LE CHOLERA
Les grandes fondations qui exigeaient tant de travaux et de dépenses, et où l'intelligence devait avoir une aussi grande part que le cœur, ne détournaient pas M'"» de Barol des œuvres particulières qui lui venaient en foule et qu'elle acceptait toujours. La campagne avait les mêmes droits à sa générosité que la ville; dans les voyages qu'exigeait souvent le soin de sa santé ou de ses affaires , elle marquait toutes ses étapes, toutes ses stations, par quelque bonne œuvre. Se trouvant aux bains de Roaro, dans la province de Venise, elle avait été invitée par la municipalité à assister du haut d'un balcon de l'hôtel de ville à une fêle populaire; en traversant une salle, elle aperçoit une masse d'outils, de vieux meubles, d'ustensiles do ménage qui cadraient mal avec la magnificence du lieu, et apprend que tout cela a été pris chez de
pauvres gens qui n'ont pu payer leurs impôts. En voyant la foule s'amuser sur la place publique, elle ne peut détourner sa pensée de toutes ces malheureuses familles qui , victimes de la sévérité du fisc, pleurent à ce moment leur pauvre mobilier et leurs instruments de travail ; à peine rentrée dans son hôtel , elle fait venir le secrétaire de la municipalité , lui paie jusqu'au dernier centime les contributions arriérées, et lui demande de faire remettre immédiatement à chacun ce qui lui avait été enlevé, avec la quittance de sa dette ; elle avait quitté le pays avant que l'on pût savoir qui on devait remercier de ce bienfait.
Partout où un malheur public ou une catastrophe éclatait, elleétait prête à donner de l'argent et à payer de sa personne; toutes les fois qu'il y avait quelque bien à faire, quelque mal à combattre, on était sûr de sa bonne volonté et de son énergie; mais jamais elle ne se montra plus active et plus courageuse que contre le terrible fléau qui, en 183.3 , vint eiïrayer et décimer la population de Turin.
Le choléra avait d'abord sévi contre Gênes et dans la Ligurie ; bientôt , s'avançant comme un incendie que rien ne saurait arrêter, il prend sa course du côté de Turin , gagne les villes voisines, et est aux portes de la capitale, semant partout sur son passage la désolation et la mort.
M'"" de Barol était alors avec son mari à leur villa , près de Moncalieri ; aux approches du fléau , un grand nombre d'habitants quittaient le pays , fuyant une contagion qui ne pardonnait à personne, et ceux qui n'avaient pas les moyens de s'éloigner tremblaient en pensant qu'au moment où arriverait l'impitoyable maladie ils allaient lui être abandonnés sans protection et sans ressources. Le bruit même se répandit que les Barol allaient fuir comme les autres ; mais on les vit arriver à Turin le jour où il fut constaté que le choléra y était. « Je reste à Turin plutôt que d'aller à Rome, écrivait à cette occasion M™° de Barol, non par courage, mais par prudence, convaincue qu'on peut bien plus compter sur la protection divine en faisant son devoir qu'en fuyant le choléra; après tout, rien ne peut arriver que ce que Dieu veut, et assurément ce qu'il veut est pour nous le meilleur. » M. de Barol, membre de la municipalité de Turin , se joignit à ses collègues pour ouvrir des infirmeries , et établir dans les différents quartiers des bureaux de secours, d'où, à toute heure du jour et de la nuit, des personnes de bonne volonté allaient porter des remèdes et des soins aux malades.
Au commencement, la marquise avait obtenu la permission de distribuer avec prudence des secours aux familles indigentes ; mais frappé du
LA MAHQUISE DE BAROL 99
caractère épidémique du choléra , et sachant avec quelle rapidité il s'attaquait aux tempéraments débiles et aux santés chancelantes, M. de Barol avait défendu à sa femme , malgré ses instances , de se mettre en contact avec les cholériques et de s'exposer à la eontagion.
« Un jour, raconte Silvio Pellico, j'étais à l'hôtel de ville lorsque le marquis entra ; il paraissait préoccupé, inquiet, et il me dit avec grande émotion que sa femme , entraînée par son zèle , et mettant de côté toute précaution , avait clé porter secours à un cholérique ; il s'assit un instant sans retrouver le calme , puis partit en s'écriant : « Mon Dieu, je vous la recommande, protégez-la. » J'aurais voulu m'élancer sur ses pas ; mais c'était l'heure de mon inspection , et je dus rester à mon poste. Une cruelle incertitude me dévorait ; le marquis, dans son émoi, ne m'avait rien expliqué, je savais seulement que M'"'' de Barol s'était mise imprudemment en contact avec un malade; je la voyais déjà atteinte du choléra, frappée de ces coups foudroyants qui avaient fait à Turin tant de victimes.
« Pendant que j'étais en proie à ces désolantes pensées , un bon vieux marchand , qui faisait partie de notre bureau de secours , vint me rassurer : il avait rencontré quelques instants auparavant la marquise et l'avait trouvée bien portante, pleine
d'énergie et de courage. « Comment, ajouta-t-il, s'imaginer que de telles âmes puissent marcher avec précaution dans le chemin de la charité ! elles s'y élancent avec ardeur, arrive ce que Dieu voudra. » Ces paroles , qui peignaient si bien la noble dame, me rendirent toute ma confiance; à peine libre, je courus m'informer d'elle, je la trouvai tranquille ; sa sérénité gagna son mari , qui ne mit plus aucun obstacle à son service auprès des cholériques. »
Dès ce moment, elle ne les quitta plus; soit chez eux , soit à l'hôpital, elle était sans cesse au chevet des malades , bravant le terrible spectacle de leurs souffrances , de leurs convulsions et de leur mort. Au milieu de cette infection , dont chaque miasme pouvait être mortel, elle se penchait vers ces malheureux pour les soutenir dans leur agonie, leur suggérer une sainte pensée, les ramener à Dieu et adoucir l'angoisse de leurs derniers moments, par la promesse qu'elle n'abandonnerait pas leurs femmes et leurs enfants.
Rentrée chez elle, le cœur déchiré de ce qu'elle avait vu , elle dissimulait sa souffrance et ses émotions pour ne pas affliger son mari , et , sans accepter pour elle aucune des louanges que provoquait sa conduite, elle exaltait la résignation des malades, le dévouement des médecins, des infirmiers , et spécialement d'un père jésuite qui, jour
et nuit et sans jamais se reposer, exerçait son saint ministère auprès des mourants.
La viiie tout entière applaudit au courage de M""^ de Barol , et le gouvernement lui décerna une médaille d'or pour sa conduite pendant le choléra. Lorsque le mal fut éloigné, la marquise n,'oublia pas les promesses qu'elle avait faites aux mourants ; elle recueillit les malheureuses orphelines que le fléau avait privées de leurs parents, et fît sortir d'une effroyable calamité une nouvelle bonne œuvre.