NAISSANCE ET ENTREE DANS LE MONDE DE MADAME DE BAROL
Juliette de Colbert, marquise Faletti de Barol, naquit en 1785, dans cette partie de la France qui , peu d'années plus tard , devait acquérir une immortelle gloire en livrant à la révolution des combats de géants. Son père, le marquis de Maulévrier, descendait du grand Colbert , et par son mérite personnel , son influence et sa fortune , occupait dans la société française une position digne de son nom.
A sept ans Juliette perdit sa mère, presque au moment où son aïeule, une tante et plusieurs de ses parents montaient sur l'échafaud ; et , pour
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échapper au même supplice, son père dut prendre avec ses trois enfants le chemin de l'exil. Vendéenne et fille de proscrits, Juliette reçut comme un héritage sacré la foi et le dévouement qui faisaient alors la gloire et la ruine de son pays et de sa famille. Le malheur d'une belle cause la rend plus chère aux âmes d'élite; elles s'y attachent encore plus par ses échecs et par ce qu'elles ont souffert pour elle ; l'enfant se sentait d'autant plus catholique et royaliste que la Convention persécutait avec plus de violence le catholicisme et la royauté. Une partie de sa jeunesse se passa en Allemagne et en Hollande , dans cette existence errante et fugitive qui fit traverser à la noblesse française tant d'épreuves énergiquement subies et courageusement combattues ; elle rentra en France avec son père, lorsque Napoléon en rouvrit la porte aux émigrés. A leur retour en Vendée, tout portait encore les traces de la terrible guerre qu'avait héroïquement soutenue cette armée de paysans que Stofflct, un des gardes -chasse du marquis de Maulévrier, avait commandée en chef. Le château avait été brûlé, les propriétés dévastées, les habitants livres au deuil et à la misère. Le marquis, quoique ayant beaucoup sacrifié à la cause vendéenne, parvint à reconstruire son château, et travailla avec succès à i-éparer ses désastres et ceux des [jopulalions qui rentouraicnl ; mais il avait
voulu assurer à ses enfants quelque chose de mieux et de moins fragile que sa fortune. Ses deux filles, élevées avec le plus grand soin , possédaient une instruction variée et profonde ; le malheur avait mûri leur intelligence et avancé leur éducation , et lorsque, en 1807, Juliette, à l'âge de vingt-deux ans , épousa le marquis de Barol , elle réunissait à l'attrait de la jeunesse la puissance d'une âme forte et le charme d'un esprit très- vif et trèscultivé.
Dans une des positions les plus brillantes , à la tête d'un grand nom et d'une grande fortune , mariée à un homme de bien qui partageait ses croyances , ses sentiments et ses idées , adoptée par une famille où tout était noble et digne de respect, la jeune M™" de Barol entrait dans sa nouvelle vie avec tout ce qui pouvait la lui faire aimer. En devenant Piémontaise par son mariage, elle n'avait pas à changer de patrie, car à cette époque le Piémont était réuni à la France; mais cette union, que la force avait faite, ne devait durer que ce que durent les œuvres de la violence et de la force, et au premier ébranlement de la puissance qui l'avait fondée, les souvenirs de l'ancien royaume revinrent, et avec eux l'espérance de sa reconstruction. M"'- de Barol, étrangère à ces souvenirs , confondait dans son afïection le Piémont et la France; mais peu à peu le Piémont
l'emporta, et lorsqu'en 1814 il eut repris sa liberté et son autonomie, la bienveillance de M"^° de Barol resta fidèle à la France; son dévouement, son amour et ses sacrifices appartinrent à sa nouvelle patrie; ce fut à elle qu'elle consacra sa vie et ses œuvres, et qu'en mourant elle laissa toute sa fortune.
Accueillie partout avec empressement et respect , elle apportait au monde ce qui l'attire et le domine ; animée, spirituelle, aimant les luttes et les victoires de la conversation, en relation avec les hommes les plus distingués , qui la trouvaient toujours à la hauteur de leur esprit, elle acquit bientôt dans les salons une autorité toute- puissante , à laquelle elle n'était pas insensible. Gomme elle puisait ses idées dans sa raison, et ses jugements dans sa conscience, elle mettait à défendre ses opinions une ardeur et une fermeté qui ne se démentaient jamais. Cette énergie, appuyée d'une intelligence supérieure , d'un cœur plein de générosité et d'une amabilité à laquelle il ('tait difficile de résister, lui valut d'immenses succès et d'inébranlables amitiés , mais aussi quelques oppositions et quelques révoltes. Le despotisme de la raison et môme de la grâce n'est pas du goût de tout le monde , et d'un autre côté les meilleures natures ont peine à se défendre d'une certaine prévention contre qui prétend échapper à leur empire. M""" de Barol , la plus
fidèle et la plus charmante des amies, était quelquefois sévère pour ceux qu'elle n'aimait pas , et plusieurs de ses contemporains, en rendant justice à son mérite, lui ont reproché d'avoir trop aimé à faire prévaloir ses idées et à s'emparer de la première place dans l'attention de ceux qui parlaient avec elle; mais en dehors du monde ses imperfections elles-mêmes se changèrent en qualités, et ses défauts en vertus. Cette ambition de succès , cette obstination à faire triompher sa manière de voir, furent la source et le moyen de ses œuvres les plus belles et les plus difficiles, et si dans les salons on se plaignait quelquefois de la force impérieuse de sa volonté , on la bénissait toujours dans la cellule du prisonnier et dans la petite chambre du pauvre.
C'était , en effet , par les pauvres qu'elle avait commencé ses visites de noces, et jamais elle ne suspendit ses relations intimes avec eux.
A leur premier pas dans le monde, les jeunes familles à qui rien ne manque sont enivrées d'enchantements et d'espérances ; cette vie qui commence par des félicitations et des sourires apparaît comme une succession de plaisirs , et on a peine à croire que la terre ne soit pas toujours en harmonie avec votre bonheur. Mais les âmes chrétiennes ont sur la destinée un regard plus prévoyant et plus profond; à travers le luxe dont elles
sont entourées, les splendeurs qui les fêtent, et les riantes et douces paroles qui les encouragent, elles voient la nudité et l'abandon du pauvre , elles entendent les pleurs de sa détresse et les cris de sa souffrance, et, dès les premiers jours, elles lui l'ont une part de leur fortune, de leur attention et de leurs journées.
Ce jeune ménage, à qui Dieu n'accorda pas d'enfants, se faisait une famille de ceux qui n'avaient sur cette terre personne pour les aimer et pour s'intéresser à eux. Admirablement secondée par son mari, M""" de Barol n'attendait pas les demandes ou les visites du malheur; elle allait à sa poursuite, et mettait autant de discernement que d'activité à le découvrir et à le soulager. L'un et l'autre avaient l'amour, mais aussi l'intelligence du pauvre , qui est une des premières conditions de la charité chrétienne, et faisaient de l'aumùnc, non l'expression d'une émotion passagère et capricieuse , ou le prix du mensonge et de l'importunité , mais un secours arrivant à propos et dans la mesure nécessaire pour arrêter une décadence , prévenir un désespoir, et faire rentrer dans une maison et dans une ame en ruine l'appui qui les relève et les sauve. Aucune démarche, aucune information n'étaient négligées pour en arriver là. M'"'' de Barol , qui semblait si occupée de ce qu'on appelle les devoirs du monde, ne ménageait ni son
temps ni sa peine lorsqu'il s'agissait de pénétrer le secret de ces familles que le malheur des temps et quelquefois aussi le défaut d'ordre et de prévoyance ont fait tomber du bien-être et m(3me du luxe dans un abîme de privations et de souffrances, qui dissimulent leur pauvreté comme une honte, et dont la misère demande , pour être secourue , la délicatesse avec laquelle on panse une blessure. Son tact exquis lui faisait trouver l'argument qui persuade, la parole qui va droit au cœur. Sa présence seule répandait la joie et ranimait l'espérance, et elle laissait, en quittant les familles qu'elle avait visitées et entretenues de leurs intérêts et de leurs chagrins , comme une trace lumineuse de délicieuses impressions et de charmants souvenirs.
Elle savait tout ce qu'ajoute à la valeur d'un bienfait la manière de l'oiïrir et de le faire accepter. Combien de généreux sacrifices ont été perdus, combien de secours ont provoqué l'ingratitude au lieu de la reconnaissance, parce que, tombant de trop haut, ils ont blessé ceux qu'ils avaient pour but de soulager , et que l'orgueil de l'obligé a cru reconnaître dans une protection trop affirmée un témoignage de son infériorité et comme la dîme de sa servitude! M"'° de Barol , chez les pauvres, se dépouillait de ses grandeurs; elle y apportait l'humilité , qui n'était pas dans sa nature, mais que Dieu lui faisait trouver à la porte
d'une mansarde comme la récompense de sa visite, et elle n'en recueillait que plus d'hommages; car c'est surtout au grand, au riche qui se fait humble et qui se met aux dernières places, que le monde lui-même dit comme l'Evangile : Mon ami, montez plus haut.
Quand elle avait la certitude de bien placer ses dons, elle ne reculait devant aucun sacrifice : des enfants adoptés, des vocations soutenues, des commerçants arrêtés sur le penchant de la rume , des familles entières rendues à l'honneur et à la sécurité , des vieillards mis à l'abri de la honte de mendier, aucune œuvre ne lui était étrangère ; chacun de ceux qui avaient besoin d'un appui ou d'un secours apprit à qui il devait s'adresser. Le palais de la marquise devint l'asile de tous les affligés , l'espérance de tous les malheureux. La grande dame, si recherchée, si admirée au sein de la société de Turin, acquit bientôt dans les rues et dans les mansardes la plus douce et la plus enviable popularité.
Mais cette charité individuelle , ces actes isolés , ne purent longtemps suffire à l'immense besoin qu'elle avait de se consacrer aux autres; ce n'était pour elle qu'une sorte de noviciat et d'apprentissage. Elle se hâta d'entrer dans la voie plus large qu'elle devait suivre avec tant de succès pendant toute sa vie.