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CHAPITRE IV

LA VISITE DES PAUVRES ET LES INSTITUTIONS POUR L ENFANCE ET LA JEUNESSE

La société moderne , au point de vue de la bienfaisance comme par bien d'autres cotés , présente avec celle qui l'a précédée un immense contraste.

Autrefois et sous l'inspiration du christianisme , qui succédait à un régime oublieux et dédaigneux des pauvres , la piété était sans cesse excitée par une action extérieure et sensible , et toutes les institutions charitables et religieuses semblaient avoir pour but la manifestation , et comme une exposition permanente de la soutTrance; l'indigent passait sa vie sur les chemins , étalant ses plaies, sa nudité, sa vieillesse , sollicitant par les prières et les gémissements la compassion des passants; il accomplissait à travers le monde un continuel pèlerinage que chacun devait accueillir et encourager ; à chaque pas les maisons de secours, comme l'indique encore leur nom, lui offraient une gêné-

reuse hospitalité, et les monastères avaient toujours à sa disposition le pain du jour et l'asile de la nuit.

Au moment où le travail, après avoir été le signe de l'esclavage et la peine du condamné, devint la propriété et le monopole de l'ouvrier privilégié , la pauvreté fut une sorte de profession dans l'État , et eut une mission dans l'Église; c'était une prédication vivante, allant au-devant du riche et se plaçant sur son passage, pour lui rappeler le devoir le plus impérieusement commandé par l'Évangile, et lui offrir le salut par l'aumône.

Aujourd'hui on arrive à la charité par un chemin tout opposé; la société semble avoir peur de la vue du pauvre; la loi fait de sa demande une faute et de sa prière un délit ; elle l'exile des rues et des places publiques, et lui interdit le droit de montrer au dehors ses titres à la pitié. Notre siècle reproche aux couvents d'avoir favorisé l'inaction et encouragé la paresse par la prodigalité et la facilité de leurs aumônes. Sous la loi du travail libre et mis à la portée de tous , l'Église catholique, sans partager ces préventions, s'est associée plus d'une fois aux mesures prises pour l'extinction de la mendicité ; elle reconnaît combien il est difficile de relever l'àme de l'enfant ou do l'homme accoutumé à demander la vie au hasard de la générosité publique; trop souvent la dignité cl la moralité se

perdent à la poursuite de l'argent , arraché à l'indifférence parle mensonge et l'importunité; mais cette interdiction de la mendicité ne peut être un progrès qu'à la condition qu'en défendant au pauvre de demander dans la rue, et d'introduire sa misère dans les maisons, on ira le chercher dans son triste réduit , solliciter en quelque sorte sa plainte, surprendre son isolement, et découvrir les mystères de ses souffrances. S'il ne peut plus exposer luimême ses droits à la compassion de tous , il faut que la charité aille s'enquérir elle-même de la vérité de sa situation et de la réalité de ses besoins.

On n'a le droit de défendre sa porte à la pauvreté qu'en allant frapper à la sienne; sinon , la proscription de la mendicité ne serait pas seulement la recherche d'un égoïsme qui ne veut pas troubler ses jouissances par la vue désagréable et importune de la misère ; ce serait la plus coupable , la plus cruelle des tyrannies, condamnant le misérable , au nom de la police , à mourir entre quatre murailles de froid et de faim.

Toujours la visite des pauvres a compté parmi les obligations chrétiennes; mais depuis que l'on a combattu avec plus d'énergie la mendicité , elle a été plus répandue et plus nécessaire. Saint Vincent de Paul établit la congrégation des Dames de Charité à l'époque où Louis XIV fonde les hôpitaux

généraux et fait poursuivre par les archers les mendiants qui pullulaient dans les rues et opposaient à leur expulsion de redoutables émeutes.

De nos jours la visite des pauvres, qui semblait le privilège presque exclusif des femmes, a pris un immense développement sous le nom et le patronage du saint inspirateur de toutes les grandes œuvres; partout où se sont rencontrés des catholiques jaloux de faire pénétrer dans leur vie la loi de l'Évangile, et dans la demeure de l'indigent la lumière et l'appui de la religion, ils se sont réunis sous la bannière de saint Vincent de Paul.

La visite à domicile est à la fois douce, secourable à la véritable misère et impitoyable à la fausse; elle arrache à celle-ci son masque, déjoue ses fraudes, et en môme temps elle apporte à la pauvreté véritable et sincère, avec la recherche de ses besoins et l'étude approfondie de ses souffrances, le conseil, la consolation, cette intimité qui ouvre la confiance et épanouit le cœur, quelque chose de notre esprit et de notre âme qui va trouver une âme flétrie et une intelligence affaissée, les réchauffe de son souffie, les ranime de sa vie, et leur rend avec le soulagement du présent l'espoir en l'avenir. Parlout où le bienfaiteur s'asseoit à côté du patient, la souffrance perd de son amertume,

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la misère de son désespoir, et la charité devient le missionnaire de la prévoyance et du travail. Si l'aumône faite sans discernement peut changer en élément de dégradation morale un secours matériel; lors même qu'elle arrive à propos, elle n'a trop souvent pour celui qui la fait ni douceur ni moralité. Il obéit à une sorte de mouvement mécanique, ou tout au plus à l'impulsion d'un instinct qui ne survit pas à sa rapide satisfaction, tandis que la recherche du pauvre chez lui exige un effort , impose un sacrifice , fait naître les réflexions les plus sérieuses et les plus salutaires, et applique au profit de la miséricorde toutes les puissances et toutes les volontés de l'âme; elle est en même temps féconde en précieux enseignements; elle ne se contente pas de révéler les besoins physiques qui frappent et émeuvent quiconque vient s'asseoir à côté d'un foyer glacé , d'un lit sans matelas et sans couverture , et d'une table sans pain; ce n'est pas assez pour elle d'obtenir par ce touchant spectacle des sacrifices plus étendus et des aumônes plus abondantes. En pénétrant plus profondément dans les secrets de la misère, elle excite l'intelligence et en fait jaillir la pensée des plus grandes et des plus utiles fondalions.

Le visiteur rencontre dans une chambre déserte le nouveau-né suspendu à un clou ou abandonné dans son berceau ; il entend ses cris qui appellent

en vain le lait et les soins de sa mère, occupée au loin dans un atelier, ou traînant à travers les rues sa boutique ambulante; l'idée de la crèche lui apparaît; il trouve, dans une mansarde, un petit enfant exposé, en se jouant avec des allumettes chimiques, à mettre le feu à la maison et à brûler ses frères encore plus jeunes que lui , et il invente l'asile ; et lorsqu'au sein des familles insouciantes et découragées il découvre l'ignorance brutale du vagabond de huit à douze ans , les tristes conséquences de sa vie errante sur les places publiques à l'école de la paresse et du vice; lorsqu'il voit l'abîme vers lequel marche en riant et les yeux fermés la jeune fille livrée, sans guide et sans avertissements, aux séductions, aux pièges cachés sous les pas de l'apprentie et de l'ouvrière des manufactures, il descend de l'humble réduit où il a appris toutes ces choses pour aller bâtir des écoles et fonder des patronages.

M'"° de Barol avait reçu , dès ses premières années, ces grandes et utiles leçons, et voulut y conduire les autres. Peu de temps après son arrivée à Turin, elle avait formé une association de charité qui avait pour but le secours à domicile ; elle la présidait très-exactement, et l'animait de son zèle, de son activité et de son intelligence ; elle apprenait ù SCS associées à procéder dans leurs enquêtes avec une circonspection également éloignée de la

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défiance et de l'aveuglement, à prêter la main à l'impuissance en refusant d'encourager la paresse, à ne faire sentir de la protection que l'affection et non la supériorité, et à rappeler au devoir sans provoquer à la profanation et à l'hypocrisie ; elle voulait qu'on marchât entre la faiijlesse qui excuse tout et la rigueur qui ne pardonne rien ; mais , en recommandant d'unir la prudence du serpent à la simplicité de la colombe, elle aimait mieux, comme saint François de Sales , pencher du côté de la colombe. Dans ces malheureuses familles que trop souvent leurs fautes avaient précipitées et maintenaient dans la misère, elle plaignait le pauvre entant à qui personne n'avait enseigné le droit chemin , le malade dont les souffrances négligées avaient aigri le caractère, le déshérité qui n'avait connu la société que par ses sévérités et l'ordre par ses exigences ; mais surtout elle n'oubliait jamais que, sous l'enveloppe la plus grossière, sous la forme la plus dégradée il y avait une àme née d'un souffle divin, appelée à la céleste patrie, qui ne différait peut-être des meilleures que par l'absence d'éducation, par la fatale influence d'une misère héréditaire, d'un entourage corrompu et corrupteur; àme du pauvre, chère à Dieu par-dessus toutes les autres, et qui trouverait auprès de lui plus d'indulgence et de miséricorde que ces êtres en apparence privilagiés à qui le bien-être rend la

vie facile , et qui n'ont eu jamais besoin de résignation.

Dans les visites qu'elle faisait au nom de sa société de charité, elle était heureuse de la joie qu'elle apportait, et jouissait, plus qu'en ses splendides palais , d'une richesse qui lui permettait d'essuyer tant de larmes. Une conversation avec la pauvre femme qui ne savait lui parler que de ses malheurs lui inspirait plus de graves pensées , plus de profonds aperçus sur la nature humaine, plus de sujets de réflexions et d'étude , que toutes les magnificences de l'esprit et de la parole ne pouvaient lui en fournir, et elle revenait de ses courses à travers la misère plus amie de l'humanité ; car sous cet amas de ruines elle découvrait presque toujours des restes d'élévation, des débris de grandeur, et plus souvent qu'on ne pense des exemples admirables de résignation chrétienne et des modèles de vertu, brillant d'un vif éclat au milieu des ténèbres de l'ignorance ; en même temps elle découvrait les lacunes à combler, les institutions à perfcclionner dans le domaine de la charité, et elle en a rapporte la pensée de la plupart du ses œuvres.

Au milieu de la multitude d'enfants abandonnés sans soin et sans surveillance qu'elle rencontrait dans les cours, les escaliers et presque à chaque étage des maisons de ses pauvres , elle conçut le

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projet de fonder un asile, comme elle en avait vu en France.

L'institution eut quelque peine ù se faire comprendre et accepter, et lutta pendant plusieurs années contre l'indifférence générale. M'"" de Barol, sans se décourager, prit le meilleur et le plus court moyen de la faire réussir; elle l'installa dans son palais, et y ouvrit deux salles, l'une pour les garçons , l'autre pour les filles. Peu apprécié d'abord, le bien se fit dans l'obscurité et en silence ; mais peu à peu on remarqua la bonne influence que l'asile exerçait sur les petits enfants; ils étaient mieux portants, mieux tenus, plus tranquilles et plus obéissants à la maison , ils prenaient goût à des exercices qui les disciplinaient en les amusant ; les mères se firent les premiers apôtres d'une œuvre qui leur donnait plus de sécurité, et rendait leurs enfants meilleurs. L'opinion publique suivit les reconnaissances maternelles, et les asiles conquirent bientôt en Piémont la place qu'ils occupent aujourd'hui partout; le monde lui-même rendit justice à celte charmante institution , qui tient à la fois de la nourrice et de la mère, introduit l'ordre dans les mouvements irréfléchis du petit enfant, change ses cris en chants, ses jeux en études , son tapage on harmonie , et prépare ses premières années à la vie plus sérieuse de l'école. C'est aussi en visitant les pauvres que M™* de

Barol comprit l'importance de l'instruction pour les ouvriers; quand elle est bien dirigée, quand l'éducation chrétienne la préserve des prétentions de l'orgueil et des aiguillons de l'envie, l'instruction est à la fois une lumière qui dépouille l'homme du peuple de la brutalité des grossiers instincts, qui éveille son âme aux idées nobles, au goût des choses élevées, et un capital qui féconde le travail , multiplie les forces physiques, et met à la disposition du plus humble les moyens de s'élever honorablement à l'aide de l'expérience universelle. Si l'on reproche légitimement à l'industrie de faire trop souvent de l'ouvrier une machine , et de l'enfant un outil, c'est moins encore pour le rude labeur qu'elle impose à l'atelier que pour le temps qu'elle enlève à l'école.

L'Église, la gardienne si fidèle des âm.es, a institué des ordres religieux dont l'unique mission est l'enseignement, et nous avons vu M™^ de Barol obligée d'introduire dans les prisons le catéchisme par la classe.

La femme , que Dieu a créée la première institutrice des générations nouvelles, a besoin de savoir pour comprendre et remplir toute la grandeur de ses devoirs; mais sa science plus que toute autre doit être imprégnée de christianisme. La mère impose en quelque sorte la forme à l'unie de ses enfants ; elle donne l'accent et le sens à leur parole ,

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et son cœur a, pour les instruire et les initier aux croyances qui seront leurs guides, des arguments et des raisons que la raison ne connaît pas : elle jette en eux cette semence qui , sous l'ardent soleil de la vie et l'influence des événements, deviendra les motifs de leurs jugements et les mobiles de leurs actions. Les hommes expérimentés dans la science des âmes, appelés aux derniers moments de ces longues existences battues par tous les vents, tourmentées par toutes les tempêtes, et où il semble qu'aucun principe, aucune croyance ne soient restés debout, retrouvent encore gravée et immuable, sous les ruines et les cendres des passions, la trace des premières notions données par une mère; les doutes, les objections, les incrédulités , accumulés par tant d'années d'égarement et d'oubli , n'ont pu effacer le souvenir encore vivant de la première prière apprise sur les genoux maternels.

M™^ de Barol ne cessa toute sa vie de travailler à la multiplication des écoles primaires; elle en fonda pour les jeunes fille dans toutes ses terres et jusque dans son palais de Turin ; elle en confia , autant qu'elle le put, la direction à des congrégations religieuses; car l'aptitude, le talent, les connaissances spéciales n'étaient pas à ses yeux des conditions suffisantes pour une bonne institutrice; elle lui demandait l'abnégation, le renoncement à soi pour

se donner à ses élèves , et l'esprit de sacrifice qui imprime à la leçon tant d'autorité; elle cherchait avant tout l'inspiration de la foi qui ne sépare jamais le développement de l'esprit de l'amélioration du cœur, fonde chaque notion sur un principe, chaque progrès sur un devoir, et ne met des armes nouvelles et puissantes aux mains de l'intelligence qu'en lui apprenant à s'en servir au profit de son perfectionnement et pour le bien des autres. Personne ne l'implorait en vain lorsqu'il s'agissait de la fondation d'une école. Au diocèse de Pignerol , M^ Ghervaz se plaignait de voir ses enfants catholiques condamnés à fréquenter les écoles protestantes , faute de ressources pour en fonder où leur foi ne courût aucun danger; il s'adressa à M'"^ de Barol , et en obtint la somme nécessaire pour faire la meilleure et la plus charitable des propagandes, en établissant dans un grand nombre de ses villages des instituteurs catholiques.

Mais le génie charitable de M"''' de Barol ne pouvait s'arrêter là : tout se tient dans la moralisation d'une époque et d'une nation; même au point de vue exclusif de l'intérêt des pauvres et des petits , il faut que le christianisme soit le professeur de toutes les intelligences et le maître de toutes les âmes. La religion est nécessaire au peuple, disait autrefois certaine philosophie , parce qu'elle lui enseigne la résignation et lui fait accepter les iné-

galités de la terre par l'espérance des compensations du ciel ; mais pour qu'un peuple soit chrétien il faut que la charité du riche vienne en aide à la résignation du pauvre, que les supérieurs en science, en position, en autorité, donnent l'exemple de la foi et des vertus chrétiennes et montrent lo chemin du devoir. On s'habitue facilement à accuser le peuple des désordres sociaux; on rend responsable sa mauvaise éducation de tout ce qui menace les mœurs publiques et la sécurité générale : on oublie que les leçons ne viennent pas seulement de l'école primaire et de l'atelier; l'enseignement parle et agit par toutes les voies et par toutes les influences. L'air que le peuple respire est vicié par ce qui s'exhale d'impur et de faux au-dessus et autour de lui; aussi M"^'' de Barol voulait-elle qu'en Piémont l'instruction chrétienne pénétrât dans tous les rangs; d'ailleurs, pleine de compassion pour les souffrances et les misères partout où elle les rencontrait, elle ne mesurait pas seulement le malheur à la pauvreté, elle avait aussi pitié de ces heureux du siècle pour lesquels l'Évangile a de si terribles malédictions, dont la puissance mal dirigée est une arme qui les blesse , et dont la fortune, qu'ils n'ont pas appris à dépenser sagement, devient une tentation de désordre et une facilité de décadence. Au commencement du siècle, lorsqu'on France il fallait relever sous les ruines accumulées tout ce

qui régénère une nartion et ranime dans une société la vie près de s'éteindre, à côté des églises restituées au culte, des prêtres rappelés aux autels, des sœurs de Charité rendues aux hôpitaux et aux pauvres , une congrégation s'était formée pour l'éducation des femmes d'une position supérieure. Les Dames du Sacré-Cœur n'avaient pas tardé à se répandre dans un grand nombre d'autres pays ; partout où elles avaient ouvert leurs maisons , rapidement remplies , leur influence sur la jeunesse confiée à leurs soins s'était manifestée par l'instruction solide , par la piété de leurs élèves , et la pratique des vertus religieuses et domestiques. Si dans la maison du pauvre, dans l'atelier de la ville et jusque dans la rue des villages on s'apercevait de la présence d'une sœur et de son école, à la modestie, à la politesse, à la bonne tenue des petites filles; dans les hôtels et dans les salons on reconnaissait l'existence d'une maison du Sacré-Cœur à la distinction, aux principes solides, à la sévérité des mœurs 'des jeunes filles et des jeunes femmes de la société.

La ville de Turin avait grand besoin d'une institution de ce genre ; le monde n'était pas resté insensible à la contagion de la philosophie française du xviii" siècle, et aux exemples de corruption qu'avait provoqués dans les rangs les plus élevés la liberté de penser et d'agir; les mœurs avaient subi

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la décadence de la Toi , les vicissitudes si sérieuses et si profondes de la politique avaient laissé dans la plupart des intelligences le dégoût de la liberté, sans apporter la réforme de la vie; la frivolité s'était accrue du silence de la discussion , et les plaisirs bruyants étaient devenus la principale affaire des salons et comme la protestation contre les rudes épreuves des révolutions. M"^» de Barol à son arrivée en Piémont avait été très-frappée et un peu scandalisée de cet état de choses ; elle en chercha le remède dans l'introduction de ces institutrices qui déjà avaient fait leurs preuves. Elle obtint du roi Charles -Félix d'appeler à Turin les Dames du Sacré-Cœur, et pour hâter et compléter leur établissement, elle leur fît donner par son mari sa magnifique villa du Casino, près de Turin; elle s'applaudit toujours de cette fondation , et longtemps après elle lui rendait ce témoignage : « Le Sacré-Cœur a élevé en grand nombre les femmes les plus distinguées de la société de Turin ; aucune n'a mal tourné et ne s'est montrée dans le monde frivole et coquette. »

M""" de Barol s'occupa aussi de l'avenir de ces familles qui, placées dans le commerce et l'industrie, entre la femme du monde et l'ouvrière, ne trouvent pas toujours dans la modicité de leur fortune les moyens de donner à leurs enfants une éducation en rapport avec leur position sociale ; elle

leur fournit à la fois la pension , le règlement et les maîtresses, se chargea de bâtir une maison dans les meilleures conditions d'hygiène et de salubrité , régla elle-même Tordre et la nature des études , proportionnées à l'intelligence des jeunes filles, fixa un prix en harmonie avec les ressources des parents, et n'hésita pas à fonder de nouveau un ordre religieux pour le mettre à la tête de l'institution; elle plaça cette congrégation sous l'invocation de sainte Anne , et en choisit les premiers membres parmi les jeunes filles dont elle avait reconnu l'aptitude et la vocation; le noviciat fut établi dans son palais en attendant la maison qu'elle construisit pour la communauté.

A la suite de cette fondation , et pour compléter l'œuvre de l'instruction par celle de l'apprentissage, M'""^ de Barol se plut à réunir toutes les formes que la charité a pu inventer pour sauvegarder les années si exposées et si précieuses de la jeunesse.

Trois institutions furent fondées par elle, qui poursuivent le même but , à l'aide d'organisations diiïérentes.

Les Juliettes , appelées ainsi du nom de leur bienfaitrice, sont reçues gratuitement dans le couvent de Sainte-Anne, et constituent un petit internat où elles retrouvent la maison paternelle et l'atelier, la mère et la maîtresse.

L'ouvroir de Saint-Joseph est un externat où les

apprenties , gardées seulement pendant le jour, complètent leur instruction primaire , se livrent aux travaux de la vie domestique et apprennent un état; elles retournent passer la soirée et la nuit chez leurs parents.

Enfin, les Familles Ouvrières réunissent chacune douze ou quinze jeunes filles sous la conduite d'une dame qu'elles appellent leur mère; elles sont logées, nourries, entretenues dans la maison, et vont faire au dehors leur apprentissage.

Trois familles ont été ainsi établies , celles de Sainte -Marie, de Saint-Joseph et de Sainte-Anne. Chacune de ces maisons est placée sous la direction des sœurs , chargées également de l'instruction scolaire; l'enseignement professionnel interne et externe est confié à des maîtresses habiles , de principes sûrs et d'une conduite irréprochable.

Une juste sévérité procède à l'admission des enfants ^surveille leur conduite, exclut toutes celles qui s'écartent de la règle. Le patronage des Dames protectrices les suit encore lorsqu'elles sont devenues ouvrières; il les soutient de bons exemples et de bons conseils , et une dot, fruit de leurs épargnes et de la générosité de leur fondatrice , facilite leur établissement.

Aussi toutes les jeunes filles élevées dans ces institutions jouissent-elles de l'estime et de la faveur universelles ; à leur sortie on les demande

de tous côtés comme ouvrières; elles ne connaissent pas de chômage , et il faut s'inscrire longtemps d'avance pour les obtenir; lorsqu'elles sont en" âge de se marier, d'honnêtes gens sont heureux d'associer à leur vie et à leur fortune des femmes sages et laborieuses qui , sous l'aile de la religion , ont fait l'apprentissage du travail, de la prévoyance et de toutes les vertus domestiques.

M""" de Barol aimait à suivre les progrès de ces trois formes de l'apprentissage, à en comparer les résultats et à constater l'influence sur la conduite morale de ces différents degrés de surveillance et de protection ; mais elle avait un faible pour les familles ouvrières; si l'internat, en élevant la jeune fille à l'ombre du sanctuaire, maintient intacts et purs les principes ei les bonnes habitudes, il peut dévier quelquefois et devenir une occasion de chute dans sa perfection même : car celle qui a grandi derrière les murs d'une sainte maison dans l'ignorance du mal et l'inexpérience du monde , n'est pas toujours suffisamment armée contre les dangers qui l'attendent aux jours de sa liberté , et , comme la fleur qui a poussé à l'abri de la froidure et des vents, elle résiste plus difficilement aux tourbillons et aux tempêtes du dehors. L'ouvroir laisse plus de place à l'épreuve et à la science de la vie ; mais l'apprentissage interne n'a pas toujours la variété, le fini et surtout les conditions techniques

et professionnelles de l'atelier; l'ouvrière en sort souvent moins habile , tandis que les familles , comme les avait organisées l'intelligence de M""^ de Barol, lui semblaient réunir toutes les conditions d'avenir, quelque chose de la communauté et du monde, de la famille et de l'atelier, empruntant à l'une sa moralité, à l'autre sa science, et conduisant ainsi la jeune fille vers le double but proposé à ses efforts, l'apprentissage de la vie et celui d'un état.

Dans son testament, après avoir assuré la prospérité des institutions qu'elle a fondées, M'"® de Barol s'occupe encore de préparer de nouvelles ressources pour l'éducation de la jeunesse; elle lègue une somme considérable destinée à commencer la construction du collège Barol , pour y recevoir, dit-elle , moyennant une faible pension , les jeunes gens catholiques du Piémont dont les familles ne sont pas assez riches pour pourvoir aux dépenses de leur éducation ; quinze places gratuites sont réservées à ceux qui annoncent des dispositions pour les arts ou les sciences : la direction de ce collège doit être confiée à un ordre religieux.

Enfin dans le même testament elle fonde un patronage de jeunes gens; elle demande qu'ils se réunissent le dimanche dans un jardin attenant à l'église qu'elle venait de fonder; là, après les offices et l'instruction du prêtre, ils trouveront des Jeux ,

des récréations honnêtes , une bibliothèque de bons hvres , tout ce qui entretiendra la persévérance dans leurs habitudes religieuses , tout ce qui facilitera l'observation de la loi du repos. Ainsi sa charité n'est pas épuisée par tant d'œuvres en faveur des jeunes filles : si elle y a consacré toute sa vie , elle veut que les jeunes gens aient leur part de sa sollicitude après sa mort , et cette sollicitude s'étend à toutes les classes et à toutes les institutions; aux jeunes savants, aux jeunes artistes elle lègue un collège , et aux enfants du peuple un patronage , l'institution qui répond le mieux aux besoins, aux instincts de la jeunesse ouvrière; car en sortant de l'école pour entrer dans les ateliers elle oublie vite le chemin de l'église et les préceptes de l'Évangile, si elle ne trouve pas à l'heure où la suspension du travail l'abandonne à tous les entraînements , à toutes les séductions de la liberté , une main pour la conduire , une voix pour l'appeler.

Parmi les enfants qui tendent les bras vers la charité , aucuns ne sont plus dignes de pitié que ces pauvres petites créatures que des maladies, des infirmités précoces enchaînent tristement à l'âge du mouvement et de la gaieté ; devenues le fardeau et le chagrin de la famille dont elles devaient être l'espérance et la joie , elles passent dans la souffrance et les larmes les années joyeuses de l'en-

fance, et n'en connaissent pas les doux sourires. M""" de Barol , qui avait souvent rencontré de ces malheureuses enfants parmi les populations dont la misère étiole la santé et corrompt le sang, ne trouvait nulle place pour les accueillir dans les institutions publiques; elle conçut le projet de leur ouvrir un asile spécial. Elle lut dans un journal le récit du crime d'un père qui , irrité des gémissements de sa petite fille depuis longtemps malade , l'avait arrachée de son lit et jetée par la fenêtre, et elle se décida à fonder un hospice des enfants malades et infirmes. Elle essaya d'abord à Moncalieri ; mais la nécessité d'être à la portée des médecins les plus habiles fit transporter la maison à Turin; l'hospice de Sainte-Philomène fut élevé auprès du Refuge et du couvent de Sainte-Madeleine; les sœurs de Saint-Joseph en eurent la direction ; il est destiné aux enfants de trois à douze ans.

Dans cette nouvelle fondation toutes les inventions de la science et toutes les recherches de la bienfaisance ont été réunies pour amener la guérison et hâter la convalescence; aucun genre de remèdes n'y manque, aucun mode de traitement n'y est négligé; une salle est confiée aux médecins homœopathes , et le choix du traitement est laissé aux parents. Enfin une salle mortuaire est pourvue de tous les appareils nécessaires pour prévenir l'erreur fatale des sépultures anticipées.

Les petites malades sont si admirablement soignées dans la maison de Sainte-Philomène, qu'elles pleurent lorsque, guéries, elles doivent la quitter ; elles s'y attachent comme à la maison maternelle, et il faut quelquefois employer la force ou la ruse pour les rendre à leurs familles.

A la vue de cet ensem ble d'institutions destinées à la jeunesse, de cette échelle qui de l'asile passe par l'école , par l'orphelinat , par l'ouvroir, par la réunion des Juliettes , par la maison de Famille , offre le Sacré-Cœur à la richesse , Sainte- Anne à l'industrie, Saint-Joseph au travail, Sainte-Philomène à la maladie, ouvre le Refuge à la reconciliation , le couvent des Madeleines à la sainteté du repentir, la maison des Oblates aux expiations de la charité, et ne s'arrête qu'au dernier échelon, au centre même de la prison pour y faire entrer l'école, le catéchisme et le travail, qui ne serait frappé d'étonnement et d'admiration devant cette puissance, cette persévérance d'une femme parcourant seule, en le fécondant , cet immense domaine de la miséricorde? Dès qu'un besoin lui est révélé, dès qu'une misère la touche, elle en sonde toutes les profondeurs ; elle poursuit le mal sur les hauteurs comme dans les plus bas fonds, oppose à chacune de ses nuances une œuvre, à chacun de ses degrés une institution , et à force de créations et de sacrifices parvient à ne pas laisser sans gué-

rison une seule blessure , sans réparation une seule lacune : tel est, en effet, le caractère de la charité de M"'*' de Barol ; elle ne savait pas faire les choses à demi et se reposer en chemin; elle possédait cette universalité du génie catholique qui embrasse tout dans son affection et sa sollicitude. Beaucoup, et des meilleurs, se donnent une part limitée, une tache spéciale; ils concentrent leur action sur un point du vaste horizon des misères humaines ; M"'^ de Barol ne partageait pas , elle était toute à tous; il fallait que le travail fût complet , l'ouvrage achevé, qu'entre ses mains l'âme fût nourrie comme le corps , le riche instruit comme le pauvre , et qu'elle fît profiter de ses fondations la nation entière comme le plus humble elle plus abandonné de ses enfants.

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