre l'Église et ses œuvres.
De longs siècles d'union entre les deux autorités qui gouvernent le monde , celle qui parle au nom du Ciel, et celle qui a pour juridiction la terre, ont associé , souvent pour leur défense , quelquefois aussi pour leur danger , les destinées du trône et de l'autel. Lorsque, chez un peuple, le besoin d'émancipation s'éveille , qu'il veut briser des liens longtemps aimés et bénis comme une sauvegarde, et repoussés maintenant comme des chaînes, il confond presque toujours dans une même hostilité la souveraineté de l'ICglise et celle de l'État; l'Église est rendue responsable des fautes du pouvoir, et parce qu'elle s'oppose aux excès, et ne p(^ut se prêter aux violations de la loi, elle est accusée d'être
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la protectrice des abus et l'ennemie du progrès. De là les préventions et les attaques contre le catholicisme, qui apprend aux hommes à respecter et à obéir; l'acharnement spécial contre les ordres religieux, ce degré le plus élevé de la discipline et de l'obéissance; l'animosité contre les œuvres, ces fleurs les plus aimées et ces fruits les plus populaires de la foi.
L'Italie ne devait pas échapper à ces égarements; nulle part le catholicisme n'avait eu plus d'influence sur les destinées politiques et sociales d'un peuple. Constituée à l'ombre tutélaire de la papauté, l'Italie a grandi avec la puissance des Souverains Pontifes ; on retrouve la main de l'Église dans ses lois, dans ses mœurs , dans sa littérature , dans ses guerres , dans ses alliances , dans chaque vicissitude de sa destinée, dans chaque événement de son histoire; plus d'une fois le chef de la catholicité a donné le signal de l'indépendance, et, dans ces derniers temps, la première inspiration libérale est partie de Rome ; la liberté a eu pour elle les bénédictions et les exemples de Pie IX. Mais l'Église n'avait pu suivre longtemps un mouvement qui, dépassant les bornes légitimes, avait pour prétexte la correction des abus et la conquête de l'indépendance nationale, mais arrivait à la guerre et au renversement des gouvernements. La résistance de la papauté à des exigences inconciliables
avec ses devoirs fit oublier tout ce qu'elle avait fait pour la liberté; la religion et son chef furent dénoncés et proscrits comme des fauteurs de la servitude et des obstacles à la délivrance.
Le Piémont, qui aspirait à conduire ce mouvement et à l'appliquer au profit de son ambition et de ses conquêtes, se hâta d'entrer dans la voie préconisée par M. de Gavour. Le gouvernement rompit avec la papauté par les lois, avant delà dépouiller par les armes; il porta atteinte à l'autorité du Pontife avant de mettre la main sur les domaines du Souverain. Secondés par les passions de cette partie du peuple toujours prête à jouer avec le désordre dans la rue, et par l'inaction timide des honnêtes gens, les ennemis du catholicisme s'attaquèrent d'abord aux ordres religieux. Les jésuites avaient droit aux premiers coups. Milice toujours sur la brèche : au collège, pour ravir la jeunesse à l'ignorance et à l'incrédulité; dans la chaire, pour maintenir les esprits dans l'orthodoxie et dans la pratique des préceptes évangéliques ; à Cayenne , pour mourir avec les condamnés, et dans tous les coins du globe , partout où le sacrifice de la vie est nécessaire à la propagation de la foi et au salut des peuples; elle est depuis son origine le but des attaques, le sujet des calomnies de quiconque ne peut pardonnera l'Église son autorité et ses bienfaits, et la haine qu'elle inspire aux ennemis a pour
auxiliaires tous les gricls, toutes les préventions qu'ont accumulés contre elle, dans le passé, l'exercice d'un grand pouvoir et le soupçon d'une énergique intervention dans la politique d'un régime aboli et des gouvernements vaincus.
Les jésuites furent les premiers chassés du Piémont, et ce jour-là malheur à tout homme soupçonné de leur donner asile , de chercher à les dérober à la violence de leurs persécuteurs! Les dames du Sacré - Cœur, accusées d'agir sur les jeunes filles comme les jésuites sur les jeunes gens, et d'obéir aux mêmes règles, durent prendre aussi le chemin de l'exil ; une fois la route ouverte, les autres ordres religieux suivirent, en laissant forcément leurs propriétés entre les mains de l'État. Les œuvres cathohques furent menacées à leur tour, comme coupables d'être les auxiliaires des communautés et d'accepter leur direction. M'"^' de Barol elle-même eut sa part des méfiances et des hostilités populaires; elle avait donné l'hospitalité pendant vingt-quatre heures au P. Pellico, frère du poëte , son hôte et son ami , on l'accusa de cacher dans son palais un bataillon de la Compagnie de Jésus qui s'y exerçait au maniement des armes, et se préparait à la conquête du pays ; une calomnie plus sérieuse la dénonça aux tribunaux comme enlevant les enfants à leurs familles, les retenant de force dans ses orphelinats , en leur fai-
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sant subir les traitements les plus durs et les plus rudes privations. Une enquête fut ordonnée par la justice, des visites domiciliaires pénétrèrent dans l'intérieur de chacune de ses maisons ; on interrogea les parents ; les maîtresses et les enfants comparurent devant le magistrat. 11 fallut bien reconnaître que dans ces prétendues prisons il n'y avait d'autres liens que l'affection, d'autres sentiments que la reconnaissance; mais la foule, une fois jetée hors du droit chemin, ne revient pas si vite à la vérité. Les accusations déclarées fausses par le tribunal étaient encore affirmées dans les rues ; le nom de M""' de Barol , qu'autrefois tant de voix bénissaient, n'était plus accompagné que de malédictions et d'outrages. Elle recevait les lettres anonymes ou signées les plus injurieuses et les plus menaçantes, et les jours du tumulte les émeutiers s'attroupaient autour de son palais et de ses maisons de charité, et criaient qu'ils allaient y mettre le feu.
Devant ces manifestations , que renouvelait chaque émotion populaire , tous les amis de M"^° de Barol lui conseillaient de s'éloigner, et d'aller porter ailleurs des bienfaits dont se montrait si peu digne sa patrie d'adoption ; elle ne voulut jamais y consentir. C'était en Italie, c'était à Turin qu'elle avait fondé ces œuvres , que son absence abandonnerait sans défense et condamnerait à la mort;
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c'était pour les pauvres de ce pays que son mai i mourant lui avait confié sa fortune. D'ailleurs le danger n'clait pas sans attrait pour cette nature énergique et entreprenante; le sentiment qui l'avait conduite dans les prisons la retenait dans la ville en révolution, dont elle espérait sauver quelques âmes momentanément égarées. « Quoi qu'il arrive, répondait-elle aux conseils de la prudence et de la timidité, je ne quitterai pas Turin ; je ne puis emporter avec moi mes cinq cents enfants, je dois rester pour être jusqu'à la fin leur mère; on me coupera la tête, dites-vous, c'est un chemin tout comme un autre pour aller au ciel. Dieu a donné à ma grand'mère le courage de mourir sur un échafaud, il ne me le refusera pas : ni les menaces, ni les persécutions, ni les souffrances ne me feront abandonner un poste où me retient le devoir. »
Elle fut fidèle à cette mâle résolution.
Lorsque la garde nationale se rendit chez elle pour s'assurer qu'elle n'avait pas caché dans sa chambre cinquante jésuites , elle se présenta à la troupe armée qui remplissait sa cour, la somma de respecter son domicile, et consentit seulement à laisser entrer deux ou trois des envahisseurs pour faire leur recherche, et reconnaître par eux-mêmes la fausseté puérile de l'accusation.
Le jour où l'on voulut s'emparer de la maison qu'elle avait donnée aux dames du Sacré-Cœur,
elle en réclama la propriété, qu'elle s'était réservée si les conditions de la donation cessaient d'être exécutées , et parvint, au nom de la loi, à rentrer dans ses droits de propriétaire.
Sans se laisser intimider par les menaces publiques et secrètes, elle défendit les sœurs qui dirigeaient ses établissements, releva le courage abattu de ses auxiliaires, continua ses travaux, ses visites et ses aumônes, reçut, comme aux jours de calme, les solliciteurs à ses audiences , et ne voulut pas qu'un seul pauvre souffrît de ses inquiétudes et des injustices dont elle était victime.
Sa vivacité naturelle se révoltait quelquefois contre l'iniquité des persécutions ; son premier mouvement était à l'indignation plus qu'à la plainte; mais elle revenait vite à des pensées plus chrétiennes. « Je dois me réconcilier avec mes adversaires, disait-elle, avant d'approcher de l'autel de Dieu ; » et elle ne tardait pas à pardonner de bon cœur à ses aveugles ennemis. Plus d'un homme d'émeute qui vociférait contre elle dans la rue venait en secret lui demander pour sa femme ou ses enfants malades un service ou un secours qui n'étaient jamais refusés. Ses anciens amis, qui avaient déserté son salon pour la tribune, le club ou le ministère, et n'avaient pas toujours eu le courage de la protéger contre des accusations dont plus que personne ils connaissaient le mensonge,
Pavaient qu'ils pouvaient compter de sa part sur l'oubli de leurs torts, dès qu'ils étaient malheureux ; elle prenait leur défense et cherchait à les excuser devant une société qui ne leur pardonnait pas ce qu'elle appelait leur trahison et leur apostasie.
Plusieurs , revenus dans leurs derniers jours aux croyances de leur jeunesse, se sont rappelé avec joie le temps où, d'accord avec elle, ils s'associaient à des œuvres que plus tard la passion politique leur avait fait méconnaître et entraver (1).
Ce passage à travers la persécution ne fit qu'augmenter en M""' de Burol la patience et la fermeté; on enlevait à son zèle les établissements publics, on ne put lui défendre l'entrée des maisons qu'elle avait fondées , et lui fermer la porte des pauvres.
(1) En 1862, deux années avant de mourir, M'"» de Barol écrivait à une de ses amies de France, en témoignant toute son admiration pour le vénérable marquis de Brignole, déjà lui-même si près de la mort, et en annonçant le commencement d'une neuvaine à saint François de Sales : » Nous avons grand besoin que cet aimable saint s'occupe de ramener à Dieu et à rÉglise catholique tant de pauvres âmes égarées, qui se perdent et entraînent les autres dans la perdition. Je tâche de réunir beaucoup de conspirateurs; mais que la prudence ne s'en effraie pas, tous ces conspirateurs sojit des chrétiens fidèles, qui demandent à Dieu que sa volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel. Jusqu'à présent, il y a encore une petite différence. »
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Quand on lui interdit de visiter les prisonnières, elle visita plus souvent le refuge et les orphelinats. « Puisqu'ils ne me laissent plus entrer en prison , il me faut travailler à empêcher les autres d'y aller. » Ce fut là toute sa plainte. Turin la vit jusqu'à la fin fidèle à son passé, ne recevant de l'hostilité des révolutions que ce surcroît de dignité qu'inspirent aux natures d'élite l'injustice et le malheur.
Mais sa sérénité, même lorsque l'ordre matériel fut rétabli, n'empêcha pas qu'elle ne fût triste du présent et inquiète de l'avenir. L'inditTérence et l'insensibilité n'ont jamais été le fait des âmes fortes; elles se rendent maîtresses de leurs passions , et ne leur permettent pas de troubler leur jugement et de modifier leur action; mais leurs impressions, pour être dominées, n'en sont pas moins vives et profondes , et cette victoire de la volonté sur la nature ne s'obtient que par des souffrances aiguës.
M"''' de [5arol aimait l'Italie, faisait des vœux, comme Pellico, pour sa délivrance du joug étranger; elle se plaisait à raconter les actes de générosité de ses soldats. Mais, attachée aux opinions politiques contre lesquelles l'Italie était en insurrection, elle ne pouvait s'accoutumer à voir la monarchie se dépouiller peu à peu de son ancienne autorité et livrer son prestige; elle avait peine à saluer
comme un progrès ravénemcnl, du gouvernement dos chambres , qui , disait -elle, enlevait aux rois leur responsabilité, c'est-à-dire le droit de vouloir et d'agir, sans les empêcher de perdre leur couronne. Elle comparait le nouveau régime à une république revêtue d'un manteau royal qui allait tous les jours en se rétrécissant. Elle aurait cependant fini , comme tous les espris sages et clairvoyants, par prendre son parti de Tévanouissement d'un passé dont elle avait conservé toutes les traditions, et par se soumettre sans murmure à ce nouvel ordre de choses , qui paraissait inévitable (1), s'il se fût contenté de changer les conditions de la politique. Mais quand, en Italie, l'émancipation au dehors et la liberté intérieure semblaient marcher contre ses convictions religieuses ; quand les lois comme les conquêtes se faisaient aux dépens du catholicisme, que les évêques étaient en prison ou en exil , les religieux expulsés, les biens de l'Église vendus, elle ne pouvait partager l'enthousiasme des Italiens pour les hommes dont ils faisaient leur épée et leur drapeau.
(1) Au début fin mouvement M'""^ de Barol écrivait : « Rien ne peut satisfaire nos politiques qu'une représentation nationale. Tout est maintenant national : nous avons le café national, le [lain national. Pour moi, je ne suis pas |ioliti(|Ui', cl suis assez indifférente à toutes les formes du gouvernement, pourvu que Dieu et les droits de l"Églisc soient respectés. »
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Incapable de dissimuler sa pensée , elle témoignait hautement sa répugnance pour les persécuteurs, sa sympathie et son admiration pour les victimes.
« Le catholicisme gêne les italianissimes , écrivait-elle; non -seulement on outrage la religion et on supprime les ordres religieux, mais après les avoir dépouillés on les laisse mourir de faim. Mes voisines les Carmélites font pitié par leur misère et envie par leur sainteté; leur charmante supérieure me disait l'autre jour : « Pour Dieu on ne peut jamais trop souffrir; et si, après avoir tout pris, on nous prenait la tête, ne serions-nous pas trop heureuses? »
Lorsque l'archevêque de Turin fut mis en prison, en 18oÛ , M"'" de Barol fut une des premières à aller le voir à la citadelle de Turin; elle le trouva calme , plein de courage , comme un homme qui met son devoir au-dessus de toute considération humaine. Il lui dit que jamais il n'avait été plus tranquille que depuis qu'il était en prison ; il s'y attendait depuis longtemps, mais il ne savait comment on arriverait à s'emparer de lui , et son humilité craignait qu'en celte circonstance il ne fût pas à la hauteur de ses devoirs. Il avait été traité comme le plus vulgaire des voleurs, et le major des carabiniers , chargé de l'arrêter, était honteux du rôle qu'on lui imposait. A son ordre de le suivre,
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l'archevêque répondit par ces paroles de Pie Vil au général Radet : « Je crains bien que cette action ne vous porte pas bonheur. » M'"" de Barol voyait dans l'archcvôque un martyr de l'indépendance ecclésiastique, dont l'iirroïsme provoquerait partout des actes de courage et de foi; elle regrettait l'inconséquence du gouvernement : « car, disaitelle, tous les évèques du Piémont avaient adhéré à la circulaire du pontife arrêté ; ils avaient droit à l'honneur du môme traitement. »
Ce fut pour elle, comme pour tous les catholiques , une grande consolation d'apprendre qu'au moment où , pour rendre sa captivité plus sévère, le prélat était transféré dans la forteresse de Fenestrelle, il avait reçu la croix pectorale de M*' Affre, tombé martyr de son amour pour son troupeau, sur les barricades de Paris.
La mort d'un homme politique lié pendant cinquante ans à la famille de Barol avait été le prétexte de cette persécution ; mêlé à toutes les affaires du moment, partisan actif du nouveau régime, M. de Santa -Rosa avait marché avec la grande majorité des chambres , dont il faisait partie , et avait voté la loi Sicardi , dirigée contre les ordres rehgieux, et qui, dénoncée par le Saint-Père comme portant atteinte aux droits de l'Église, faisait encourir à ses auteurs la peine de l'excommunication. L'Église, pour réconcilier les excommuniés, a tou-
jours exigé d'eux la rétractation du fait qui a provoqué leur condamnation. Santa - Rosa , tombé gravement malade , voulut, comme tant d'autres, mourir en catholique; il appela un prêtre, ensuite un moine. Tous deux, pour l'absoudre, demandèrent qu'il rétractât publiquement ses erreurs. Santa-Rosa hésita, voulut négocier, et ne consentit qu'à l'extrémité. Le temps manqua pour lui administrer les derniers sacrements ; mais il reçut l'absolution et la sépulture chrétienne. On fît un crime au prêtre et au religieux d'avoir obéi aux règles de l'Église; ils furent insultés, poursuivis, et l'archevêque, qui, dans une circulaire à ses prêtres, avait défendu leur conduite et approuvé leur refus en le motivant, fut décrété de prise de corps, et mis en prison.
En rendant hommage au zèle sacerdotal de l'archevêque de Turin , M'"'' de Barol demandait des prières pour l'âme de son vieil ami , et espérait que Dieu, dans sa miséricorde, lui pardonnerait des erreurs qui venaient plus de l'entraînement du moment que d'une hostilité préméditée.
Un autre de ses anciens amis, M. de Cavour, lui paraissait plus redoutable et plus responsable de ses actos ; elle l'accusait surtout des lourds impôts dont il faisait acheter la liberté, et qui menaçaient de réduire ses aumônes. Un jour, après une courte retraite, on annonçait son retour aux affaires :
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« S'il arrive, s'ôcria-t-ellc, notre ruine esl complète; mais après tout, qu'il en soit ainsi, pourvu que ce pauvre pays reste catholique ! »
Cependant elle n'hésitait pas à s'adresser à M. de Cavour, dont elle reconnaissait l'obligeance, toutes les fois qu'il s'agissait d'obtenir quelque adoucissement aux rigueurs du moment. Une religieuse avait besoin d'une faveur de ce genre . et n'osait réclamer son intervention de peur de la compromettre. « Je vous assure , lui répondit-elle , que je ne puis plus être compromise ; je marche de crime en crime. » Et elle obtint ce que la religieuse demandait.
Le plus grand reproche qu'elle fît à la révolution fut la conduite du gouvernement italien envers Pie IX. Elle avait salué avec enthousiasme l'avénement du Saint-Père et les premiers actes de son pontificat; mais elle avait été, plus vite que d'autres, effrayée de la pente sur laquelle l'entraînaient les passions et les exigences de ceux qui l'acclamaient avec le plus d'ardeur ; elle se défiait de cette popularité dont l'élan était un calcul , et qui ne se montrait si fanatique de la papauté que pour en faire la servante de ses idées et l'instrument de ses aspirations ; elle prévoyait que ces ovations voudraient un jour se faire payer à un prix que ne pourrait donner le vicaire de Jésus-Christ, et qu'à sa première résistance le Thabor se changerait pour
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lui en Calvaire. Lorsque s'éleva la tempête, son cœur suivit le pape à Gaële, s'associa à toutes ses souffrances, et plus tard partagea l'indignation soulevée dans toute la catholicité par l'invasion des provinces romaines et le sang versé à Gastelfidardo. Convaincue que la fidélité devait rendre au Saint-Père ce que lui avaient enlevé la violence et l'ingratitude , elle s'occupa avec un zèle infatigable de l'œuvre du denier de saint Pierre; mais en se montrant généreuse envers le grand pauvre de Jésus-Christ , elle ne retrancha rien de la part des petits. Sa fortune, qu'elle répandait jusqu'à la prodigalité, semblait inépuisable; elle n'avait d'économies que pour elle-même.