DERNIERES VOLONTES DE MADAME DE BAROL
Le testament de M'"^ de Barol (1) est un véritable monument qui la rapi)elle tout entière avec sa charité inépuisable, la prévoyance qui ne veut rien remettre au hasard , et cette force de volonté qui, survivant à elle-même, et s'em parant de l'avenir, règle d'avance tous les détails , et ne laisse à l'incertitude des événements , à la variabilité des caprices ou des intentions humaines , aucune prise sur ses décisions. Il a quatre-vingt-quinze articles , et est suivi de sept codiciles.
Après avoir légué à sa propre famille la part qui lui revenait directement de ses parents, à ses amis quelques souvenirs dont la principale valeur est de lui avoir appartenu, et laissé à tous ceux qui l'avaient servie une large récompense de leurs soins
(1) Voir l'extrail du Icstamcnl de M"" de Barol.
et de leur dévouement , fidèle ù la volonté de son mari , elle fait les pauvres les héritiers de sa grande fortune, chacune de ses œuvres reçoit la maison où elle est établie, et les sommes nécessaires à son entretien ; en assurant la durée de toutes ses institutions, elle leur rappelle le but de leur fondation, leur trace la ligne qu'elles doivent suivre; elle veut que son esprit préside à jamais à leur développement et règne encore , lors même qu'elle n'y sera plus.
Pour donner une sanction à ses 'prescriptions , ne pas en faire dépendre l'accomplissement de la volonté d'un seul , et surtout pour que la fortune de ses œuvres , et par conséquent leur durée soient à l'abri de l'hostilité , des convoitises ou de la négligence, elle crée, par une inspiration qu'on ne saurait trop admirer, une institution qui conserve tout, sans pouvoir rien entraver, et n'a rien à redouter des changements, des altérations qu'amènent le temps , les révolutions et la faiblesse humaine.
Cette institution, sous le nom d'Opéra pia Barolo, doit comprendre toutes ses œuvres; elle est son légataire universel, son exécuteur testamentaire permanent, et la représentation vivante et perpétuelle de sa volonté: le conseil qui la dirige possède et administre les biens, veille sur les fondations, choisit les auxiliaires, donne à chacun ce
qui lui revient, el assure, par un droit absolu de révocation , l'exécution nette et précise des ordonnances de la fondatrice ; par ce conseil , on peut le dire, elle vit, elle agit dans ses œuvres, et son action est encore pleine de sagesse et de prudence. Elle est inexorable contre la moindre infraction aux lois qu'elle a promulguées, et qui sont le fruit d'une longue expérience ; mais elle ne se mêle pas , comme il arrive trop souvent, à l'action pour l'enraver; elle respecte, dans les auxiliaires, la liberté de mouvement; elle veut que l'obéissance à ses règlements se concilie avec l'indépendance de direction , qu'elle sait nécessaire , surtout lorsqu'il s'agit d'ordres religieux qui ont leur règle, leur hiérarchie et leur gouvernement intérieur et immuable. Le conseil lui-même a ses lois : non-seulement le testament lui indique les œuvres qu'il doit entretenir et continuer ; mais l'usage du plus petit excédant est prévu , les institutions que cet excédant permettrait de créer sont déterminées d'avance, et en même temps les conseillers ont toute liberté d'administrer la fortune, d'aliéner, d'échanger les biens ; M™" de Barol n'en règle que l'emploi. Enfin, tout en maintenant à ses fondations le caractère de la charité religieuse et libre, la marquise ne s'écarte jamais d'une pensée qui se manifeste dans tous ses actes ; persuadée que rien ne peut être durable que ce qui est parfaitement conforme
aux lois du pays, clic ordonne que touL se fasse régulièrement et légalement; les congrégations religieuses qu'elle appelle doivent être reconnues par ri^tat, les prescriptions qui ont besoin d'une autorisation légale seront soumises à l'acceptation du gouvernement, et afin de ne pas exposer sa grande œuvre aux retards , à la défiance de ses exécuteurs testamentaires, à la négligence ou à la mauvaise volonté des bureaux, clic donne dix- huit mois pour faire approuver l'Opéra pia, et lui obtenir l'existence civile, sous peine, après ce délai expiré, de la révocation de la plus grande partie de ses legs. La composition du conseil est fixée de manière à conserver son esprit et son caractère ; ses présidents, désignés dans le testament, désignent eux-mêmes ses membres; l'archevêque de Turin et le chef de la magistrature le président alternativement pendant trois ans.
Enfin, comme signe du temps, et pour ne pas être surprise par des événements que , peu d'années auparavant, il eût paru bien singulier de prévoir, M"'" de Barol veut que ses œuvres soient maintenues, quelle que soit la forme du gouvernement du Piémont, l'extension de son territoire, et même sous la république. 6i les congrégations qu'elle a fondées sont obligées de quitter la patrie, rOpera pia continuera à leur payer leurs rentes annuelles, pourvu qu'elles établissent la même
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œuvre sur la terre étrangère , et qu'elles y reçoivent un nombre raisonnable de sujets des États sardes.
L'espérance de la testatrice n'a pas été trompée.
L'Opéra pia a été reconnue comme personne civile, le 10 juin 1864, cinq mois après la mort de M*"" de Barol. A l'exception d'une fondation spéciale pour l'église de Sainte- Julia, toutes ses œuvres ont été autorisées ; son conseil est entré immédiatement en fonction , et les statuts organiques, qui sont la reproduction textuelle de la partie du testament qui le concerne, ont reçu l'approbation royale, par un décret du 22 décembre 1867.
Parmi tant d'œuvres consacrées au bien public, aucune ne mérite plus de fixer l'attention et ne révèle chez M"^'" de Barol une science plus profonde et une plus complète expérience de la charité , que l'invention de l'Opéra pia , aucune n'a produit de plus beaux résultats. Elle a triomphé de toutes les défiances des lois modernes contre les créations de la volonté individuelle , et de l'aveugle malveillance des révolutions contre les institutions où la bienfaisance s'appuie sur la religion. Elle s'élève comme un rempart inexpugnable autour de toutes les entreprises de M"'" de Barol , pouvant toujours opposer aux tentatives d'usurpation , aux arrêts de proscription , aux sentences
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d'exil, la qualité de propriétaire légal et le droit reconnu de choisir ses auxiliaires et de disposer de la fortune qui les fait vivre.
Grâce à cette prévoyance , les œuvres de M""" de Barol lui ont survécu, et semblent n'avoir rien à craindre de toutes les agitations qui font trembler la terre sur laquelle elles ont été élevées.
Le Refuge, soutenu, comme par le passé, par une subvention de la ville, continue à accueillir les pénitentes, et une petite villa a été achetée près de Turin, pour leur servir de lieu de promenades et de récréations; les Madeleines, après avoir fondé une maison à Crémone du vivant de M"'e de Barol , en ont ouvert une à Brescia en 1866 ; les Petites -Madeleines y sont admises, et élevées d'après l'esprit qui a inspiré leur fondation ; Sainte- Philomène a toujours cinquante- six lits pour les petites tilles infirmes et malades, avec les sœurs de Saint -Joseph pour mères, et les Oblates pour infirmières; celles-ci font en outre la classe à soixante -dix élèves externes. La congrégation de Sainte-Anne, dont la maison principale a été transférée à Florence, compte deux maisons nouvelles, à Bagnoria et à Castelfidardo; les Juliettes et les Familles ouvrières maintiennent dans les conditions de leurs statuts les orphelines et les apprenties.
L'église de Sainte-Julia , dont les travaux avaient été momentanément interrompus par la mort de
M'^^de Barol, n'a pas lardé à s'achever; un dernier codicile ordonnait que sa construclion complète passât avant toute autre affaire. L'église a été ouverte au culte le 23 juin 1860; desservie pendant quelques mois par les capucins, elle est aujourd'hui érigée en paroisse administrée par un curé. A l'église M"'<' de Barol avait attaché , par son testament, une communauté de prêtres; le gouvernement ayant refusé son approbation, l'Opéra pia se propose de réunir quelques ecclésiastiques qui , suivant les intentions de la testatrice, se voueront à l'enseignement, au patronage des jeunes gens, et deviendront les auxiliaires delà paroisse.
Le testament autorisait l'Opéra pia à différer la construction du collège de Barol, en lui destinant une somme de deux cent mille francs, car le travail doit être long et la dépense très-considérable; mais le conseil commence à rassembler les fonds , à chercher le local le plus convenable, et il étudie les moyens de réaliser celte grande idée.
Les prisons elles-mêmes n'ont pas perdu la trace des pas de M""® de Barol ; les condamnées conservent quelque chose de l'excellente discipline qu'elle y avait introduite : les habitudes de piété ont survécu à ses visites, et son souvenir est encore associé à tout ce qui se fait de bien dans ces anciens repaires de la démoralisation et du mal.
Enfin riiôtcl Barol, où tant d'idées charitables, tant de saints projets se sont produits et réalisés, est resté fidèle à sa destination ; le rez-de-chaussée est occupé par l'administration de l'œuvre générale ; c'est encore le centre d'où parlent les directions et les secours. Les familles ouvrières que M'^^'de Barol aimait tant sont logées dans la moitié du grand appartement qu'elle habitait elle-même , et sa belle bibliothèque attend le moment d'être transférée au collège Barol. Sur la façade de l'hôtel , la municipalité , du consentement du conseil de l'Opéra pia , a fait graver une inscription indiquant qu'il a été longtemps la demeure de Silvio Pellico.
Une seule chose , un seul souvenir n'a pas survécu à M"'° de Barol. Après avoir fait disparaître la plus grande partie de ses notes manuscrites qui contenaient ses impressions et ses idées sur toutes choses, et sa volumineuse correspondance, elle ordonne dans son testament que tout ce qui reste soit jeté au feu , et elle prend les précautions les plus minutieuses , donne les ordres les plus précis pour que sur ce point sa volonté soit exécutée, nonobstant toute intervention contraire. A en juger par le peu de pages qui, n'étant pas sous sa main et à sa portée, ont pu échapper à sa proscription, le public y a perdu une foule de remarques spirituelles et fines, do traits piquants, et, ce qui est plus regrettable encore, un trésor d'idées justes,
de conseils charitables, d'aperçus sains et élevés, et l'historien de M"*« de Barol, les révélations les plus brillantes de son esprit et les feuilles les plus intéressantes de son histoire ; mais l'humilité a été satisfaite , la mémoire de M"''* de Barol se présente aux yeux des hommes comme à ceux de Dieu, qui s'inquiète moins de ce qui a été dit que de ce qui a été fait.
Si les pensées de M"""^ de Barol ont péri, ses œuvres restent, Dieu les a bénies et les soutient à travers les vicissitudes humaines : les lois changent, les gouvernements se modifient, les bornes des États sont déplacées , les fondations de la chrétienne demeurent; son intelligente initiative les avait créées , sa générosité inépuisable les a développées et maintenues pendant sa vie, sa prévoyance les perpétue après elle. L'exemple de cette grande âme a prouvé une fois de plus qu'il y a quelque chose de plus fort que le mal, de plus puissant que la mort : la charité.
■ Aujourd'hui la vérité et la justice se sont levées sur la lombo de M'"'' de Barol, son souvenir est entouré de respect, on montre avec orgueil ses œuvres, elle est la gloire du pays comme l'honneur de l'humanité; parmi les noms de tant d'hommes qui, dans ces derniers temps, ont joué un rôle important et ont eu une heureuse ou fatale influence sur les événements, combien survivroni
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à ceux qui les oui porlés? Le nom de M"'" de Ikirul échappera à l'oubli; il est altaché à ce qui ne passe et ne cliang'o pas; il esl. inseril on caraclères inclVaçablcs dans les maisons qu'elle a bâlics, au milieu des congrégations qu'elle a fondées. Sa mémoire vivra aussi longtemps que l'humanité aura besoin d'écoles pour éclairer son ignorance, d'asiles pour abriter ses abandons et ses misères, et de refuges pour cacher et sanctifier ses repentirs.