CHAPITRE XII
CONSTRUCTION DE L liC.LISE DE SAINTE- JULIA , ET MORT DE MADAME DE BAROL
Le poids des jours qui s'accumulaient sur sa tête ne pouvait ralentir son zèle et aiïaiblir son autorité. Dans quelques pages touchantes, consacrées à son souvenir, la fille d'une de ses parentes et de ses meilleures amies écrit, en parlant de sa dernière visite à la France , qui fut un moment d'ivresse pour tous ceux qui la virent :
« Ce visage aimé, où les années n'avaient pu passer sans laisser de traces, conservait pourtant ses grâces et sa vivacité; même jeu de physionomie, mêmes gestes, même esprit resplendissant, même jeunesse de cœur; c'était bien elle, toujours elle; elle disait en toute vérité : Je me sais vieille, mais je ne me sens pas vieillir. » Suivant une jeune femme dont elle avait fait la connaissance à Turin, dans ses dernières années , M™® de Baroi
n'avait pas d'âge , elle était de tous les âges , car elle plaisait à tous.
Seulement la vieillesse apportait avec elle quelque chose du calme et de l'apaisement d'une belle soirée; M""' de Barol devenait plus douce en ses jugements, moins sévère envers les personnes et les choses; toujours dévouée à ses amis, elle les aimait , pour ainsi parler, plus affectueusement. Elle se plaisait à s'entourer de la jeunesse, s'intéressait à ses idées, à ses plaisirs , lui donnait avec douceur les leçons de l'expérience , et se montrait plus indulgente pour les opinions qu'elle ne partageait pas; car, ainsi qu'il arrive toujours aux âmes sincères, elle avait trouvé sur son chemin, et jusque dans les camps les plus opposés, des qualités à reconnaître et des vertus à admirer.
Mais si son âme restait jeune et douce, la maladie devenait chaque jour plus puissante sur son corps épuisé; les infirmités augmentaient, et avec elles la résignation et le courage. « Patience, patience, disait -elle, c'est un fait assez indifférent de faire la volonté de Dieu , horizontalement dans son lit ou perpendiculairement sur ses pieds. » Et de son lit, elle continuait à surveiller, à conduire , à inspirer ses œuvres; un tel labeur ne pouvait affaiblir son zèle; parmi tant d'institutions fondées, tant de maisons charitables élevées, il manquait encore quelque chose à sa piété; elle avait servi,
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visité, logé Dieu dans la personne des enfants et des pauvres, elle voulut lui donner à lui- môme une demeure; elle entreprit de bâtir une église; ce fut sa dernière œuvre.
Depuis IS^K), le faubourg de Vanchiglia . situé à l'est de Turin, s'était couvert de rues, de places , de maisons; il acquérait chaque jour plus d'importance; la société qui l'avait fait bâtir avait réservé un terrain pour la construction d'une église rendue nécessaire par l'éloignement de la paroisse !a plus voisine.
En 1854, le faubourg fut un des plus maltraités par le choléra. La population était pauvre, les maisons malsaines, les foyers d'infection ne manquaient pas; la municipalité fit ouvrir des rues nouvelles, combler des fossés, couvrir un petit canal qui portait les eaux chargées d'immondices dans les prés d'alentour, et fermer le cimetière des juifs.
Le curé de l'Annonziata , qui avait le faubourg dans sa paroisse , crut le moment opportun de faire appel au zèle religieux des habitants. Ses premières ouvertures furent bien accueillies ; on était encore sous l'émotion de la calamité qui venait de décimer la population, on sentait le besoin d'avoir Dieu près de soi pour se placer sous sa protection et se réfugier dans son temple. Le curé fit dresser par un architecte déjà célèbre le
plan d'une église, vaste, élégante et bien ordonnée, et lorsqu'il le présenta à l'assemblée générale des habitants, il n'y eut qu'une voix pour l'approuver. Chacun vota pour qu'il fût mis immédiatement à exécution; à peine quelques doutes s'élevèrent sur la possibilité de réunir la somme nécessaire qui , d'après le devis, montait à 360,000 livres , et un comité fut nommé séance tenante pour aviser, sous la présidence du curé , aux voies et moyens.
Dès le lendemain, le comité se mit à l'reuvre; il écrivit à l'archevêque de Turin , alors en exil à Rome, pour lui demander d'approuver et de bénir sa sainte entreprise, sollicita une subvention du gouvernement , et réclama de la municipalité appui et secours.
L'archevêque se hâta d'envoyer son adhésion et sa bénédiction , en exprimant le regret de ne pouvoir y joindre son obole, car tous ses revenus étaient sous le séquestre, et il n'était plus qu'un pauvre exilé. Le gouvernement accorda à la société 15,000 livres, à la condition qu'elle se ferait reconnaître comme personne civile; le conseil municipal fut moins favorable; il applaudit à ce projet , comme devant concourir à l'amélioration des habitations du faubourg, mais refusa de promettre son concours avant que les travaux fussent commencés ; puis pressé par le ministre de l'intérieur.
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à l'occasion de la demande de reconnaissance, il vota à l'unanimité la décision suivante après une assez vivo discussion , dans laquelle plusieurs orateurs affirmèrent qu'il y avait bien assez d'églises à Turin :
« Le conseil municipal reconnaît comme trèsdigne d'éloge le sentiment qui a inspiré la demande de la société formée à Vanchiglia pour l'érection d'une église; mais il déclare qu'il n'a pas l'intention de concourir soit à la construction, soit à l'entretien de l'édifice en question, et que l'on doit, pour ladite construction, se conformer aux règlements en vigueur sur cette matière. »
Le comité ne se découragea pas, espérant toujours qu'une fois l'église commencée à l'aide des contributions volontaires , la municipalité ne pourrait plus refuser la sienne; une souscription fut ouverte, en peu de jours elle produisit 20,000 livres; mais bientôt la décision du conseil municipal fut connue et exploitée. Les tièdes , les indifférents et l'opposition des malveillants répandirent le bruit que, sans l'appui de la ville, rien n'était possible; que les efforts des particuliers seraient stériles et l'argent perdu. En même temps les deux pieuses reines, la veuve de Charles -Albert, la femme de Victor-Emmanuel moururent; on avait beaucoup compté sur leur générosité bien connue.
Le zèle se refroidit, les doutes se changèrent en certitude; on fut convaincu que ce serait folie de s'engager avec 35,000 livres dans une entreprise qui en exigeait plus de 300,000.
Le comité ne se tint pas pour battu; il retourna vers l'architecte, et le pria de modifier, de réduire son plan, de manière à ne pas dépasser 100,000 francs; celui-ci fit de son mieux, supprima les souterrains , diminua le nombre des colonnes, offrit de laisser de côté la façade, le clocher, tout ce qui n'était pas de stricte nécessité , et de se contenter de faire la moitié de l'église , en ajournant le reste à des temps meilleurs. Avec celte réduction, la dépense n'irait pas au delà de 100,000 francs, et l'église serait encore assez grande pour le nombre des fidèles.
Cette construction imparfaite et mutilée ne souriait pas trop au comité, qui avait compté sur un plus heureux succès; il avait appris, en voyant en Italie comme en tout pays tant de monuments magnifiquement commencés, que rarement on terminait ce qui au début n'avait pu être achevé , et que même en finissant l'œuvre plus tard , on était souvent infidèle au plan primitif. Il se résigna cependant, et envoya au syndic de la ville le plan modifié ; le conseil des édiles , auquel le soumit le syndic , mit quatre mois à donner son avis ; il exprima des doutes sur la solidité des murs , et pro-
posa , pour plus de sûreté, de substituer un plafond à la voûte.
De là , le plan dut continuer son long chemin , et aller chez le ministre des travaux publics demander l'opinion du conseil des bâtiments.
Suivant l'avis de ce conseil, l'architecte, le professeur Antonelli, avait par ce projet donnf' une nouvelle preuve qu'il était maître suprême en son art; par l'harmonie des parties, par la pureté du style, ce monument, non-seulement ferait grand honneur à son auteur, mais ajouterait beaucoup à la beauté de la métropole. Toutefois il devait être rejeté , parce que l'étendue de l'édifice excédait les besoins du quartier, qu'il était hors de proportion avec les ressources, et que, même en n'en construisant que la moitié, 100,000 francs ne suffiraient pas.
Devant tant d'objections il fallut s'arrêter , et pendant quatre ans on ne parla plus de l'église de Vanchiglia. Le faubourg perdait chaque jour de sa valeur; les embellissements des autres quartiers lui faisaient la plus funeste des concurrences; les propriétaires étaient obligés de garder leurs maisons vides, ou de les louer presque pour rien aux classes les plus pauvres; les terrains étaient vendus à perte, la misère croissait avec la dépopulation ; ce n'était pas le moment de demander des sacrifices pour la nouvelle église.
Après la guerre et les annexions, la ville de Turin devint le centre du gouvernement et des affaires de l'Italie; elle n'avait plus de place à donner à la iùule qui se pressait dans ses murs pour profiter de son élévation provisoire ou saluer sa grandeur momentanée. La municipalité songea à agrandir son enceinte, à vivifier ses faubourgs, à les enrichir des édifices qui leur manquaient. Le syndic était changé, et avec lui les dispositions du conseil; celui-ci décida qu'il viendrait en aide aux sociétés et aux individus qui s'engageraient à bâtir des églises avec des ressources suffisantes , et promit de leur accorder comme maximum de subvention 20 francs par mètre carré du terrain.
Le comité de Vanchiglia et son président n'avaient jamais abandonné l'espérance de voir s'élever cette église, dont le premier projet, d'abord si bien accueilli, avait rencontré tant d'obstacles; en apprenant la bonne volonté du conseil municipal , ils pensèrent à reprendre leur œuvre , et à chercher les moyens d'arriver à se créer des ressources plus certaines et plus complètes que par le passé.
Quelqu'un vint en parler à M'"'^ de Barol; elle connaissait ce quartier, dont plus d'une fois elle avait visité et secouru les pauvres; elle savait quelles difficultés avaient jusqu'ici triomphé du zèle et de la persévérance des habitants. La pensée d'ajouter à toutes ses fondations cette œuvre nou-
vellc la séduisil. L'église, dans un faubourg si longtemps abandonné , n'était-ce pas l'éducation chrétienne aux. enfants, la charité aux malheureux, la prière et avec elle l'espérance à tous? A l'âge de soixante-dix-huit ans, infirme, enfermée la plupart du temps par la maladie dans sa chambre et même dans son lit, ayant déjà la charge de ses nombreux établissements, la femme forte ne recula ni devant les fatigues, ni devant les démarches, ni devant les dépenses d'une si grande entreprise ; il lui sembla qu'elle devait ainsi couronner sa carrière et consacrer à cette sainte et immense création ce qui lui restait de forces et de vie.
L'idée une fois acceptée , elle apporta à sa réalisation la promptitude dans la poursuite , la précision dans les détails , la vigueur dans l'exécution qui no lui avaient jamais fait défaut.
Sans perdre un instant , elle fait visiter tous les endroits du faubourg aptes à recevoir l'église projetée , et choisit comme la meilleure place celle que la société avait réservée ; un jeune ingénieur dont elle connaissait le talent et appréciait les sentiments religieux, est chargé de dresser le plan d'une église gothique dont elle avait vu en France d'admirables modèles, et qui lui paraissait mieux que toutes les autres répondre à la pensée chrétienne, s'élevant en prières et en supplications de la terre au ciel.
Le 15 mai 1862, elle envoie une note au conseil municipal de Turin et au comité de la société de Vanchiglia, dans laquelle elle s'engage à bâtir immédiatement l'église, aux conditions suivantes : l'église sera placée sous l'invocation de sainte Julia , sa patronne , au lieu de saint Luc , auquel elle devait être dédiée; elle sera à trois nefs en style gothique, d'après un plan présenté par M"® de Barol ; la municipalité et le comité concourront chacun pour une somme de 50,000 francs, et fourniront gratuitement un terrain de 2,948 mètres et quelques petites adjonctions. Une partie des terrains annexés sera réservée pour un jardin destiné à recevoir des jeunes gens, les dimanches et fêtes.
La propriété de l'église et de ses dépendances appartiendra à la fondatrice et à ses héritiers à perpétuité, ainsi que le droit de patronat.
Si ces conditions sont acceptées. M""" de Barol pourvoira à toutes les dépenses de la construction , du mobilier et de l'entretien de l'église; celle-ci deviendra la paroisse du faubourg, et au cas où le service paroissial ne pourrait s'établir ou serait supprimé ou suspendu , M"^" de Barol et ses héritiers feront célébrer deux messes à perpétuité les dimanches et fêtes , avec explication de l'évangile.
La ville de Turin et le faubourg de Vanchiglia n'hésitèrent pas ; ils savaient à qui ils avaient alTairc et la valeur des promesses et des engage-
ments de la inaniuise; ils s'empressèrent d'accepter une proposition qui, pour un sacrifice de 100,000 francs, dotait le pays d'un monument estimé alors à un demi -million, et qui a coûté 587,088 francs.
Pour témoigner sa reconnaissance , le conseil municipal donna le nom de Barol à la rue qui de la place Victor-Emmanuel conduit à l'endroit où devait s'élever l'église.
Dans l'assemblée générale des habitants du faubourg, un enthousiasme universel, des applaudissements, des cris de joie accueillirent l'annonce de la fondation d'une paroisse dont personne ne doutait plus , dès que M™^ de Barol voulait bien se charger de l'œuvre. Le professeur AntoncUi , l'auteur de l'ancien projet, fut le premier à voter pour l'acceptation du second, et une députation fut nommée séance tenante, pour aller porter à la marquise les remercîmeiits et les hommages de toute la population.
M'"*^ de Barol reçut la députation avec sa grâce accoutumée ; elle lui témoigna son désir de presser les travaux et sa joie de s'associer à la prospérité du faubourg , en y faisant bâtir la maison de Dieu. Lorsqu'on lui demanda quelle garantie elle voulait pour les 50,000 francs promis par la société, elle répondit que la meilleure de toutes se trouvait dans les noms des personnes qui composaient le co-
mité, en qui elle avait la confiance la plus illimitée.
Peu de jours après le vote favorable du conseil municipal, le plan lui était envoyé; présenté le Il août 1862, il fut approuvé le 13. Le lendemain les ouvriers étaient sur le terrain , les pierres et les autres matériaux étaient apportés ; on reprenait les fouilles commencées en 1856, et à la fin de l'année les fondations atteignaient le niveau du sol; au printemps suivant, les murs sortaient de terre. C'était plaisir de voir avec quel entrain , avec quelle rapidité la forme de l'église se dessinait , les pierres s'élevaient et prenaient leur place , les erreurs étaient réparées, les difficultés vaincues; dans ce travail que rien n'arrêtait, on sentait le souffle puissant de M"*" de Barol; elle était l'âme de tout ce mouvement et comme la volonté de tous ces efforts.
Le 22 mai 1863, jour de la fête de sainte Julia, se fit la cérémonie de la pose de la pierre fondamentale ; M'"^ de Barol avait peur d'une solennité qui pouvait flatter son amour- propre, car c'était une de ses grandes préoccupations de ne pas permettre à une pensée personnelle de se glisser dans ses œuvres; elle ne voulait de place que pour la gloire de Dieu. Sur la façade de l'église et autour de la grande fenêtre , elle demanda qu'un inscrivît en lettres d'or ces paroles de saint Paul : Absil gloriari nisi in cruce Domini noslri Jesu Christi. Sur les instances de tous les intéressés , elle con-
sentit à la fètc, à la condition qu'elle n'y assisterait pas; les autorités, comme les habitants, voulurent y prendre part. M*"" Fransoni, exilé à Lyon, avait, par sa mort, laissé vacant le siège archiépiscopal do Turin ; M"'^' de Barol aurait voulu que la cérémonie fût présidée par le cardinal de Angelis , évêque de Fermo , aussi exilé de son diocèse, et qui demeurait à Turin , chez les prêtres de la Mission ; mais le cardinal ne sortant pas de la maison des missionnaires bénit la pierre dans leur chapelle , et la fonction fut célébrée par l'évêque de Ptolémaïdc.
En cette occasion , l'Église déploya la pompe et la majesté qu'elle sait donner à ses fêtes ; la fondatrice avait sa part de chaque bénédiction et de chaque prière, et pendant que son humilité la retenait à la maison , elle était présente dans la pensée et la reconnaissance de tous.
Une ode composée en son honneur fut distribuée aux assistants; l'évêque, après la pose de la pierre, prononça un magnifique éloge de ses vertus et de sa générosité , et appela sur elle et ses œuvres toutes les grâces de Dieu.
Sous la pierre avait été déposée une petite cassette renfermant des pièces d'or et d'argent à l'efiîgie du Sainl-Pèrc et du roi , différentes médailles et linscription suivante :
« La marquise Juliette-Françoise-Victurnienne
de Barol née Colbert , restée la dernière de sa famille, a fait ériger celte église dédiée à sainte Julja , à la gloire de Dieu , pour le bien de son àme et de celles de ses ancêtres. La municipalité de Turin, dont l'illustre marquis Emmanuel de Rora était syndic , et les propriétaires du faubourg de Vanchiglia, représentés par un comité, sous la présidence de M. le curé de la sainte Annonziata , l'illustrissime seigneur Jacques Trucchi, vu le besoin urgent d'une paroisse dans ce faubourg, ont contribué ensemble à son érection , en donnant le terrain et une somme de ;JO,UOO livres chacun. Le siège archiépiscopal de Turin vacant, M"' le chanoine Joseph Zappata étant vicaire capitulaire; la pierre fondamentale a été bénie par S. E. le cardinal Philippe de Angelis, archevêque de Fermo, exilé à Turin , confesseur de la foi. Elle a été posée par S. E. M*"" Jean-Antoine iialma, de l'ordre des Oblats de M. V. S., évêque de Ptolémaide, le 22 mai 1863. »
L'année vit avancer beaucoup les travaux; rien ne fut épargné pour la solidité et l'élégance de l'édifice ; en décembre , l'église et le presbytère étaient déjà couverts, et l'on prévoyait le moment si impatiemment attendu, où les fidèles viendraient remercier Dieu dans son temple achevé. M'"" de Barol se félicitait de n'avoir pas été trompée dans ses calculs, et de pouvoir tenir lu promesse qu'elle
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avait laite d'ouvrir l'église au printemps de 1864; mais celle grâce ne devait pas lui être accordée sur cette terre; sa vie était pleine, elle avait assez travaillé pour Dieu et les pauvres, et l'heure du repos et de la récompense devait arriver avant la fin de son dernier travail.
Une maladie vint se joindre à ses infirmités habituelles; elle comprit qu'elle n'avait plus rien à attendre de la science et des secours humains, et ne pensa plus qu'à bien mourir.
La mort, cette menace qui pèse sur toute vie humaine, cette lugubre perspective dont les frivoles cherchent à fuir la vue, en se fuyant euxmêmes dans le tourbillon des affaires et des plaisirs, n'a, pour l'âme véritablement chrétienne, ni surprise ni terreur exagérées : quiconque a semé beaucoup de bonnes actions et beaucoup de sacrifices , peut voir sans pâlir arriver le jour de la moisson. M™<' de Barol avait à offrir une trop belle rançon des imperfections humaines, pour avoir peur des jugements de Dieu et douter de sa miséricorde; tout ce qu'elle avait fait de bien était là pour accompagner ses derniers moments , lui faciliter le passage entre les deux vies , et la présenter au souverain tribunal sous la protection de ses œuvres. Pendant que, d'un côté, tout était deuil , regrets et déclin , tout était joie , splendeur et rajeunissement (If l'autre ; et à travers les umbres funèbres et les
déchiremenis de la séparation, elle commençait à apercevoir la lumière que la foi ne faisait que prévoir, le bonheur qui n'apparaissait sur la terre que comme une lointaine promesse , et surtout l'amour infini auquel elle avait tant aspiré, et dont la charité la plus vive n'est ici-bas qu'un reflet alïaibli. C'est ainsi que M"^'' de Barol comprit la mort, et l'accepta sans agitation et sans faiblesse. Elle sollicita et reçut avec la plus grande piété le sacrement des mourants , dit adieu à ses amis, à ses serviteurs , à ses enfants d'adoption , aux sœurs qui l'avaient aidée , recommanda à tous d'être fidèles à son souvenir; elle demanda ensuite à rester seule, pour se préparer à rendre compte de sa vie si pleine et si bien employée; et pendant que dans les chambres voisines ceux qui l'avaient aimée pleuraient, que les prêtres et les religieuses priaient, elle attendit le signal de Dieu, l'âme en paix , le cœur plein d'espérance , les yeux fixés sur le crucifix , et tenant à la main une petite image de la Vierge que lui avait envoyée le saint curé d'Ars.
Ses dernières paroles furent celles-ci : « Que la volonté de Dieu soit faite en moi et pour moi , dans le temps et pour l'élernilé. »
Elle s'endormit doucement dans la mort , le 21 janvier 1864.
Ce fut une désolation générale dans tout le pays.
La ville de Turin s'associa au deuil de ses amis et de sa famille; la municipalité, qui, chaque jour de sa maladie , avait envoyé savoir de ses nouvelles, se fit représenter à son convoi; le comité de la société du faubourg de Vanchiglia y était, avec une nombreuse députation de ses habitants ; les protégés (le ses œuvres entouraient son cercueil ; le peuple lui-même, revenu des injustices , le suivit en pleurant, et l'on n'entendait dans cette foule triste et recueillie que des récits de sa générosité et des paroles en son honneur.
Le corps de M"^" de Barol fut enterré au Campo Santo de Turin ; plus tard on signa des pétitions , on fit beaucoup de démarches pour qu'il fût transporté dans l'église qu'elle avait bâtie, et où elle avait demandé , par un de ses derniers codiciles , â être enterrée. La sévérité des prescriptions de la police, depuis l'invasion du choléra, n'a pas encore permis le succès d'une demande si légitime.