‹ La marquise de Barol, sa vie et ses œuvresChapitre 8 sur 32 · MALADIES ET DEUILS · texte numérisé non relu

MALADIES ET DEUILS

La vie de M'"'' de Barol ainsi employée avait à lutter contre un obstacle dont sa fermeté ne tenait pas compte , mais qui appelait sans cesse sa résignation.

Sa santé très -délicate l'exposait à de graves maladies, et exigeait de longs repos; elle ne reprochait à ses malaises prolongés que d'arrêter son activité , et de la condamner à s'occuper d'ellemême. Plusieurs fois elle se trouva mal dans ses courses charitables. Les médecins attribuaient ses souffrances aux fatigues, aux peines qu'elle se donnait, elle ne voulait jamais en convenir; ils lui conseillaient de se distraire, de voyager, de faire diversion aux soucis, aux préoccupations de ses œuvres , et elle répondait : « Je souffre, mais je n'ai nulle envie de me plaindre; je souffre, mais je suis parfaitement calme, parfaitement tran-

quille, je suis ce que Dieu veut, et qui peut m'aimer plus et mieux que lui? »

Elle trouvait une grande consolation dans les témoignages d'intérêt et de reconnaissance qu'elle ne cessait de recueillir; toutes les fois que l'on était inquiet autour d'elle, l'inquiétude gagnait tout le monde , la foule se pressait à sa porte pour avoir de ses nouvelles : on eût dit que chacun, pauvre ou riche, tremblait pour une parente ou une amie; de ferventes prières s'élevaient des couvents, des institutions qu'elle avait fondées ou secourues; on priait aussi pour elle avec ardeur dans les mansardes où elle avait apporté si souvent le pain quotidien et la parole aiïectueuse qui le rend moins amer; plusieurs offraient à Dieu leur vie pour sauver la sienne.

En 1>^47, dans une de ses plus graves maladies, à la suite d'un profond évanouissement, le bruit courut qu'elle était morte ; on dit pour elle dans plusieurs églises des messes de Requiem , et lorsqu'on apprit qu'elle était encore de ce monde, le peuple fut convaincu que les prières des pauvres avaient obtenu un miracle; à leurs instantes sollicitations, l'àme de leur bienfaitrice déjà détachée de son corps vêtait revenue pour travailler encore à soulager leur misère.

Les douleurs morales ne lui étaient pas non plus épargnées , et elle les combattait avec le même

courage; elle reconnaissait elle-même qu'il était impossible de se dévouer à faire le bien sans rencontrer beaucoup de mal et sans en souffrir. « Le désir de remédier au mal, disait-elle, l'impossibilité d'y réussir produisent une sorte de tourments et d'angoisses : mais ne sommes-nous pas envoyés en ce monde pour travailler et souffrir? Si nous ne travaillons pas pour le bien, il nous faut travailler pour la satisfaction de notre amour-propre, maître plus exigeant et plus impérieux que Dieu. A l'œuvre donc pendant notre vie, nous aurons assez de temps pour nous reposer dans l'éternité. » Elle pensait comme le bon curé d'Ars , qui non -seulement se résignait à son rude labeur sur cette terre , mais lui trouvait l'avantage de pouvoir économiser pour le ciel, tandis que là -haut, disait -il, on vit de ses rentes.

Comme elle donnait tout son cœur à ceux qu'elle aimait, elle était exigeante dans ses affections, et elle souffrait vivement de tout ce qui leur portait atteinte. « C'est une grande souffrance, écrivaitelle, de faire tout ce que l'on peut pour quelqu'un , et de ne trouver que de l'ingratitude en retour; un tel coup ne détruit pas l'affection , mais fait une large blessure au cœur, et s'il a été porté par quelqu'un que vous aimez profondément, aucune consolation humaine no saurait le guérir. »

Quoique sa vie se passât loin des siens , elle leur

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était fort attachée, et ressentait très -vivement toutes les pertes de sa famille; elle eut d'abord à pleurer sa sœur, qui était mariée en France. En apprenant sa maladie, M'^^de Barol partit en toute hâte pour aller la soigner; son dévouement ne put triompher d'un mal qui s'aggravait chaque jour, et bientôt il lui fallut aller consoler son vieux père au château de Maulevrier, qu'à sa dernière visite elle avait vu dans la joie , et où l'on fêtait alors le mariage de son frère.

Plus tard elle partagea la douleur de ce frère, qu'elle aimait de tout son cœur, et que rien ne pouvait consoler de la mort de son fils unique, jeune homme de dix -sept ans, de la plus grande espérance , et tué par accident à la chasse; mais le coup le plus sensible pour elle fut la mort de son mari, qu'elle perdit en 1838. Plus âge qu'elle, mais très- actif et d'une santé plus vigoureuse, il semblait destiné à lui survivre : c'était l'espérance de la marquise. Après quelques mois d'un malaise qui ne cédait pas aux remèdes , les médecins conseillèrent un voyage. M. de Barol partit avec sa femme pour le Tyrol , qu'il avait déjà visité, et qu'il se faisait un plaisir de revoir. Fatigué de la route , il dut s'arrêter à Vérone, où se déclara une maladie assez grave pour qu'il demandât les derniers sacrements. Lorsqu'il se sentit mieux, il se hâta de reprendre le chemin du Piémont, dans

l'espoir que l'air natal achèverait sa guérison. A l'entrée de Chiari , la marquise, qui était dans sa voiture avec un médecin, voulut lui parler; son silence fit supposer qu'il sommeillait : c'était le commencement de l'agonie, on n'eut que le temps de faire arrêter la voiture à la porte du curé , qui lui donna l'extrême -onction; un moment après il expirait.

Sa mort fut pour M'"" de IJarol une immense perte et une profonde douleur. Personne n'était plus digne de regrets. Chrétien fervent, d'une âme grande, d'un esprit juste et d'un bon sens exquis, il était doux et humble de cœur, faisait le bien dans le silence et la modestie , fuyait les grandeurs auxquelles l'appelaient sa naissance et son mérite, et n'avait voulu accepter du roi Charles-Albert, qui l'appréciait à sa juste valeur, que le titre de son ami. 11 s'était associé de cœur à tous les travaux de sa femme , qu'il facilitait et encourageait en mettant à sa disposition une grande fortune, et était fier de ses œuvres et de ses vertus. A son affection profonde pour elle se joignaient le plus grand respect et la plus vive admiration; il lui laissa tous ses biens, persuadé, disait-il, qu'elle accomplirait ses intentions en usant de son héritage pour la gloire de Dieu et le soulagement des pauvres. M""" de Barol no trompa pas cette confiance; elle se considéra comme chargée d'admi-

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nistrer cette riche succession au nom de son ancien possesseur et au profit des malheureux; elle allacha à tout ce qu'elle faisait de bien le souvenir de celui qu'elle avait perdu. Son zèle s'accrut encore par celte consolante pensée, que dans chacun de ses actes, dans chacun de ses sacrifices, il y avait une part de mérite appliqué à l'âme de son mari , et qu'ainsi leur association se continuait encore au delà de la tombe.

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