‹ La marquise de Barol, sa vie et ses œuvresChapitre 25 sur 32 · I.\ MAliOIMSK I)K lî.\IU)l · texte numérisé non relu

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laire, des réunions s'étaient formées , où se discutaient les intérêts et se heurtaient les diverses opinions du pays. M. Pellico y menait quelquefois ses deux lils, et leur faisait rendre compte et tenir note de leurs observations ; Silvio puisa sans doute dans ces assemblées souvent tumultueuses, où les plus nobles sentiments se rencontraient avec les plus violentes passions, cet amour de la liberté, ce goût de l'indépendance qui séduisaient sa jeune et noble intelligence, et en môme temps une répugnance qu'il ne put jamais vaincre, pour les agitations de la multitude et les excès de l'action et de la parole.

Sa force physique ne répondait pas à ses aspirations.

Son enfance et sa jeunesse furent éprouvées par de longues et graves maladies ; les médecins avaient déclaré que sa vie ne dépasserait pas sept, puis quatorze, puis vingt et un ans; il donna un démenti à ces funèbres prédictions, mais il conserva une débilité de constitution, une sorte de difficulté de vivre, qui jetèrent sur ses premières années une profonde mélancolie. Il était triste de se tenir immobile auprès de la vivacité de ses compagnons, faible à cùtc de leurs forces naissantes, pâle et maladif en regard de leur florissanle beauli'; aussi

disait-il quelquefois que le plus beau jour de sa vie serait celui où il cesserait de vivre.

Pendant qu'il gémissait sur son lit de douleur et se laissait aller au désespoir, un tout jeune enfant, se penchant vers lui , lui dit à l'oreille : « Oh ! mon cher Silvio, il n'y a pas de Dieu ; car s'il y en avait un, il ne te laisserait pas tant souffrir. « Ces terribles paroles , qu'il repoussait comme une tentation de l'esprit du mal, lui revenaient sans cesse et augmentaient sa tristesse; il fallait toute la sainte et vigilante autorité de sa mère , qui combattait les doutes et les souffrances, pour triompher de la double maladie de son corps et de son âme. Combien la piété maternelle gémissait de cette parole tombée de la bouche ignorante d'un enfant sur une si jeune intelligence! Quel sinistre éclair dans cette nuit des premiers temps, qu'illumine ordinairement la douce et pure flamme de l'espérance et de la foi, et quel ravage pouvait faire cette pensée d'athéisme qui, chez les hommes, sort de l'abus du raisonnement et des excès de la vie, lorsqu'elle venait déflorer etlernir la limpidité d'une conscience enfantine , par la main d'un compagnon de jeux et de plaisirs !

A seize ans , Silvio se rendit à Lyon auprès d'un de ses parents ; il y demeura quatre ans , traité

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comme un (ils dans la famille ([u'il élait venu visiter, et s'y livra avec ardeur à l'élude de la lillérature française ; il s'y éprit des œuvres de nos grands classiques , et aussi des doctrines qui ont fait le danger et la célébrité du xviii" siècle.

La société française qui sortait meurtrie des étreintes de la révolution se reformait alors avec les éléments les plus disparates. Les théories philosophiques du dernier siècle, le souvenir des luttes et des catastrophes qui en avaient ensanglanté la fin, se mêlaient à la renaissance du catholicisme et à un grand besoin de dissipations et de plaisirs. Le jeune Italien passait, en les reflétant, à travers ces impressions si variées et si contradictoires ; il cherchait les distractions bruyantes, se livrait à cette existence facile et peu scrupuleuse de la jeunesse, qui le dissipait sans le corrompre, et l'écartait de ses devoirs religieux sans les lui faire oublier. Il avait rencontré un prêtre apostat qui, aux jours de la persécution, avait renié son Dieu , et cherchait à faire pardonner sa lâcheté en gagnant des prosélytes à son incrédulité. Ce renégat lui fit d'abord l'effet d'un reptile; mais il so laissa peu à peu gagner par les manières doucereuses, la facilité de la parole, le brillant des sophismes et celle audace d'affirma-

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tion, qui paraît à l'inexpcrience la preuve de la plus sincère conviction. Puis au moment où ces désolantes théories troublaient toutes ses croyances , il quittait l'astucieux vieillard pour aller dans une église, s'agenouiller, avec la foule, au pied des autels relevés ; sous le charme de ces majestueuses cérémonies , il sentait la prière s'élever de son cœur, et le philosophe incrédule redevenait chrétien. « Combien de fois, s'écrie-t-il dans des vers touchants , où plus tard il raconte les vicissitudes de sa pensée, combien de fois, ô basilique lyonnaise, prosterné sur tes dalles, j'ai pleuré mes ténèbres, mes doutes, mes passions, mon Italie délaissée, ma mère absente, et le Dieu que j'avais perdu (1). »

Le lendemain , l'orgueil reprenait possession de son âme. A la suite des docteurs superbes, il se croyait d'une nature supérieure, appelé à comprendre les mystères de la science inaccessibles au vulgaire , et retombait la proie des passions et du doute. Ballottée ainsi du bien au mal, du scepticisme aux croyances, de la négation de Dieu à la prière, sa vie se passait entre les fautes elles repentirs.

(1) Poésies incdites de SUvio PcUico. Turin, 1837.

Un jour, un poëme de l-'oscolo, qui venait de paraître, tomba sous sa main. La puissante et fougueuse poésie des Tombeaux réveilla en lui l'image de la patrie, et lui rappela ses anciennes affections et ses devoirs. 11 fut pris du mal du pays , dit en toute hâte adieu à la France, et revint à vingt et un ans à la maison paternelle, avec la volonté de se retremper dans la pure atmosphère du foyer domestique et la noble ambition de se faire un nom. Son retour fut pour tous les siens une fête , et il y eut plus que de la joie dans le cœur de la mère de l'enfant prodigue.

En 181U, sous le sceptre de Napoléon, l'Italie se reposait des agitations révolutionnaires dans l'amour des lettres et du plaisir, et commençait à sentir les premiers mouvements de l'esprit d'opposition et d'indépendance qui murmurait contre la France , et plus tard devait conspirer contre l'Autriche ; Milan était alors la véritable Athènes de l'Italie. Silvio, nommé, en y arrivant, professeur de langue française à l'institut des orphelins militaires, fut reçu avec bienveillance, et bientôt distingué dans une société savante et littéraire, rendez-vous de toutes les illustrations nationales et étrangères. Il devint l'ami de deux écrivains qui se disputaient et se partageaient l'empire de celte

société et la faveur de l'opinion publique , Monti et Hugo Foscolo.

Monti, le poëte de la grâce antique et de l'indifférence païenne, avait pris pour muse la fortune et pour inspiration le succès ; d'une conscience légère et flexible, comme la politique dont il se faisait l'organe et l'apologiste, il avait des chants pour toutes les victoires, des hymnes pour tous les triomphateurs , et cachait, sous les fleurs de son style et le charme de ses idées , la mobilité d'un caractère faible et la servilité d'un courtisan.

Foscolo, esprit ferme et patriotique, puisait l'ardeur et le feu de sa poésie dans la fierté républicaine; il revendiquait avec fougue l'indépendance perdue, animait d'une indomptable passion ses sentiments et ses idées, et apparaissait comme le génie de l'Italie, protestant sur les ruines de la liberté et demandant vengeance contre les oppresseurs; mais, retenu par son incrédulité dans le cercle restreint de ce monde , il bornait son domaine à l'atmosphère terrestre, et fermait à son élan les horizons infinis de l'àme immortelle.

Silvio fut d'abord séduit par la douceur, l'élégance , la finesse de Monti , et le parfum de grâce antique qui s'exhalait d(3 ses chants; mais il y découvrit quelque chose d'artificiel et d'apprêté,

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qui n'allait pas à la simplicité et à la franchise de sa nature; puis les allures , les accents du courtisan lui répugnaient. Il préféra bicntùt la mâle rudesse et l'orageuse franchise de Foscolo. Foscolo , luimême si âpre dans ses relations, si difficile avec les autres, et dont le caractère était relTroi elle tourment de ses amis, se laissa désarmer par ce cœur aimant et doux; il adopta le jeune poète avec une tendresse de père, et n'eut jamais pour lui que les procédés les plus affectueux et les plus aimables.

Dans cet empire des lettres, les deux souverains, si opposés de caractère et de talent , ne s'épargnaient pas les reproches et se faisaient souvent la guerre. Silvio n'intervenait dans leurs disputes qu'avec des paroles de conciliation, tâchant d'adoucir l'humeur farouche de l'un , d'apaiser les plaintes et les récriminations de l'autre , et de ramener la paix dans le monde littéraire, où l'amourpropre souffle tant d'animosités et excite tant d'orages (1).

(1) Un Jour Miinli rencontre Silvio au café Verri. En Italie, les cafés étaient devenus, sous les gouvernements absolus, une sorte de parlement littéraire et politiijue, refuge d'une liberté, souvent même d'une licence de parole que ne tolérerait pas le régime le plus libéral. " Vous avouerez, lui dit

Après la chute de Napoléon et le départ du prince Eugène, vice-roi d'Italie, le père de Silvio retourna à Turin occuper une place dans l'administration de la dette publique; son frère Louis fut nommé secrétaire du gouvernement à Gênes. Silvio, qui avait cessé ses cours à l'orphelinat militaire , resta à Milan, chargé de l'éducation du fils du comte Briche , jeune homme de grande espérance , qu'il eut la douleur de perdre par suite d'un accident à la chasse. Il devint alors précepteur des deux jeunes fils du comte Porrô, qu'il aima bientôt

Monti, qu'HuG^o se déclare mon ennemi et dit partout du mal de moi. L'ingrat, pourtant, me doit sa gloire. Où en seraient ses Tombeaux, si je ne les avais pas proclamés sublimes? Une parole de moi les ferait rentrer dans la poussière d'où je les ai tirés. — Cher Monti, répondit Silvio, les Tombeaux, il est vrai, vous doivent leur réputation, ce qui fait grand honneur à votre goût, à votre jugement et à la noblesse de votre cœur; mais faire rentrer par un mot les Tombeaux dans la poussière, vous ne le pensez pas; vous ne pourriez pas détruire votre propre ouvrage. Ceux à qui vous avez ouvert les yeux voient clair aujourd'hui et jugent comme vous; il ne dépend de personne de changer leur manière de voir. Quant à l'accusation d'hostilité et d'injures, je sais et puis affirmer le contraire. Je connnis celui qui vous déleste et vous accuse, et dans le café où nous sommes, Foscolo l'a maltraite parce qu'il disait du mal de vous. »

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comme les siens; en peu de temps, les âmes du père et du précepteur se comprirent, et chacun conçut pour l'autre une estime, une affection (|ui chaque jour augmentait. Le comte Porrù était à la tête de la société milanaise; dans son salon, Silvio fit connaissance avec lord Byron, M"'" de Staël, Schlegel, Hobhouse, Brougham, Sismondi, Davis, Thorvvadsen, il se Ua plus intimement avec les Italiens les pluséminents, parmi lesquels il distinguait Confalonieri , le poëte Louis de Brème , le critique Borsieri, le célèbre économiste Gioia, et par-dessus tous Manzoni, déjà au premier rang parmi les écrivains, quoiqu'il n'eût pas encore publié les Fiancés, et le grand physicien Volta. Chacun recherchait Silvio pour la douceur de son caractère, le charme de son esprit, l'amabilité de sa conversation; bientôt vint s'ajouter à tous ces mérites la brillante attraction de la gloire.

Poëte presque en naissant , nous avons vu qu'à l'âge où l'on commence à apprendre à lire des vers, il avait composé une tragédie empruntée à Ossian. Quelques années après, la lecture de VAjax et du Thieste de Foscolo lui inspira l'idée de demander à la Grèce le sujet de Laodamie. A cette époque , quiconque se présentait en public sans avoir un nom connu devait , pour être accepté , réclamer la

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collaboration d'un auteur célèbre; celui -ci retouchait, polissait l'œuvre du novice, y ajoutait quelques idées et quelques lignes, et mettait Tempreinte de sa renommée sur l'obscurité de son associé.

Silvio ne voulut pas se prêter à ce mélange qui lui paraissait une mutilation; il eut le courage de refuser Monti , dont la célébrité assurait le succès. « Vous savez l'anglais, lui avait dit Monti, venez à moi, nous traduirons Byron ensemble, et la traduction sera publiée sous nos deux noms. » Silvio préféra paraître seul devant le public, avec un sujet tiré de l'histoire et des souvenirs nationaux. 11 entreprit de mettre sur la scène cette Francesca di Rimini, dont la passion et la funèbre destinée ont été immortalisées par quelques vers du Dante. Saisi de son sujet, il le traite avec une ardeur toute juvénile, et se hâte d'aller porter à Foscolo sa tragédie nouvelle.

« Crois-moi, dit le vieux poëte après l'avoir entendue, n'évoquons pas les damnés du Dante, nous ferions peur aux vivants, jette ta Francesca au fou et porte ailleurs tes visées; » Silvio lui présenta alors Laodamie : '( A la bonne heure! s'écria Foscolo, voilà le vrai chemin. » Silvio ne le crut pas, mit de càié Laodamie, et fit représenter Francesca. Admirablement interprétée par une jeune fille, Carlotta

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Marchioni , qui avait débuté à quatorze ans , sur un petit théâtre de Milan , avec la gentille naïveté de l'enfance et les grâces de la jeunesse, et était devenue bientôt la première actrice de l'Italie , la tragédie eut dès le premier jour un succès immense; elle fut jouée successivement à Naples, à Florence, sur tous les théâtres de l'Italie; partout elle excita l'enthousiasme ; partout on applaudit à la noble simplicité du drame , à l'élévation des sentiments , à la pureté d'une passion extrême , dont la douceur et la sobriété du style n'affaiblissaient pas l'expression. L'Italie, qui se passionne pour ceux qu'elle admire, et s'enivrait alors de la gloire des lettres comme pour se consoler de la perte de sa liberté, salua avec transport le jeune poëte dont la première révélation était un chef-d'œuvre, le reconnut comme un maître et l'adopta comme un enfant de prédilection.

Lord Byron avait demandé à Silvio son manuscrit; peu do jours après , il le lui rapporta avec la traduction en vers anglais. Vous ne m'en voudrez pas, lui ilil-il, si je l'ai fait passer dans ma langue. L'auteur de Francesca avait lui-nicme traduit le Manfred de Byron , mais en prose, assurant qu'un traducteur ne pouvait rendre en vers italiens un poëme, sans le défigurer, l'affaiblir ou mettre sa propre pensée à la place de celle de l'auteur.

Rien ne paraissait manquer au bonheur de Silvio Pellico. Du premier jet de sa plume, il s'était fait un nom; applaudi sur toutes les scènes de l'Italie, l'opinion publique était d'accord avec ses amis les plus illustres pour le mettre au premier rang des écrivains et des poètes. Aux ivresses du succès vinrent se joindre alors les aiguillons et les transports d'une autre passion que celle de la gloire ; il aima avec toutes les puissances de son imagination et de son âme une femme digne de son admiration et de son respect, et s'efforça de devenir meilleur pour obtenir d'elle un sourire ; elle , sans partager sa passion , compatissait à sa peine , rappelait son cœur au calme , le grondait en riant et pleurait de ses folies ; elle fut bientôt arrachée à son affection par la mort. Emporté dans le tourbillon du monde, Silvio chercha à se distraire et à se consoler; il ne résista pas toujours aux séductions de cet obséquieux tyran , qui voulait faire son esclave de ce jeune homme devenu si rapidement illustre. C'était toujours , avec quelques années et une glorieuse auréole de plus , le jeune homme de Lyon, plein d'aspirations élevées , de sentiments chrétiens , de respect pour les recommandations et les exemples de sa mère , mais en même temps tourmenté de doutes , et poursuivi par les raisonnements d'une

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