‹ La marquise de Barol, sa vie et ses œuvresChapitre 27 sur 32 · I.A MMIOIHSK I)K BAROL · texte numérisé non relu

I.A MMIOIHSK I)K BAROL

les prisons et la mort; lutte que suspendaient quelquefois la vigueur de la répression et la dispersion des assaillants , mais qui se renouvelait bientôt , et ne cessait de se manifester par des révoltes étouffées, par des livres proscrits, et surtout par l'accord de tous les Italiens; le bras le plus vigoureux, les concessions les plus larges, ne pouvaient ni atteindre ni désarmer cette hostilité générale ; elle s'exprimait en dépit de toutes les surveillances et de toutes les menaces , par le silence , l'abstention , un geste , un signe , l'emblème en apparence le plus insaisissable et le plus inolYensif.

Pellico n'avait pu rester insensible à ces aspirations , à ces mouvements ; son éducation avait été libérale et patriotique ; il aimait, il admirait l'Italie ; il voulait pour elle le retour des jours illustres et des magnifiques destinées ; dès qu'il avait pu penser, ce cri s'était naturellement échappé de sa poitrine : « Hors de la patrie les étrangers ! »

Le monde où il vivait était le centre et le foyer de l'opposition ; ses plus chers amis en avaient la direction et toute la responsabilité; il partageait leurs idées, leurs sentiments, leur courage, il avait le droit de combattre à côté d'eux. Déjà, en 1815 , il avait voulu rendre hommage au célèbre médecin

Rasori , prisonnier politique dans la forteresse de Mantoue. Comme il allait demander la permission d'entrer dans la prison au général qui commandait la place , honnête et bon comme un Autrichien , mais en cette qualité esclave sévère de la consigne et de la loi :

« Que voulez-vous? lui demanda l'Allemand.

— Une consultation.

— Pour quelle maladie?

— Une maladie de poitrine.

— De poitrine! s'écria le commandant, votre maladie vient du cœur. » Et il accorda la permission.

Depuis , dans toutes les circonstances , Silvio avait montré qu'il ne séparait ni ses intérêts ni sa gloire de l'indépendance et de la renommée de son pays.

Sous l'inspiration de ces idées , et en compagnie des hommes d'élite dont il était l'associé et le confident, il conçut la pensée du Conciliateur, journal destiné, sous une forme littéraire, à proclamer et propager les sentiments et les doctrines d'une société aussi hostile au gouvernement qu'habile à le combattre. Autour du Conciliateur vinrent se grouper toutes les puissances intellectuelles et * scientifiques de l'Italie. L'apparition de cette feuille

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appela l'aUcntion vl éveilla la curiosité; le nom des rédacteurs , le talent de la rédaction, et plus encore sa correspondance avec les regrets et les espérances de ses lecteurs , lui ;illiri"i't>nt des encouragements et do nomhnnix sutïrages; cT-lail une chaire d'où partaient des leçons de patriotisme , une tribune où se discutaient les droits et les intérêts du peuple privé de représentation et de garantie; c'était, en un mot, la voix de l'Italie s'exprimant par ses écrivains les plus renommés, et travaillant à réveiller l'esprit public. La littérature et la philosophie y avaient un but élevé comme la politique; on y défendait le bien et le beau contre les tendances matérialistes et iililitaires, qui menaçaient la Péninsule du règne de la cupidité , de l'indifférence morale et des vulgaires plaisirs ; on y proclamait la supériorité du christianisme sur le retour aux idées païennes, et sa toute - puissance pour élever l'homme et sauver la société.

Le livre complétait l'œuvre du journal; à côté des articles du Conciliateur on lisait avec enthousiasme le Comte Carmagnola, de Manzoni , le poëme élégiaque de Grossi , et VEiifemio de Messina, tragédie nouvelle de Pellico , dont l'impression ne fut autorisée qu'à la condition qu'elle ne serait pas représentée.

Le gouvernement autrichien ne tarda pas à prendre ombrage de la publication et de la popularité du Conciliateur ; il défendit d'abord à ses employés d'y écrire, sous peine de destitution, menaça les rédacteurs les plus distingués de les inviter à quitter l'Italie, s'ils ne changeaient de sujets et de ton. La censure se chargea de faire justice de cette opposition importune et Iracassière, en refusant un si grand nombre d'articles, que le journal se trouvait souvent réduit à des pages blanches; enfin, pour se débarrasser de ses attaques , la police le supprima.

Le silence que la force imposait à des imaginalions ardentes et révoltées , était loin d'apaiser les colères ; les sociétés secrètes offraient leurs ténèbres et leurs menées souterraines à ceux que l'on privait de la publicité et de la lutte en plein jour, et le carbonarisme se recruta d'un grand nombre d'hommes de mérite, qui, ne pouvant plus faire de l'opposition publique et régulière, se réfugièrent dans l'ombre et se firent conspirateurs. Silvio avait fait du Conciliateur son œuvre principale ; il en avait pris la partie la plus dangereuse et la plus difficile : il s'était chargé de dénoncer indirectement , et avec toutes les précautions voulues , les actes arbitraires de la toute-puissance et

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les hontes de la servitude; ses articles se faisaient renianiuer par l'énergie des idées et la pureté du style.

La suppression du journal Ic^ jola , comme ses amis, dans les extrémités de ropposilion; il s'indignait de l'oppression d'un gouvernement étranger, mais aussi de la torpeur et de l'indifférence de ses concitoyens. « Heureux l'homme vulgaire , écrivait-il à Foscolo alors en exil, qui ne cherche jamais à lutter contre le vent, mais partout où il est fixé, mange, dort et rend grâces à Dieu de l'air qu'il respire! Souvent je me suis demandé si, en fin de compte, ce n'était pas la vraie philosophie, et j'ai aspiré de toute mon àmc àla posséder ; mais une force qui me surpasse (je ne sais si elle vient de nature ou d'habitude ) me fait ressentir un trop grand mépris, chaque fois que je suis en présence d'un de ces égoïstes, sans mouvement et sans conscience. »

Pour ne pas mériter le reproche qu'il adressait aux autres, il résolut de poursuivre le but que s'était proposé le Conciliateur, d'agir par d'autres voies sur l'opinion , et de préparer, par un appel plus direct à la révolte, l'émancipation de l'Italie.

Il se rendit a Milan au mois de juin 1822 , sous prétexte d'aller embrasser ses parents ; l'œil exercé

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de sa mère ne s'y trompa pas ; en le voyant si agité et donnant si peu de temps à ceux qu'il aimait, elle ne pouvait s'empêcher de s'écrier : « Hélas ! notre Silvio n'est pas venu à Turin pour nous. » Deux mois après, il alla à Venise, toujours pour travailler au triomphe de sa cause, et, en traversant Mantoue, eut un entretien avec un de ses anciens amis , le comte Arrivabene , auquel il présenta les sociétés secrètes comme le seul moyen de délivrer l'Italie.

Il ne voulut pas cependant s'associer immédiatement à celle qui dominait alors. Pierre Maroncelli, un des jeunes séides de la liberté les plus avancés dans son intimité, était lui-même initié aux mystères du carbonarisme ; il s'était chargé d'en faire venir les statuts à Milan , pour aider à sa propagation. Silvio avait refusé de s'engager sans les connaître , et l'arrestation du général empêcha qu'ils ne lui fussent communiqués.

« Je n'aimais pas la domination autrichienne , écrivait-il, bien des années après, à la comtesse de Monbel ; mon devoir aurait été de réprimer ou de cacher mes sentiments, ou d'abandonner les pays gouvernés par l'Autriche ; au lieu de cette conduite sage et chrétienne, je croyais que l'on pouvait professer ouvertement l'opposition, et en même

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temps j'avais la l'olic de voir sous un aspect uvanlaj,^eux les sociétés secrètes qui pullulaient en Italie; cependant jamais je n'ai été à aucune de leurs assemblées, jamais je n'ai eu sous les yeux les statuts de la Carboneria. Cette société devait s'implanter à Milan, mais les statuts n'y étaient pas encore. »

Silvio retourna à Milan au mois d'octobre, y resta peu de jours , et partit avec ses deux élèves pour une charmante maison de campagne du comte Porrù, sur les bords du lac de Côme ; il y chercha inutilement le repos. Au milieu de ces délicieux paysages, qui invitaient à la sérénité et à la paix, son âme était inquiète et troublée; il tournait sans cesse ses yeux du côté de Milan , où il savait que le projet médité contre l'Autriche approchait de son exécution , et que bientôt allait sonner l'heure de la délivrance.

Tout à coup il apprend que Maroncelli est arrêté ; d ne pouvait ignorer quel sort l'attendait lui-même; l'idée ne lui vient pas de Cuir, quoique en l'envoyant ainsi à la campagne, la veille de l'événement , le comte Porrô eût voulu lui en faciliter les moyens; il n'a plus qu'une pensée, qu'un désir, ne pas séparer son sort de celui de ses compagnons. Le soir même il prend congé de ses élèves, en leur

promettant de bientôt revenir; il les embrasse en pleurant, comme pour un dernier adieu, et reprend tranquillement le chemin de Milan.

A peine sa voiture touche-t-elle à la porte de la ville, qu'un agent de police la fait arrêter. « Silvio Pellico n'est-il pas dedans? demande-t-il. — C'est moi-même , » répond Pellico. L'agent salue et s'éloigne; Silvio apprend ainsi qu'on le cherche , et , près de tomber entre les mains de ses ennemis , il ressent un mouvement d'orgueil et de joie, car il va souffrir pour la cause de sa chère Italie, et au besoin mourir pour elle.

Peu d'heures après la police arrive à sa maison , met la main sur ses papiers , ses manuscrits, sa correspondance; puis le chef le prie poliment de le suivre à la prison de Sainte-Marguerite. Silvio s'y rend libre et à pied , et une fois entré , la porte se referme sur lui.

Ses amis les plus chers furent, comme lui, décrétés de prise de corps. Le comte Porrô se déroba aux mains qui voulaient le saisir; au moment où la police entrait par une porte pour l'arrêter, il s'échappa par l'autre. Plus tard, Confalonieri , malgré des avertissements réitérés , attendit que les gendarmes fussent arrivés pour s'emparer de lui. Pendant qu'ils prenaient ses papiers, il s'élança

dans un cabinet dont il ferma la porte , cl , par une échelle, monta à un yrenier dont seul il avait la clef, et dont la fenêtre lui préparait une issue; il voulut en vain l'ouvrir ; quelques jours auparavant, le propriétaire avait fait, en réparant son toit, changer la serrure et enlever très-innocemment au fugitif sa chance de salut.

En mettant le pied sur le seuil de la prison, Silvio se répétait ces vers : « Ni barreaux ni chaînes ne peuvent retenir mon esprit; il n'y a pas de fers pour l'àme, sa nature est la liberté. »

La prison de Sainte-Marguerite était obscure et humide, mais Silvio ne s'y trouva pas trop mal traité ; Confalonieri , celui de ses amis qu'il respectait le plus, eut la plus mauvaise place, il lut enfermé dans la partie que les prisonniers appelaient cloaca maxima.

Le régime de cette première étape dans la punition était doux et facile ; le temps se passa à préparer la défense. Silvio se promit bien plus de ne pas compromettre ses coaccusés que de se justifier lui-même ; il savait qu'une parole mal interprétée , une circonstance mal définie ou imparfaitement expliquée, pouvaient faire tomber dans le piège tendu par la justice; il était surtout eIVrayé de tenir entre ses mains la liberté, la vie de ses amis et de

ses associés, à la merci de la moindre indiscrétion, de la plus légère distraction peut-être ; aussi ne puton rien obtenir de lui qui fournît des arguments à l'accusation contre ceux qu'on appelait ses complices , et des prétextes à la vengeance.

Quelques mois après, il fut conduit à Venise, pour comparaître devant la commission qui devait le juger; il y demeura prisonnier sous les plombs si célèbres et si redoutés du temps de l'ancienne république, et à qui sa captivité rendit leur funeste illustration. Là encore il eut la permission d'écrire; il en profita pour reprendre ses œuvres poétiques , et composa deux tragédies , dont il emprunta le sujet à l'histoire de l'Italie, Igenia d'Asti et Esther d'Engaddi. Ces œuvres nées sous les plombs de Venise, entre les soucis d'un procès et l'attente anxieuse d'une condamnation, ne portent aucune trace des préoccupations qui devaient peser si lourdement sur lo prisonnier.

Le 21 février 1822 , après de long et fréquents interrogatoires , dans lesquels sa fermeté et sa discrétion ne se démentirent jamais , et où il sut sacrifier l'intérêt de sa propre cause à celui de ses amis, il fut conduit sur la place de Venise à la lueur des flambeaux et entre deux rangs de soldats ; là, sur un échafaud, il entendit lire l'arrêt qui le

déclarait coupable du crime de lèse-majcstc cl de conspiration contre l'empereur, et le condamnait à mort , avec plusieurs de ses complices.

On lut en môme temps le rescrit impérial , qui commuait sa peine en quinze ans de carcere duro, dans la citadelle du Spielberg.

En partant pour celte nouvelle prison , il offrit à l'inquisiteur qui avait poursuivi son procès les quatre premiers chants d'un poeme en prose, Cola di Rienzi , et pria la commission qui venait de le condamner de faire remettre à sa famille les deux tragédies qu'il avait composées en attendant son jugement. La commission le lui promit, mais ne se hâta pas de tenir sa promesse; crainte, lui fit-elle dire, que si ses parents faisaient imprimer ces deux pièces, les applaudissements de l'Italie ne vinssent illustrer le nom d'un homme justement frappe par la justice de l'empereur.

Le long et douloureux séjour au Spielberg est connu de tous, car il a eu pour historien le prisonnier lui-même , et le monde entier a lu ses mémoires. Chacun a compati à ses souffrances , à ses misères, à ses regrets; s'est attendri sur la bonté si brusque du vieux geôlier, sur les amours naïfs de la Sanze ; s'est indigné des sarcasmes du philosophe

incrédule ; a pleuré sur la mort du comte Oroboni ; admiré le courage de Maroncelli, chantant un cantique et composant des vers, en attendant le barbier qui va lui couper la jambe. Personne n'a oublié les émotions de l'unique visite du père, les joies et les inquiétudes de la liberté tardivement rendue , les incidents du retour à la patrie , la promenade dans les allées de Schœnbrunn , dont on fit retirer les délivrés du Spielberg lorsque vint à passer l'empereur, de peur qu'il ne fût attristé par la vue de leurs visages amaigris, enfin les embrassemenls de la famille que Silvio retrouva diminuée, et les premières nuits où il ne put dormir sous le toit paternel.

Mais ce que l'on suit avec autant d'intérêt et plus de profit encore , c'est le mouvement de l'âme du prisonnier. La religion catholique, dont il avait toujours conservé le respect et la croyance au fond de son cœur, tout en lui étant plus d'une fois infidèle, se retrouve au seuil de sa prison, y entre avec lui , et ne l'abandonne plus ; il a encore des jours d'incertitude, des heures de désespoir; mais ces nuages passagers se dissipent à la sagesse de ses réflexions, à l'ardente conviction de sa prière. Au sein de l'obscurité, delà solitude, de celte oisiveté, le plus pénible des supplices pour une intelli-

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gence comme la sienne, Dieu apparaît, vient lui tenir compagnie et occuper son cœur. Devant cette céleste influence, les murmures s'apaisent, les blessures se cicatrisent, les griefs perdent de leur amertume ; on assiste à cette transfiguration de l'Ame , qui secoue le poids des fers et des passions terrestres et s'épure en se résignant. L'oubli des injures, l'indulgence, Tamour de l'humanité, font pénétrer dans l'étroite enceinte d'une cellule les horizons infinis du ciel, et ramènent la sérénité et l'action de grâces au séjour de la colère et des malédictions.

Pellico entra en prison à trente ans, dans la force de l'âge et du génie; il avait pour lui toutes les chances de bonheur et de gloire. Appuyé sur des amitiés illustres et sur la faveur populaire, il était doué des talents qui captivent et rayonnent au loin; il avait puisé aux sources les plus pures la dignité, l'esprit d'indépendance , les sentiments chevaleresques, qui commandent le respect et attirent l'affection. Dès ses premiers pas dans la carrière des lettres, il s'était emparé de l'opinion publique par un magnifique succès; il marchait en triomphateur vers l'avenir; il brillait comme une des grandeurs de l'Italie, comme une de ses meilleures espérances.

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Tout à coup SOUS la main de la police, sous la condamnation déjuges inflexibles, une prison silencieuse comme la tombe le t'ait disparaître , lui ravit ses plus belles années, lui refuse la lumière, la parole, jusqu'au livre, qui trompe un moment l'isolement, jusqu'à la plume, qui met encore le pauvre prisonnier en communication avec les humains. Pendant dix ans, il n'existe plus pour sa famille, pour ses amis, pour le monde ; la solitude a succédé à la foule, le silence à la gloire, les ténèbres de la tombe à l'éclat de la vie et du jour. Mais au sein de cet abandon et de ces ombres , germe quelque chose qui parlera plus haut que les plus belles œuvres. Entre ces murs impitoyables, et dans cette âme délaissée, se préparent et s'accumulent les éléments d'un petit livre qui fécondera les années perdues. Grâce à lui , le captif deviendra encore plus illustre que le poëte, et les mémoires de sa prison feront plus de bien et de bruit que les plus brillantes tragédies.

Silvio hésita quelque temps à publier ces souvenirs ; malade , dégoûté de la politique qui lui avait si mal réussi, il avait reçu ordre du gouvernement piémontais de ne pas se montrer en public et se sentait heureux de consacrer ce qu'il avait encore de forces à sa famille, à quelques amis

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restés fidèles, et aussi ù Dieu qui l'avait visite dans ses mauvais jours, et qu'il ne voulait plus quitter; les émotions de la publicité et le bruit qui allait se faire autour de ses révélations l'effrayaient. 11 prévoyait avec chagrin combien de sentiments, d'opinions , seraient froissés par les souvenirs de sa captivité; quelle responsabilité allait peser sur ses juges et sur ses geôliers. En même temps il se sentait pressé par une voix intérieure, comme il le dit en tête de son livre , de faire profiter les autres de ce qu'il avait éprouvé lui-même , de leur apprendre comment se relève le courage et se découvre la consolation au milieu des plus grands malheurs. 11 voulait que ses souffrances ne fussent pas stériles pour ses frères , mais devinssent une prédication en faveur de la charité; car le récit du prisonnier, loin de s'élever comme une malédiction contre les abus de la force , devait montrer l'humanité moins injuste, plus digne d'indulgence, plus riche en belles âmes qu'on ne la croit et qu'on ne la représente communément.

Dès que le bruit se répandit qu'il travaillait à ses mémoires, une multitude d'avis lui parvinrent, qui donnèrent encore plus d'autorité à ses craintes et à ses scrupules. On le suppliait de ne pas soulever contre lui des tempêtes de récriminations et de

colère; il se fit une sorte de conspiration pour arrêter sa plume et obtenir son silence.

Les amis de l'ordre et de la tranquillité avant tout, qui préféraient l'Autriche et son régime d'immobilité aux agitations révolutionnaires, redoutaient les accusations qu'un tel livre porterait contre le gouvernement établi, et les armes terribles qu'il allait fournir à l'opposition et à la révolte.

D'autres, qui savaient déjà l'influence du christianisme sur les idées de Silvio, avaient peur que sa modération n'affaiblît la colère publique, et que l'excès de sa charité chrétienne ne fit perdre à ses tortures leur puissance contre leurs auteurs. Tous lui prédirent qu'il ne pourrait échapper à la malveillance des partis, et que cette publication serait pour lui une source de chagrins et de luttes. Mais il y avait un vieux prêtre , curé de la paroisse de Saint-Roch , et confident des pensées de Pellico , qui combattait énergiquement tous ces conseils et toutes ces menaces. Le premier, en lui entendant raconter les longs et douloureux jours de sa prison et les pensées qu'ils avaient fait naître , il lui avait conseillé d'écrire ses mémoires; et lorsque Silvio lui faisait part des avis qu'il recevait, et de la tentation qu'il avait de sacrifier son livre à son repos , le bon vieillard ne cessait de lui répéter : « 11 y a deux

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sortes de repos, le repos des ùmcs fortes et celui des pusillanimes ; ce dernier est indigne d'un chrétien. » Puis, avec des paroles de feu et une éloquence d'apôtre , il représentait à son ami tout le bien que son livre apporterait à la religion et à l'humanité. Il insistait sur l'importance du témoignage qu'il allait rendre à l'immense charité que Dieu répand sur les malheureux, dès qu'ils se réfugient dans ses bras; sur l'utilité, pour les jeunes gens, d'apprendre, par son exemple, l'impuissance du déisme et de la philosophie humaine, comparée à l'action de l'Église catholique. « Après avoir lu votre livre, disait-il, beaucoup échapperont au joug de l'incrédulité, ou du moins seront plus disposés à étudier, à respecter nos croyances : qu'importe alors , si , lorsque vous ferez du bien , un ennemi essaie de dénaturer vos intentions? »

Ce n'était pas encore assez pour persuader l'écrivain; il lui fallait l'adhésion de son conseiller le plus consulté, du juge à ses yeux le plus infaillible. Sa mère hésitait : « Je prévois , disait-elle, un péril qui me fait trembler ; pour nous éclairer, ayons recours à la prière. » Quelques jours après , elle demanda à son fils s'il avait prié : « Oui , répondit Silvio; et je crois maintenant à l'utilité du livre.

— A l'œuvre donc! s'écria-t-ellc: on doit tout

faire pour obéir à sa conscience , et rien pour le respect humain; si tu crois le livre utile , ne te laisse arrêter par aucune menace. »

Silvio prit la plume et écrivit avec effusion les premières pages ; elles s'échappaient en quelque sorte de son âme, sans prétention littéraire, sans recherche de pensées et de style , comme le cri de la vérité, comme l'élan de la prière, comme ces révélations que dicte la conscience et qu'écrivent l'honneur et la charité.

Mais les lectures particulières qui précédèrent l'impression ne furent pas beaucoup plus favorables que la première annonce de l'ouvrage; le très - petit nombre d'amis appelés en consultation se montrèrent très - opposés ; les plus favobles conseillaient dix à quinze ans d'attente , pour laisser aux ardeurs de la politique et à ses malveillances le temps de se calmer. Seuls, le comte César Balbo et sa femme furent d'un avis contraire; Silvio avait grande confiance en leur jugement , surtout en celui de la comtesse. Cette autorité , appuyée par les instances réitérées du vieux curé et de sa mère, qui ne doutait plus, triomphèrent enfin.

Le premier effet de l'apparition du livre parut confirmer toutes les sinistres prédictions. Dans les

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deux semaines qui suivirent la publication de Mes Prisons, écrit Pellico, beaucoup me regardèrent comme coupable d'un crime ou d'une immense sottise; il n'est sorte d'injures qui ne tombassent sur l'imprudent auteur; elles lui arrivaient de tous les côtés. Ceux-ci l'accusaient d'avoir composé un livre qui faisait honte à notre siècle de lumières, et qui perdrait à tout jamais sa réputation ; ceux-là lui annonçaient que toute tragédie qu'il ferait jouer sur un théâtre itahen serait impitoyablement sifflée par les vrais sectateurs de la philosophie. Plusieurs de ses soi-disant amis détournaient la tête, lorsqu'ils le rencontraient , pour n'être pas obligés de le saluer; ils disaient hautement que ce chefd'œuvre de bigoterie allait couvrir de ridicule son auteur.

En même temps, beaucoup d'autres, de couleur opposée, criaient partout que sa prétendue dévotion était une pure comédie, et la religion un masque dont il affublait ses doctrines révolutionnaires. Les uns ne pouvaient lui pardonner d'avoir trouvé dans le malheur un argument en faveur du christianisme; les autres , d'avoir fourni des objections contre le pouvoir absolu. Mais la grande voix de l'opinion publique domina bientôt tous ces faux jugements et ces injustes clameurs; aucun livre ne fut plus lu,

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plus admiré, ne devint plus rapidement et plus universellement populaire; aucun n'acquit à son auteur plus de sympathie et d'amitiés. En peu de mois les éditions se multiplièrent ; il fut traduit dans toutes les langues , et placé dans toutes les bibliothèques.

L'eiïet moral fut immense; on n'éprouvait pas seulement les émotions tristes et douces qui sortent de ce long drame, la compassion pour le prisonnier, l'admiration pour sa résignation , et ce mélange de colère et d'attendrissement que provoquent l'abus de la force et le fardeau trop lourd d'une peine exagérée.

Ainsi que l'avait prévu le bon curé de Saint- Roch, ces pages faisaient resplendir à tous les yeux les titres du catholicisme au respect et à la reconnaissance; l'idée chrétienne apparaissait associée à l'esprit le plus élevé , au patriotisme le plus pur, dans le moment où tant d'injustes préventions accusaient le christianisme d'être complice de la servitude des peuples et de la violente autocratie des souverains. Le monde recueillit avec enthousiasme ces pieux accents de la souffrance, qui ne séparaient pas de la foi humble et soumise les plus nobles aspirations, et montraient les maux soufferts pour la patrie sanctifiés par la religion.

L'absence de récriminulions, la douceur, Tlionnêteté du condamné soulevèrent l'opinion publique contre les juges, et surtout contre ceux qui avaient ordonné l'exécution du jugement. Aucune accusation, aucune injure, aucune conspiration, ne portèrent à l'Autriche un plus rude coup; et, comme le disait plus tard le comte Balbo, ce petit livre fît plus contre elle qu'une armée. Mais à qui la faute, et depuis quand a-t-on accusé la patience, la longanimité, le pardon des victimes, d'avoir rendu trop odieuse la cruauté des oppresseurs?

Parmi le grand nombre de lettres de félicitations que reçut Silvio, il remarqua celle de M""" de Barol, dont il devint bientôt l'hôte et l'ami. Nous avons raconté (1) son entrée, en 1838, dans le palais Barol , et sa participation aux œuvres de la marquise; c'était de cette mutuelle affection que le vieux curé de Saint-Roch lui disait : « L'amitié que vous témoigne la maison Barol est une preuve que Dieu vous bénit en dépit de ceux qui vous maudissent. » Telle était aussi l'opinion de sa mère.

Le succès, en dominant la voix de l'injustice et de l'envie, ne lui impose pas silence; souvent même il l'excite et ajoute à son hostilité.

(1; Cliap. IX, p. 117.

Il y eut toujours contre Pellico d'amères préventions , des colères sourdes qui cherchaient à ruiner son autorité; il fut souvent blessé dans ses opinions, dans ses croyances. Dès les premiers jours, un des plus rudes coups qu'il eut à supporter lui vint d'un de ses plus chers amis , de Maroncelli , qui avait partagé sa prison , et dont il avait gardé un doux et touchant souvenir.

Dans les additions que Maroncelli mit aux mémoires de Pellico, il laissa glisser plusieurs propositions qui encoururent les censures de Rome , et firent mettre le livre à l'index. L'auteur eut sa part de la réprobation qu'excitèrent les erreurs de son ami et de son commentateur ; ses adversaires en profitèrent pour attaquer la pureté de ses croyances et la sincérité de sa foi ; on lui conseilla de répondre, on le pressa de se justifier; il préféra se taire, et cet orage passa comme tant d'autres, sans pouvoir ternir l'intégrité de sa réputation et porter atteinte à la sérénité de son âme.

Mais à côté des déboires, il recevait en beaucoup plus grand nombre les ovations et les applaudissements publics ; sa maison était assaillie d'une foule d'Italiens et d'étrangers, qui voulaient voir le prisonnier du Spielberg, cl lui apporter l'hommage de leur admiration. Les protestants eux-mêmes

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venaient le remercier de son ciiristianisme, qu'ils s'étonnaient de voir si intimement associé à l'amour de la liberté. Cependant toutes les visites n'étaient pas aimables et polies; Silvio raconte avec une certaine complaisance la franchise d'un visiteur qui , tout protestant qu'il était, aimait l'Autriche et son gouvernement.

« Reconnaissez -vous ce volume pour votre ouvrage? lui demanda cet étranger en entrant et en lui présentant une traduction française de ses mémoires.

— L'original est de moi.

— Je ne connais pas l'original, mais je sais qu'en France les traducteurs se permettent d'incroyables licences; j'espérais que vous alliez me dire que le traducteur avait falsifié votre texte. »

Et comme Silvio s'étonnait de ce langage , et en demandait l'explication :

« Je suis forcé, répliqua l'ami de l'Autriche, de vous déclarer qu'à mon sens, et de l'avis de beaucoup d'honnêtes gens, votre livre est détestable; vous l'avez écrit pour vous venger de ceux qui vous ont fait souffrir.

— Pardonnez-moi, mais votre supposition n'est pas digne d'un homme respectable , comme vous paraissez l'être.

— Je suis un vrai cl franc protestant, mais un protestant de la vieille roche, ennemi des opinions téméraires de notre siècle; j'aime l'ordre et la vérité , et je vois avec chagrin que votre livre attaque la vérité et l'ordre. Vous autres catholiques , vous avez la consoience large , et vous trouvez toujours des prêtres faciles pour vous absoudre de tout. Soyez sûr que Dieu ne ratifie pas le pardon que vous accordent ces ministres de Baal. »

Cette singulière entrée en matière fut suivie d'un long discours; Silvio y répondit de son mieux, avec un calme , une tranquillité qui surprirent son adversaire, et ils se quittèrent meàlleurs amis qu'ils ne s'étaient abordés.

Le bon curé de Saint- Roch, voyant le succès des mémoires , voulut exploiter cette gloire au profit du bien : « Puisque le public est pour vous, et très-disposé à vous écouter, disait-il à son ami , c'est votre devoir de lui donner un petit traité de morale, dont la substance sera prise tout entière dans l'Évangile. »

Pellico était toujours timide quand il s'agissait d'en appeler au public; il objectait que de grands maîtres avaient pris les devants, et à peu près épuisé la matière.

« Qu'importe? répondait le curé. Combien de

bons livres ne sont pas lus par cela seul qu'ils sont vieux! il leur manque le mérite de la nouveauté. On n'a pas le droit de se taire , quand , comme vous , on peut rendre gloire à Dieu et service à son prochain; écrivez un discours à la jeunesse, éveillez en elle les beaux sentiments , et je vous promets que vous serez lu. »

Silvio , suivant son habitude , alla du bon prêtre à sa mère; elle approuva la pensée. « Seulement, ajouta-t-clle, que ce petit livre ne respire que la bienveillance , point de ce ton satirique que se permettent trop facilement les moralistes. »

De ces sages inspirations, de ces charitables conseils, naquit le discours sur les devoirs des hommes , qui peut se résumer ainsi :

a Le devoir est la loi des âmes , loi aussi nécessaire, aussi inviolable que celle qui régit les corps, et dont les infractions sont sévèrement punies, même sur celte terre: l'exécuter, c'est le bien; la violer, c'est le mal. Ainsi la douleur et la mort elle-même se changent en bonheur pour celui qui, fidèle au devoir, souffre et meurt pour Dieu ou les hommes.

« Le premier des devoirs est l'attachement à la vérité, la conliance en elle; les époques corrom-

pues sont celles où l'on ment le plus, où s'accumulent les vaines protestations et les faux serments , où le cœur n'a plus de simplicité ni l'âme de bienveillance; époques de défiance universelle, où personne n'hésite à prêter à ses adversaires politiques , religieux et même littéraires, les projets les plus noirs, les intentions les plus coupables; où l'on se croit tout permis pour décrier ses ennemis.

« La religion est la fille de la vérité; elle se manifeste à l'homme par le sentiment qu'il a de sa supériorité sur la brute; or la raison démontre qu'il n'y a pas de religion plus pure que le christianisme , plus profondément marquée de l'empreinte divine.

« Aucune n'a autant aidé au progrès de la civilisation, à la destruction de l'esclavage, à la propagation do la fraternité entre les hommes. Le christianisme a pour lui l'histoire et l'adhésion de cette multitude d'hommes supérieurs, de ces grands génies qui se sont inclinés devant lui; l'ennemi de la barbarie, le partisan des lumières doit se glorifier d'être catholique, et plaindre ceux qui insultent à sa croyance. »

Combien cette apologie du christianisme est

puissante sous la plume de Pellico, lorsqu'il rappelle aux jeunes gens que, lui aussi , il a passé par le chemin que suit le grand nombre ! Pénétré de la vérité religieuse , il s'est laissé entraîner par le torrent des passions humaines, il a vécu comme si la religion était faite seulement pour les esprits inférieurs et sans culture , et n'est revenu à sa pratique qu'au prix de longues souffrances et de rudes etTorts. Comment résister à cette voix touchante, qui invite l'homme de cœur à affirmer sa foi , mais en même temps lui demande de ne pas la laisser dégénérer en scrupules pusillanimes, en superstitions ridicules, et de rester fidèle à la dignité humaine, aux lois de la raison, toujours d'accord avec l'Évangile , lorsqu'elle ne va pas jusqu'à l'orgueil et la haine?

« La religion conduit à la charité, dont le type est l'Homme- Dieu; mais pour aimer l'humanité, il faut l'estimer beaucoup; quand les fautes, les imperfections nous poussent au mépris, pensons à tant de belles actions , d'héroïques sacrifices , venus d'hommes qui ont soutïert , pleuré , quelquefois failli comme nous.

« Après Dieu et l'humanité, la patrie réclame notre dévouement ; nous lui devons des citoyens

dont elle n'ait pas à rougir, et la vertu seule nous fera remplir tous nos devoirs envers elle. Un lien plus étroit et plus doux encore nous attache à ceux qui nous ont donné la vie.

« Malheur à qui réserve sa grâce , sa bienveillance , pour la maison de l'étranger, qui s'arme des défauts de ses parents pour leur refuser le respect ; malheur à qui ne s'incline pas devant les cheveux blancs , surtout de ceux qui ont instruit sa jeunesse. L'affection pour les frères, pour les sœurs est le doux apprentissage de l'amour de l'humanité ; enfin l'amitié , cette inspiration de la charité mutuelle qui naît de l'estime et de l'harmonie entre les sentiments et les espérances , vient combattre l'isolement et nous soutenir dans la lutte contre le mal.

« Viennent ensuite les devoirs de l'intelligence , l'étude qui la développe, la science , sa grande et royale richesse ; mais celle-ci doit être renfermée dans ses justes limites , étrangère à l'orgueil , sans mépris pour l'ignorance, occupée à l'instruire, à donner au peuple les idées vraies, et à repousser bien loin ces notions imparfaites, qui rendent les hommes pédants et dédaigneux , ces déclamations outrées , qu'on recherche dans les drames et les romans médiocres. Là les petits sont tous des

LA MAKQUI8E DE UAKOL 295

héros, les grands des scélérats. La société est faussement dépeinte, afin de la rendre haïssable; le savetier vertueux parle insolemment à son maître, le maître vertueux épouse la fille du savetier, et les bandits sont toujours admirables, afin de faire paraître odieux quiconque ne les admire pas. Les lumières que les intelligences savantes et éclairées sont appelées à répandre , ne doivent pas faire du peuple un troupeau de lâches adorateurs de la force et du pouvoir, mais elles développeront en lui le respect, la bienveillance, la reconnaissance; l'éloigneront des pensées d'anarchie , lui apprendront à remplir, avec une religieuse dignité, les obscures mais honorables fonctions auxquelles l'a destiné la Providence, et lui persuaderont que si l'inégalité est inévitable dans la société, la vertu nous ramène à l'égalité devant Dieu.

« Un des premiers devoirs d'une jeune intelligence est le choix d'un état; une fois qu'il a été choisi avec réflexion , il convient de le garder sans lamentations, sans murmures, sans se livrer aux calculs de l'ambition et de la jalousie, sans ces inquiétudes et ces agitations qui troublent et aigrissent les caractères.

« Défendons -nous aussi du découragement qui suit nos chutes comme nos insuccès. Notre éduca-

tion morale n'est jamais achevée, et il nous est ordonné de nous corriger de nos fautes, et non de ne jamais en commettre; le christianisme n'est que la science de la correction et du repentir. La réparation du mal , son sérieux aveu, rendent à l'âme l'eslime de soi-même, nécessaire pour lutter contre le désespoir et la décadence. »

Le discours sur les devoirs traite ensuite de la question du mariage; Silvio penche pour le célibat , auquel il est resté fidèle ; il oppose à ses abus les dangers d'un mariage sans incHnation et sans réflexion. Il lui trouve l'immense avantage de donner plus de temps aux études sublimes, aux travaux qui soutiennent la famille, et surtout aux pauvres, dont il aimait tant à s'occuper; mais cette indépendance doit s'allier avec le respect le plus profond pour la femme, pour la jeune fille, et peut se concilier avec l'affection la plus vive et la plus durable. L'auteur s'est souvenu de sa propre destinée , ou plutôt il avait devant les yeux l'original du portrait qu'il voulait peindre, lorsqu'il a décrit la femme digne de cette affection supérieure :

« Elle aime Dieu d'un amour sincère, est pleine

d'enthousiasme pour toutes les vertus. Attentive à faire tout le bien possible, ennemie irréconciliable des mauvaises actions, possédant un esprit cultivé, sans ambition de le faire briller, humble dans la plus exquise distinction, tout en elle respire la bonté, l'élégance naturelle, la noblesse des sentiments, la fermeté dans le devoir, "la préoccupation de ceux qui souffrent. Le Seigneur l'envoie quelquefois au-devant de ceux qu'il aime , comme un ange gardien, comme l'expression vivante de sa Providence , qui commande en son nom de fuir toute bassesse, de tenter toute bonne œuvre; rien ne doit être négligé pour mériter son approbation, pour que sa belle âme se réjouisse et soit fière de vous avoir pour ami, non devant les hommes, ce qui n'importe guère, mais devant Dieu.

« Le sentiment qu'elle inspire n'est pas une idolâtrie ; elle est aimée parce que ses volontés sont d'accord avec celles du souverain Maître; si ses désirs pouvaient devenir contraires aux lois divines, le charme se dissiperait aussitôt. » Cette affection, la plus noble de toutes, les esprits vulgaires la traitent de chimère et s'en rient; mais Silvio Pellico avait le droit d'en affirmer l'existence, en en constatant la rareté.

« Les devoirs mutuels entre les époux, ceux

des pères, sont gravés dans le cœur humain par la main de la Providence, et répétés dans l'Évangile ; mais l'amour paternel ne doit pas se borner à nos propres enfants. Le Sauveur voulait qu'on aimât l'enfance, qu'on ne fût jamais pour elle un sujet de scandale , qu'on eût toujours les bras ouverts pour la recevoir. A son exemple , ne soyons pas impitoyables à la jeunesse qui s'égare , et ne dédaignons pas, si l'occasion se présente, de lui tendre la main pour la sauver. »

Le chapitre sur les richesses est, comme tous les autres, dicté par la raison et la justice; il ne maudit pas la fortune, dont on peut faire un si bel usage :

« Honneur aux riches, pourvu qu'ils fassent tourner leur richesse à l'avantage de plusieurs, à égale distance de l'avarice , qui dessèche le cœur, et de la prodigalité, qui finit très-souvent par la honte et la gêne.

« Honneur aux riches, pourvu que la bienfaisance augmente avec la fortune. Que celui qui a beaucoup donne beaucoup , avec intelligence et discernement.

a Honneur aussi à la pauvreté, lorsque sa mi-

scre ne sert pas de prétexte aux vices et à la malveillance.

« Mais surtout, de la part du riche, pitié et indulgence pour le pauvre ; le bonheur doit se faire pardonner.

« Secours à qui a besoin d'argent , de protection, de bons conseils, de bons procédés, de bons exemples.

« Hommage au mérite méconnu et délaissé, à la probité indigente.

« Loin de l'homme de bien la pensée de triompher des malheurs de son ennemi , de croire à la calomnie dont la foule est prodigue contre l'homme tombé, de se laisser décourager des bonnes œuvres, par l'ingratitude des protégés et les sottes railleries des avares et des oisifs.

« L'aménité, la reconnaissance, l'humilité, la douceur qui ne dégénère pas en faiblesse, mais sait conserver sa dignité en face des méchants, le pardon des injures et du mal, sont le complément des devoirs de l'homme. Le courage est la condition de toute vertu : courage pour triompher de l'égoïsme et de l'indolence , pour défendre la patrie, résister au respect humain, supporter la souffrance, et aspirer à la perfection que l'Évan-

gile propose comme le but de la vie; mais courage qui ne dégénère ni en orgueil ni en cruauté. Les querelleurs, les rodomonts sont souvent les moins braves devant un véritable danger ; les premiers qui lâchent pied sur le champ de bataille se raillaient de la pâleur de leurs camarades avant le combat, et insultaient à leurs ennemis. »

En terminant, Silvio invite à aimer la vie, non pour les plaisirs vulgaires et les 'ambitions misérables, mais pour tout ce qu'elle a de grand et de divin , comme la lice où le mérite se gagne , où la douleur elle-même fait germer, croître et se reproduire dans l'âme humaine les généreuses pensées et les nobles devoirs; il avertit de penser à la mort, sans en avoir peur, sans la hâter par notre faute, avec la volonté de la braver pour le salut de nos frères et de notre pays, et de la recevoir quand Dieu l'enverra, avec fermeté, avec énergie, avec toute la sincérité de notre foi.

Le Discours sur les devoirs des hommes est l'exposé de la théorie dont Mes Prisons avaient été la pratique. Son charme est dans ce parfum de bienveillance qui embaume chaque page, et son autorité dans la certitude que l'auteur a pra-

LA MARQUISE DE lUROL 301

tiqué tout ce qu'il dit ; il a passé par les difficultés qu'il dénonce et les imperfections qu'il combat, et ne présente pas ses conseils avec la rigidité inflexible, l'austérité d'une conviction, qui ne s'est jamais trompée ni démentie, et paraît inaccessible à l'esprit mobile et faible de la plupart des hommes. Maintenant arrivé au port, après bien des écarts et des retours en arrière, il parle comme le vieux pilote qui a beaucoup vécu sur la mer orageuse, qui en connaît les écueils et les perfidies, qui comprend les fausses manœuvres, et montre à la jeunesse le phare qui éclaire la route et sauve du naufrage.

Ce discours , il l'a écouté avant de l'écrire ; il l'essayait en quelque sorte dans sa prison, et il y conforma le reste de sa vie. Au milieu des luttes qu'il eut à soutenir pour ne pas être infidèle à ses principes et à ses idées, il écrivait à un de ses amis qu'il n'oublierait jamais le dernier chapitre de son petit livre, sur le devoir du courage.

Cette nouvelle œuvre eut la même fortune que les Prisons. Née de la même pensée, écrite avec la même bonne foi et le même désir d'être utile, elle attira à l'auteur les mêmes éloges avec moins de retentissement et d'éclat; car le livre ne s'adressait qu'à la conscience et à la raison ; il n'avait

rien de l'émotion et de l'intérêt dramatique du premier. Poursuivi par les mêmes critiques comme entaché de la même couleur cléricale, il ne fut défendu aussi que par le silence.

En travaillant à moraliser les hommes, Silvio n'avait pas renoncé encore à les émouvoir par le théâtre; c'était, à ses yeux, une autre forme d'instruction.

A Venise, sous les plombs, nous avons vu qu'il avait composé trois tragédies; au Spielberg, où le papier et les plumes lui manquaient, il écrivait avec un clou sur sa table des pages qu'il effaçait chaque jour après les avoir apprises; la tragédie de Leoniero était le fruit de ce travail. Peu de temps avant la publication de ses mémoires, il fît représenter Sigismonde, qui eut un immense succès. Dans Leoniero, empruntée, comme beaucoup de ses pièces, au moyen âge et à l'histoire d'Italie, il peignit les malheurs des discordes civiles, et chercha à montrer combien la société avait besoin d'une bienveillance mutuelle et d'une réconciliation sincère entre les hommes de bien, dont l'union seule peut sauver la patrie dans les moments les plus difficiles.

Sigismonde appartient à la même époque; elle présente le cœur magnanime d'une femme en lutte

LA MAKOUISE DK KAUOL 363

avec des passions frémissantes, et la puissance de la vertu dont les grands cœurs ne se dépouillent jamais complètement.

En 1833 , Silvio, à la demande de M™° de Barol, composa la tragédie de Thomas Morus, qu'il lui dédia; elle réussit moins que les autres. L'année suivante, Conradin mis au théâtre rencontra une opposition et une hostilité étrangères à sa valeur littéraire; voici comment l'auteur juge lui-même la catastrophe de sa pièce :

« Notre cher petit Turin n'est pas sujet aux alarmantes vicissitudes de Paris; le plus grand événement de ces jours-ci n'est que la chute de ma tragédie de Conradin. La pièce était mauvaise; mais au lieu de tomber fort doucement et d'être tolérée, grâce à quelque chose de passable qui s'y trouvait, la faction jacobine l'a joyeusement sifllée, pour me punir de n'être qu'un bigot; de jolies lettres anonymes m'ont honoré de toute espèce d'injures (l). En attendant, écrivait-il ailleurs, les journaux de Modène et de Parme se donnent le plaisir de m'injurier au nom de la religion; à leurs yeux, je ne suis qu'un impie

(t) Lettre à la comtesse Benevello.

caché, un révolutionnaire, un séducteur. Je n'ambitionne de plaire ni aux uns ni aux autres ; ils n'auront de moi d'autres réponses que ma conduite sans masque et sans servilité envers les partis violents (1). »

La chute de Conradin, provoquée par ses ennemis, fît pencher de plus en plus l'âme de Pellico du côté de celui qui ne connaît ni la passion ni l'injustice ; il renonça au théâtre pour se consacrer à la louange de Dieu, et, en 1837, publia des chants empreints d'un parfum religieux et d'une inspiration céleste. Sa réputation littéraire n'en souffrit pas ; le public était attentif à toute poésie qui sortait de sa plume. La jeunesse aimait à le consulter sur ses premiers essais ; elle rencontrait chez lui, avec le plus bienveillant accueil, des encouragements lorsque la muse naissante était bien inspirée, et des avertissements quand elle manquait ou faisait fausse route, mais toujours avec cette façon aimable qui ôte ses épines à la vérité la plus sévère. Il conseillait aux jeunes écrivains de se défendre des tendances matérialistes de l'époque, de conserver dans les lettres le

(1) Lettre à M. Antoine de la Tour.

culte du beau et du vrai, de ne pas suivre les exemples de ces romanciers du jour, qui s'éloignent des pures et saines traditions, pour sacrifier aux goûts de la décadence et aux passions grossières, et qu'il appelait des gâte-métiers littéraires.

La douleur qu'il éprouva de la mort de sa mère, de son père, de son frère aîné, qui se suivirent à peu de distance dans la tombe, augmenta chez lui le besoin de solitude et de silence dont sa santé perdue lui faisait une nécessité.

« Je suis maintenant condamné à végéter, écrivait-il alors à un de ses meilleurs amis ; je m'efforce de m'appliquer au travail, j'y trouve même quelque plaisir; mais je ne puis continuer; j'aime encore la littérature, mais non plus avec la passion de mes jeunes années, et je sens que mon esprit n'est ni fécond ni de premier ordre. Le peu de livres que j'ai publiés ont eu un certain succès, et c'est une satisfaction encore trop grande pour ma vanité. Quoique lisant et écrivant peu, je ne connais ni l'ennui ni l'oisiveté; je m'occupe des salles d'asile fondées par M""® de Barol , et d'autres œuvres de ce genre. Et tout cela entremêlé de certaines petites heures solitaires consacrées à la

prière , de courts entretiens en famille et avec mes amis, suffît pour faire passer les jours les uns après les autres, non pas avec joie, je n'en connais plus, mais avec résignation, paix et douce tristesse. »

Pendant qu'il cherchait à se cacher, le monde ne l'oubliait pas; la reine des Français lui fit offrir l'éducation de son dernier fîls ; un libraire anglais proposa de payer une guinée chacun de ses vers , prix de la poésie de lord Byron. Il refusa tout, jusqu'à la croix du mérite civil, que le gouvernement voulait lui donner, mais que , pour se conformer aux statuts de l'ordre , il aurait été obligé de demander.

Cependant l'Italie marchait; les idées libérales, longtemps comprimées, commençaient à faire explosion , et le Piémont ne tarda pas à entrer dans la voie si longtemps réclamée. La position de Pellico devenait de plus en plus difficile devant les idées qui s'emparaient de toutes les têtes; il ne paraissait pas disposé à se jeter avec l'emportement général dans cette lice où allait se décider l'avenir. Déjà suspect, à sa sortie de prison, aux yeux des chefs les plus avancés, les plus téméraires et les mieux écoutés dans les moments d'ivresse patrio-

tique, ses ouvrages avaient achevé de le compromettre ; la résignation du chrétien avait fait oublier les soutTrances du libéral; parce qu'il prétendait conserver ses croyances avec ses opinions, il fut déclaré rétrograde, et traité en ennemi.

Lorsque tous ses anciens amis se mêlèrent à la lutte , ils le prièrent d'écrire pour la cause de la patrie; car, malgré les calomnies des adversaires, son nom était populaire et sa plume une puissance. Il n'aurait pas refusé de rentrer dans la lice pour rappeler à ses concitoyens les conditions de la vraie liberté; mais la maladie lui enlevait tout pouvoir de travail. Depuis le Spielberg, il avait peine à respirer ; un grand nombre de ses journées se passaient dans son lit, et les infirmités lui avaient fait une vieillesse prématurée ; il la supportait avec patience et le profond sentiment que sa mission était finie. Il répondit à Confalonieri :

« Vous me conseillez d'écrire, vous voulez que j'exerce un certain empire sur les âmes pour les exciter au bien , et , dans l'excès de votre amitié , vous exagérez la puissance de mon esprit; je reconnais l'excellence de vos intentions , et je suivrais vos conseils si je le pouvais.

308 LA MARQUISE DE BAhOL

« Il me manque la santé , il me manque la confiance en mes forces, que je sens défaillantes; je suis un homme de peu de souffle, un homme assis près de sa tombe , souriant aux voix qui lui crient : Lève-toi.

« Oui , mon ami , je me lèverai , mais non plus sur la terre; là ma partie est terminée, et, s'il me reste encore quelque chose à faire ici-bas, c'est de souffrir et d'aimer en silence. Au reste, il est bien probable que, si au lieu du très -petit nombre de livres que j'ai publiés, j'en avais livré plusieurs autres au public , l'effet aurait été moins grand; on aurait dit: Il fait, comme les autres, le métier d'auteur, pour augmenter sa renommée et son gain , et nous occuper sans fin de son mérite. »

Les événements politiques , qui dépassèrent bien vite le but que toute sa vie il avait voulu atteindre, n'alarmèrent pas seulement son patriotisme , ils le blessèrent dans ses sentiments de famille et le forcèrent de sortir un moment de son silence.

Il acquit un nouveau titre à la haine de ceux qui l'accusaient de trahir sos anciennes doctrines , lorsqu'en 1845 il prolesta publiquement contre l'ouvrage de Gioberti, qui attaquait la compagnie

LA MARQUISE DK BAROI. 309

de Jésus, dans laquelle un de ses frères était provincial.

Voici la protestation qu'il envoya à Rome et à Paris :

« Ami de Vincent Gioberti, et très-ami de François Peilico, jésuite, mon frère, j'ai lu dans les prolégomènes du primato morale et civile degli Italiani, de Gioberti, un manifeste très-violent contre les jésuites. Si je me taisais, non-seulement je manquerais à l'amitié qui m'unit à mon frère , mais je laisserais supposer que je partage les préventions de Gioberti contre la compagnie à laquelle mon frère appartient.

« Je ne suis pas éloquent et j'ai peu de foi dans les apologies, je me bornerai donc à la déclaration suivante :

« Je ne partage pas les opinions de Gioberti sur les jésuites; il a cru les peindre avec vérité, il n'a fait qu'un portrait odieux ; pour l'adoucir, il dit, il répète qu'il y a d'honorables exceptions. Mais le blâme qu'il répand sur toute la compagnie est tel qu'à son avis les personnes mêmes qu'il excepte ont tort de s'être livrées à une société devenue si malfaisante.

« Sur ce point, je déclare que , connaissant par-

failement mon frère et beaucoup de ses collègues, je les liens, non pour des esprits faibles et victimes d'illusions, mais pour des hommes de discernement et de vertu.

« Parce que j'estime les jésuites , les autres religieux, et en général le sacerdoce, beaucoup ont porté contre moi une accusation aujourd'hui trèsvulgaire; ils m'appellent un affilié des jésuites, un instrument de cette prétendue secte qu'ils assurent très -artificieuse. Je ne suis qu'un homme d'étude et de réflexion; j'ai lu et examiné, et n'ai pas la faiblesse de me rendre esclave des opinions violentes; je souris des lettres anonymes et autres bassesses, par lesquelles on a la simplicité de vouloir m'enseignera penser. Je pense et j'agis suivant ma conscience; toute la loi que j'accepte est de ne haïr personne et d'être catholique, apostolique et romain. »

A la fin de la même année, le voyage qu'il fit à Rome, pendant les derniers mois du pontificat de Grégoire XVI, avait éveillé les soupçons et donné lieu à beaucoup de conjectures; il en rapporta des impressions plus favorables que celles que l'on tenait alors à répandre, et qui n'étaient pas de nature à lui gagner en Italie la faveur publique.

Les hommes et les cIidscs le satisfirent; au milieu d'abus et d'imperfections inévitables, il fut frappé de la sociabilité des habitants, de ce je ne sais quoi d'affectueux et de respectable que présentent les pays ennoblis par un mérite ancien et durable (1). La partie joyeuse du caractère romain lui parut pleine de grâce et merveilleusement ordonnée. « Les folies du carnaval, les mascarades , les moccoletti , les courses , respirent la gaieté la plus franche, la plus innocente, et amusent sans offenser. Puis sonne au Capitole la cloche qui rappelle à la sagesse; chacun s'arrête, obéit, comme une troupe aimable d'enfants bien élevés, qui, à un signe de leur père, passent d'un rire innocent à une honnête gravité.

« Mais peut-être, ajoute Silvio dans la lettre où il parle de ses impressions de Rome, ai-je tort de voir autre chose que les couteaux, les stylets, d'insupportables mendiants , des prêtres et des frères inutiles?

Indulgence et pitié pour moi , car je suis un homme obstiné et de mince cervelle. »

(1) Lettera al Giorgio Briano. Roma, 27 febbraio 1846.

L'année suivante, il salua avec bonheur l'avénement de Pie IX et son amnistie; il se plaisait à raconter i'enlhousiasme de toute l'Italie pour le nouveau pontife, que chacun déclarait d'une vertu supérieure et d'une capacité extraordinaire. « Les catholiques sont dans la joie, écrivait -il; ceux qui ne sont pas des nôtres regardent Pie IX avec sympathie et admiration ; fasse le Ciel qu'il ne rencontre pas de trop grandes difficultés pour tout le bien qu'il se propose ! au moins nous sommes sûrs de la volonté d'en faire beaucoup, et que la tête est à la hauteur du cœur (1). «

En 1848, fidèle à la ligne de modération et d'impartialité qu'il s'était tracée, il n'accusa pas la population des excès et des désordres que le succès d'une révolution voisine avait provoqués en Italie; il rendit hommage aux grandes vertus qui se rencontrent dans sa patrie, et conserva l'espérance que tôt ou tard les lois l'emporteraient sur l'anarchie, et que la vraie liberté serait favorable à la cause de la religion et de la société. Plus que jamais des lettres venues de tous les pays sollicitaient le concours de sa plume et de sa popularité pour la défense de la liberté compromise et

(1) Lettera al sig. Schmill, 12 settembre 1846.

de la société menacée; mais il s'affaiblissait de plus en plus, et il était forcé de répondre à toutes ces instances comme à Confalonieri : « Je ne suis plus qu'un homme de douleur; il me peine d'être inutile; mais que faire? La foule des inutiles est infinie, et je dois me consoler d'être du nombre, ou, pour mieux dire, je ne m'en console pas, je m'y résigne, et trouve de la douceur à aimer les bons et les bonnes choses qu'ils font. »

Après le triomphe complet des idées constitutionnelles, il n'avait pas participé à l'avènement des hommes politiques qui avaient combattu autrefois avec lui, et avaient moins souffert que lui pour la liberté; aucune position, aucun honneur n'étaient venus le chercher dans sa retraite.

Il était loin de se plaindre de cet abandon ; il reconnaissait qu'il n'était plus dans le mouvement du jour; il était, en effet, de ceux auxquels, les jours de révolution, on reproche d'avoir changé de doctrines, parce que, restés immuables dans leurs idées, ils ne veulent pas suivre les esprits exaltés qui les dépassent, et déshonorer les meilleurs principes en les poussant jusqu'à l'excès.

Voilà ce que ne purent jamais lui pardonner les impatients et les exagérés. Ni le souvenir de ses souffrances passées, ni ses douleurs actuelles,

ni sa vie toute dévouée aux pauvres, ni son efTacement volontaire ne parvinrent à désarmer leur rancune, et jusqu'à la tin il y eut autour de son nom des murmures de trahison et d'hypocrisie; cette âme si droite, si candide, si transparente, ne songea pas à se justifier devant l'opinion publique; mais, blessé par l'opiniâtreté de la calomnie, Silvio crut devoir écrire à son vieil ami, le comte Porrô, ce manifeste de ses sentiments si obstinément dénaturés :

« 'Vous qui m'avez connu dans l'intimité de si longues années, vous n'avez jamais ajouté foi à l'opinion de ceux qui m'accusent de dissimulation ; je puis être un imbécile, mais un dissimulé, jamais. Ma croyance religieuse est celle que je professe; c'est la foi chrétienne et complètement catholique, fruit de mes études, de mes méditations , de mes recherches ; tous les systèmes d'irréligion philosophique, même le déisme, sont pour moi des opinions sans base. Cette conviction, je n'ai jamais rougi, je ne rougis pas de la manifester, mais sans aucune préoccupation d'intérêt humain ; et je ne me croirai jamais un niais parce que j'aime et je prie Dieu, non suivant les rites maçonniques, mais suivant ceux de l'Eglise. Quant

1,A MARQUISK DE BAROL 34»

à feindre des sentiments religieux que je n'ai pas, en un mot, faire l'hypocrito, ceux qui les premiers ont imaginé et publié cette infamie sont des âmes basses qui ne me connaissent pas.

« J'ai naturellement, par suite des circonstances et de ma manière de voir, deux sortes d'ennemis : les uns sont les serviteurs fanatiques de l'Autriche, qui voudraient bien me damner, pendant que j'espère aller malgré eux en paradis; les autres sont ces brouillons , ces libéraux de carrefours, ces libérâtres exaltés par un jacobinisme ignorant et irréligieux , qui déshonorent par toute l'Europe le nom si honorable de libéral. Ils me voudraient comme eux; mais quand donc leur ai -je ressemblé? Mon patriotisme n'a jamais été jusqu'à leurs excès; j'ai horreur de tous les fanatismes populaires comme de la plus funeste des politiques; et si j'ai poussé jusqu'à l'exaltation l'amour de la patrie, je n'ai jamais été au delà de l'espérance de voir chassée de notre Italie la domination étrangère.

« J'ai fait en 1821 un rêve impossible, mais beau, digne, pur. A ce malheureux mais noble délire, ces héros de tavernes voudraient que je substituasse leur abject jacobinisme avec la doctrine de la haine, de l'irréligion, des poignards et

de toutes les turpitudes! Ils ne méritent pas de réponse, et je ne leur répondrai pas,

« Je n'ai jamais eu leurs coupables ambitions, quand j'étais jeune ; aujourd'hui que je suis vieux, je ne me trouve pas changé; j'aime encore la vérité, la justice, mais sans délire; je les aime chrétiennement.

« Les principes que je professais en écrivant Mes Prisons et les Devoirs des hommes, je les professe encore; il me semble que la vraie philosophie est celle de la modération. Tant de maîtres savants ont voulu m'en apprendre une autre, sans y réussir; quel dommage pour ma réputation! »

La mauvaise foi seule put persister dans ces accusations; car le chrétien saisit toutes les occasions d'affirmer sa foi et de manifester ses principes. Sous une forme humble et douce, avec la haine de la dispute et du combat, il avait une âme forte , capable de résister aux séductions , aux menaces de ceux dont il se séparait. Son caractère n'a pas cédé, ses opinions sont restées inébranlables , et ce serait se tromper étrangement que de prendre sa douceur pour de la faiblesse, et la fragilité de son corps j)0ur l'infirmité de son âme.

I,A MAHQUISE DE 15AI10L 317

Nous avons raconté plus haut (1) les dernières années de Silvio Pellico; elles sont tellement liées à l'hospitalité et aux œuvres de M">« de Barol , qu'il eût été difficile de les séparer de l'histoire de sa généreuse amie. On a vu comment elles se passèrent dans l'exercice de la charité, de la prière et de la résignation, et comment le prisonnier du Spielberg, le poëte illustre, ne cherchant plus que la liberté et la gloire du ciel, s'éteignit entre les bras de Dieu, entouré de soins fraternels et de pieux regrets.

La pensée religieuse avait partagé sa jeunesse avec les indépendances, et quelquefois les folies de cet âge ; elle avait éclairé et soutenu son âge viril dans une des plus terribles épreuves qu'il ait été donné à l'homme de subir; elle a réjoui et illuminé sa vieillesse de ces doux rayons du soleil couchant, qui semblent l'aurore d'un jour éternel et meilleur; aujourd'hui elle protège et sanctifie sa tombe. La foi a été chez lui grandissante, jusqu'à devenir l'unique inspiration de ses idées, le seul mobile de ses actions; entré à pleines voiles dans la vérité supérieure, il rattachait à la religion tous les devoirs, il plaçait

(1) Chap. tt.

la liberté sous ses ailes, il attendait de ses enseignements la solution des grands et redoutables problèmes qu'il se repentait d'avoir autrefois demandée aux conspirations et aux sociétés secrètes, et qu'il regrettait de voir chercher dans la violence et les révolutions; il invoquait sa lumière pour guider les sciences et la philosophie, qui trop souvent prétendent marcher seules dans un domaine hors de leur ressort, et s'égarent dans les ténèbres du scepticisme ou de l'incrédulité.

C'est ainsi qu'il exprimait ses convictions et ses espérances :

« Plus je médite, plus je com.pare, et plus je suis convaincu de la vérité de notre religion catholique; celui qui se la représente en caricature peut facilement en rire, mais quiconque l'étudié sérieusement et sans haine y découvre le principe de toute philosophie.

« Beaucoup de ceux qui l'ont professée ont été ou sont injustes, ignorants et fauteurs d'ignorance ; cela vient de ce qu'ils sont hommes , et non de ce qu'ils sont catholiques. Un parricide n'est pas un scélérat parce qu'il est fils, mais parce qu'il est mauvais fils.

« Le christianisme est philosophique au plus

I A MARQUISE DE BAROL 319

haut dcgrc , el les hommes se débattent en vain pour sortir de son cercle magique , de son cercle divin.

« Quand la science sociale aura franchi notre époque violente et pleine de contraste , on sourira de pitié à ces assertions de nos jours : le catholicisme est le christianisme corrompu par le moyen âge; il n'est plus de ce monde, nous l'avons tué.

« On verra que le christianisme fut et sera toujours la doctrine de bien faire, appuyée sur les principes les plus rationnels, unie à un culte répondant aux besoins de l'homme. Source de toute vertu dans la Judée où il est né , dans le monde païen où il s'est établi , au milieu de la barbarie du moyen âge qu'il a traversée, il ne sera pas moins fécond dans des temps plus éclairés et plus en harmonie avec lui. »

Cet acte de foi est le résumé de la pensée intime de Silvio Pellico ; il vécut en le mettant en pratique , il est mort en le proclamant.

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