LES REPENTIES
La charité a des compassions et des secours pour toutes les faiblesses et toutes les misères ; aucun dégoût, aucune répugnance ne peuvent l'éloigner du chevet d'un mourant ; elle ne recule ni devant les infirmités ni devant les plaies du corps, et s'attache, pour les guérir, aux maladies les plus hideuses de l'âme ; pendant que le monde pousse des cris de malédiction et de haine contre le meurtrier que va justement frapper le glaive de la loi, la charité, désarmée par son supplice et avide de son repentir, l'accompagne comme une sœur, l'embrasse au pied de l'échafaud, et au moment fatal lui fait entendre une dernière parole d'affection et d'espérance ; lorsque l'opinion accable de ses sarcasmes et de ses mépris la femme tombée, souvent plus victime encore que coupable, la charité poursuit jusque dans ses extrêmes égarements la brebis perdue, la relève de sa chute ,
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la réchauffe dans ses bras maternels , la porte sur ses épaules , la ramène pénitente et pardonnée au bercail, et ne la distingue de celles qui ont toujours été fidèles que par un surcroît de tendresse et de protection ; car elle sait que le ciel est plus peuplé de repentirs que d'innocences. M'"® de Barol avait cette miséricorde qui s'adresse aux plus misérables et qu'attire l'excès du mal; séduite d'abord par l'abandon des condamnées , elle se sentit portée à s'occuper des repenties. Dans ses fréquentes relations avec les pauvres , dans les aveux qu'appelait sa réputation de bonté et d'indulgence, elle avait rencontré toutes les tristes variétés , tous les douloureux degrés de la misère morale, qui commencent par la séduction et finissent par l'infamie ; elle avait reçu la confidence de hontes profondes , de poignants remords et aussi d'efforts infructueux pour échapper au joug du désordre et à la tyrannie du déshonneur; souvent son intelligente intervention était parvenue à briser les liens coupables, à faciliter des réconciliations avec les familles et à remettre des égarées sur le chemin de l'honnêteté ; mais elle comprit bientôt que ces âmes si profondément atteintes demandaient, pour leur guérison , un air plus pur, un régime plus sévère que celui du monde , et qu'avant de rentrer dans les difficultés et les épreuves de la vie ordinaire il leur fallait passer par les méditations et l'ensei-
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gnement d'une solitude recueillie. Elle fonda, pour celles qui venaient solliciter protection et secours , une série d'institutions qui répondaient à tous les degrés de leur pénitence et à toutes les nuances de leur repentir.
Elle commença par ouvrir un refuge qu'elle confia aux sœurs de Saint- Joseph, et qu'il fallut bientôt agrandir, tant étaient nombreuses les pauvres femmes qui réclamaient la faveur d'y expier leur vie passée et de retourner au devoir.
Aucune force n'amenait , aucune barrière ne retenait ces prisonnières volontaires ; toutes les portes étaient ouvertes à qui voulait sortir, et l'autorité ne s'exerçait que pour renvoyer celles qui ne faisaient aucun progrès, ne tentaient aucun effort pour se corriger, et dont la présence pouvait être un scandale ou un danger pour les autres. Dans cet asile le temps se partageait entre le travail et la prière , et après deux ou trois ans passés dans cette maison de convalescence, la femme ou la jeune fille réconciliée avec Dieu , réhabilitée à ses propres yeux par l'énergie et la solidité de la pénitence, rentrait dans le monde avec la volonté et le courage de bien vivre ; elle y reprenait une place qu'avait reconquise son expiation et que justidait sa persévérance.
Les repenties que Dieu appelait à lui au mdieu de leur pénitence témoignaient, par rédification
de leur mort , de l'heureuse influence du refuge ; c'est après avoir assisté à ces derniers moments , visités par la grâce , sanctifiés par la foi , que M'"« de Barol ne pouvait s'empêcher de s'écrier : « Quelle consolation de dépouiller ces jeunes créatures de l'impur limon qui les souille, et de les voir mourir comme des anges qui remontent au ciel ! »
Plusieurs sentaient avec le remords le besoin d'une réparation plus sévère, et l'ardent désir de consacrer uniquement au Dieu qui leur avait pardonné le reste d'une vie dont elles pleuraient amèrement les commencements; M"^^ de Barol no put refuser à leurs instances une nouvelle fondation.
Auprès de la maison du refuge s'éleva un couvent qui reçut comme religieuses les pénitentes à qui le régime temporaire du refuge ne suffisait plus; ces servantes de l'humilité, de la chasteté et de l'obéissance prirent le nom de la sainte dont elles voulaient imiter la pénitence, après en avoir suivi les égarements. Les Madeleines eurent la même chapelle que les habitantes du refuge, mais dans une section séparée, et les prières des religieuses et des repenties s'élevèrent ensemble devant l'autel de Celui qui reçoit avec la même atïeclion tous ceux qui se réfugient dans son Cœur, mais les appelle à différentes demeures dans la maison de son Père.
La marquise avait hésite longtemps à prendre
la responsabilité d'une pareille fondation ; elle avait peur, elle laïque et femme du monde, de fonder un monastère avec des éléments qui venaient de si loin; elle demanda conseil aux ecclésiastiques les plus charitables et les plus éclairés. Les encouragements du vénérable archevêque de Turin la décidèrent; elle rédigea elle-même les règlements du couvent, que l'archevêque approuva, se montra difficile pour les admissions, imposa un noviciat sévère , et suivit avec une tendresse mêlée de crainte et d'anxiété les premiers pas de cette communauté. Ce fut pour elle qu'elle composa une série de méditations terminées par cette prière : « 0 mon Dieu , mon bon Dieu , je vous donne de bon cœur mon temps, ma santé, et je vous offre avec ardeur ma vie pour obtenir de votre miséricorde que la sainte simplicité qui vient de votre amour prenne possession de l'àme de ses pauvres enfants, qui se nomment Madeleines , et qui me regardent comme une mère. »
Après avoir éprouvé la vocation et l'aptitude de ces nouvelles religieuses, elle leur confia le soin de ramener au bien et d'élever dans la vertu les enfants dont l'âge n'avait pas protégé l'innocence et qui avaient déjà failli, victimes précoces de la dépravation humaine, et quelquefois, hélas! de l'infâme cupidité de leurs parents. Ces pauvres petites filles , recueillies sous le nom de Madda-
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lenine, petites Madeleines, curent aussi leur maison à côté du couvent , et se purifièrent aux sources sacrées de l'éducation religieuse. Enfin entre le couvent et le refuge, une quatrième institution reçut les pénitentes qui , après avoir passé par le refuge, ne voulaient plus retourner dans le monde, sans cependant avoir la vocation monastique. Sous le nom d'Oblates de Sainte- Marie- Madeleine , elles formèrent un tiers ordre qui s'adonna aux œuvres de bienfaisance , spécialement aux soins des malades dans les hôpitaux.
Toutes ces maisons de réhabilitation et de salut furent bâties dans la banlieue de Turin, près de la région appelée le Val d'Occo. M"'° de Barol avait choisi pour ses fondations le voisinage de ce lieu , consacré par le souvenir du martyre d'une partie de la légion Thébéenne , dont le massacre , suivant la tradition, avait fait donner à l'endroit où elle fut frappée le nom de la vallée des Tués , vallis Occisorum. Dans le siècle dernier, les vertus du bienheureux Sébastien Vulpi , de l'Oratoire de saint Philippe de Néri, y avaient brillé d'un merveilleux éclat ; c'était là que lors du siège de Turin , en 1704, le saint homme s'était exposé aux plus grands dangers pour relevé»' les blessés du champ de bataille, consoler les mourants , rendre les derniers devoirs aux morts, et avait étonné les armées elles-mêmes par le courage <'l l'ardeur de son
dévouement; cette vallée devait de nos jours acquérir une illustration nouvelle et devenir la véritable patrie de la charité. Sous le nom de petite maison de la Providence, le chanoine Cottolengo y a fondé un hôpital qui reçoit plus de deux mille personnes, et que M"" Fransoni a appelé une œuvre gigantesque, digne de l'admiration et de l'étude non-seulement du Piémont et de l'Italie, mais de l'Europe entière. A côté a été bâti l'oratoire de Saint-François-de-Sales, où sont élevés sept cents jeunes gens ; plus loin le Bon- Pasteur donne asile à plus de trois cents jeunes filles; la maison de Saint- Pierre- aux -Liens est destinée aux fdles libérées; l'asile de Sainte -Zite est ouvert aux femmes qui veulent se mettre en service. Enfm deux cents jeunes pénitentes sont recueillies dans la maison de la Sainte- Famille, création de l'abbé Gaspard Saccarelli , que Dieu rappela de ce monde, dans la force de l'âge , deux jours après la marquise de Barol.