APPROBATION DES ŒUVRES
Lorsqu'une assez longue expérience eut fortifié sa confiance dans l'utilité et la solidité de ses œuvres, M'"" de Barol crut le moment venu de demander pour elles cette consécration que , par la main de son Souverain Pontife, l'Église accorde aux institutions qu'elle adopte. Munie de toutes les recommandations de l'archevêque de Turin, elle partit pour Rome en 1845, afin de donner au Saint- Père connaissance de ses fondations et d'obtenir de lui l'approbation de ses deux ordres religieux, Sainte-Anne et les Madeleines.
L'entreprise était hardie et le succès difficile; il est d'usage à Rome de donner aux corps rehgieux nouvellement établis une sorte de sanction inférieure; le Saint-Père leur accorde ce qu'on appelle la louange, la Iode , mais ajourne le jugement solonnel et l'adoption définitive au temps où l'épreuve aura été plus longue et plus complète. Gré-
goire XVI, alors sur le trône pontifical, venait do refuser l'approbation à plusieurs congrégations des plus respectables , entre autres à l'ordre de Saint- Joseph. M'"^ de Barol n'était pas femme à se laisser décourager par des précédents ; elle regardait l'approbation du Saint-Siège comme indispensable à ses œuvres , et , malgré les avertissements , elle résolut de triompher de toutes les résistances.
Elle arrive à Rome , loue une belle maison près là place d'Espagne , et commence ses visites par le cardinal Lambruschini , qu'elle avait connu à Paris, nonce apostolique , et qui remplissait alors la charge importante de secrétaire d'État. Elle lui explique le motif de son voyage et lui demande sa protection ; le bon vieillard la reçoit comme une fille , la félicite de tout ce qu'elle a fait pour Dieu et la charité, loue spécialement les institutions qu'elle veut faire approuver. Mais, en promettant d'en parler au Saint-Père , il ne dissimule pas les obstacles qu'il prévoit et la difficulté de les surmonter.
En venant quelques jours après lui rendre sa visite, le cardinal lui rapporte la conversation qu'il a eue à son sujet avec le Souverain Pontife. Grégoire XVI a exprimé la plus profonde estime pour elle et ses (ouvres , et n'a pas eu assez de paroles pour la louer; mais l'objection prévue a été faite, et il serait plus prudent de se soumettre à la loi
commune et de ne pas demander d'exception. Tous les autres cardinaux que la marquise visita lui firent le même accueil , lui donnèrent les mêmes éloges, en lui exprimant les mêmes doutes sur le succès de son entreprise.
Elle se décide alors à demander au Saint-Père une audience qui lui est accordée immédiatement ; le Pape l'accueille avec une extrême bienveillance, et lui répond avec tant de grâce et d'affabilité , qu'elle reprend confiance et laisse entrevoir à Sa Sainteté sa pieuse ambition ; mais le Saint-Père ne veuj. pas entretenir son illusion et lui laisser une espérance irréalisable. « Après avoir fait examiner par les cardinaux les instituts de Sainte - Anne et de Sainte- Madeleine, j'espère, dit-il, pouvoir vous donner la louange, mais non l'approbation.
— Oh! Saint-Père , s'écrie la marquise avec un élan qu'elle ne peut maîtriser, la louange* est bien plus que nous ne méritons, mais elle ne nous suffit pas. »
A ce cri du cœur, le Pontife spurit et l'assure de toute sa bonne volonté.
Se sentant forte de cette parole et de la bénédiction du Saint - Père , M"'" de Barol multiplie ses démarches et ses visites, sollicite de nouvelles audiences, et , à force de persévérance et d'énergie, finit par obtenir qu'au lieu de confier, suivant l'usage, l'examen de ses deux instituts à une nom-
brcuse congrégation de cardinaux , ce qui aurait exigé un temps considérable , le Pape les ferait examiner par les trois cardinaux Ostini , Blanchi et Polidori ; elle demande alors que ce petit conseil soit présidé par le cardinal Lambruschini, dont elle connaissait les bonnes dispositions ; et comme le Saint-Père refuse, s'appuyanl sur les trop nombreuses occupations du secrétaire d'État , elle lui parle si bien qu'il consent à la présidence du cardinal , si celui-ci ne recule pas devant ce surcroît de travail. En sortant de l'audience, elle court à la secrétairerie d'Étal, raconte au cardinal Lambruschini ce qu'elle a obtenu du Pape, et ne le quitte qu'après lui avoir fait accepter la présidence.
Le travail préparatoire avait été confié au Pi. P. Giusto Recanati de Gamerino, de l'ordre des Capucins , alors consulteur de la sacrée Congrégation des Évêques et des Réguliers ; la marquise étant à Saint-Pierre-aux-Licns aperçoit le P. Giusto , demande à lui parler, le prend à part, lui expose en détail son affaire et insiste pour la prompte expédition. A quoi le père répond que l'affaire est en très-bon chemin, et qu'avant peu, sans aucun doute, les deux instituts obtiendront ia louange. « Comment! la louange, reprend la marquise avec sa vivacité habituelle; la louange, je n'en veux pas, je n'en veux pas. » P]t elle renouvelle ses instances, répète ses raisons et ses arguments avec
n LA MARQUISE DE BAROL
un tel feu et une telle éloquence, que le saint homme en est comme fasciné et promet de ne rien épargner pour lui faire gagner sa cause.
Outre les lettres , les conversations , les démarches, M"'o de Barol appelait la prière à son aide; elle assistait aux matines , aux processions , aux offices des saints et surtout à l'adoration solennelle du saint Sacrement; elle ne cessait de demander à Dieu une grâce dont , à ses yeux , ses fondations ne pouvaient se passer. Elle écrivit à Charles- Albert, qui, plein d'estime pour elle, s'était toujours montré disposé à seconder et à favoriser ses œuvres ; il se hâta de lui répondre combien il s'intéressait au succès de ses démarches auprès du Saint-Siège; et cette lettre ne fut pas inutile, car elle fut imprimée dans les actes qui accompagnèrent et justifièrent l'approbation.
Enfin M'"" de Barol devait recevoir le prix de son dévouement et de la force de sa volonté ; en peu de temps, en dépit de toutes les prévisions, les examinateurs se trouvèrent d'accord : quelques modifications furent faites aux règlements des deux ordres, et, à l'étonnement universel, l'approbation solennefie leur fut accordée.
Le cardinal Ostini avait au début montré la plus grande opposition , et la marquise avait l'habitude de dire en riant qu'Ostini venait d'obstiné; ce fut lui qui, complètement changé, voulut annoncer à
M"^'' de Barol la bonne nouvelle. En l'apprenant, elle se jeta à genoux , bénit à haute voix Dieu de l'avoir exaucée, et lui demanda que la bénédiction du Vicaire de Jésus-Christ fît croître en vertus les deux instituts qu'il venait d'approuver, puis elle remercia le cardinal avec effusion; le cardinal Lambruschini vint ensuite, elle ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance; sa joie émut tout le collège des cardinaux, qui l'appelaient une nouvelle sainte Panle.
A son audience de remercîments , le Saint-Père lui donna sa bénédiction pour ses filles , pour sa maison , pour toutes ses œuvres , et elle partit de Rome, emportant au nom de la charité une conquête que tout le monde avait déclarée impossible.
Ce fut pendant ce voyage où elle avait reçu du pape Grégoire XVI l'autorisation d'entrer dans tous les monastères de femmes , que M""^ de Barol fit connaissance avec les Adoratrices perpétuelles de Jésus dans le sacrement de l'autel; à son retour elle obtint du roi Charles-Albert de faire venir ces saintes religieuses en Piémont , et s'associa à la bonne œuvre en consacrant une somme considérable à leur entretien.