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voilà des tranches de melon confit et des barbadines en conserve ; toutes ces sucreries viennent du Brésil, où je les ai achetées ; l'an dernier, veuillez choisir.
— Faites-moi passer, je vous prie, ce fromage de Chesler. Ainsi, selon vous, capitaine, il serait téméraire d'oser choisir entre vos deux passagères de l'an dernier.
— Au moins, me le suis-je dit bien souveni ; et dans Toccasion je n'eusse trouvé qu'un seul moyen de me tirer honorablement d'affaire.
— Lequel s'il vous plaît?
— Je les aurais adorées toutes les deux.
— Voilà un cuistre qui a dans la tête toute la philosophie d'Aristote, pensa le baronnet, puis il ajouta lout haut :
— Cependant, d'après le livre qui raconte cette merveilleuse histoire, on se sent entiaîné à chéiir cette douce et mélancolique jeune fille, ravie aux sables de ses déserts orpheline et pleurant son fiancé.
En entendant ces mots, le nègre airêla sur sir Francis, des regards inquiets et briilanls.
— Avouez, mylord, répliqua le marin que
ces deux têtes de colombe doivent être sacrées, et que la main qui oseiait y loucher, serait odieusement criminelle ?
Le capitaine avait prononcé cette phrase, en se baissant sur son assiette, et en marmottant, à part lui :
« Voilà une pierre adroitement jetée dans ton jardin, homme féroce. »
— Il est certain, répondit sir Francis, en levant les yeux au plafond, que la jalousie, seule, pourrait expliquer une action aussi épouvantable.
« Je te vois venir, assassin, pensa le capitaine, devenu rouge comme un homard. » Le Cuffre trembla de tout son corps, secoua la la tête, comme pour se débarrasser d'une pensée poignante, et, prenant un plateau de cristal sur lequel étaient posées deux tasses du Japon et une cafetière d'argent, il se mit en devoir de le placer sur la table.
— Dans ce cas, continua le baronnet, je comprends à moitié que, jaloux et furieux, un amant repoussé par l'une ou l'aulre de ces angéliques créatures, fasse sauter la cervelle de
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cet heureux marquis de Candeuil qui jouit vraiment du paradis sur terre entre ces deux houris.
Le Marseillais faillit tomber à la renverse en entendant cet aveu sanguinaire. Mahïah, qui n'en avait pas perdu une syllabe, laissa tomber ses bras au nom de Candeuil, et le plateau roula en éclats devant la table sur le parquet.
— Bélître! s'écria le marin exaspéré, as-tu donc des mains de beurre ; et il leva le bras pour frapper le Caffre. Celui-ci sans bouger, fixa un fauve regard sur son maître et lui dit :
— Mahïah tue quand on le frappe !...
Le baronnet en proie à ses idées noires ou plutôt à ses deux idées fixes, depuis la question du Marseillais, leva brusquement les yeux sur le Caffre qui sortait de la salle à pas comptés.
— Comment nommez-vous ce nègre, Monsieur? Comment le nommez-vous? s'écria sir Francis, la parole émue, le regard animé.
— 11 s'appelle Mahïah, répondit le capitaine tout ébaubi.
— Mahïah ! Mahïah ! s'écria coup sur coup
le baronnet... Ah ! le malheureux 1 je l'ai deviné !
Et renversant la table de son hôte sens dessus dessous, pour se lever plus vite, sir Brecknock se jeta hors de la salle.
— Mais c'est la peste que cet Anglais, murmura M. Mathias, en suffoquant décolère, au milieu des débris de son plus riche service.
— Ah ça ! quelle noce faites-vous donc, capitaine ? dirent M. Vampire, Cocyte et Mitraille accourus au tintamare de la vaisselle.
— Ah ! mes enfants ! le diable il est à bord de r£«/(?r.^ C'est fini !.,. portez-moi dans mon lit, j'ai la fièvre et le frisson.. . Mitraille, faismoi une pleine marmite de thé.
vin
Ijcs deux éditions et le plan de M. Hatbtas*
Sir Francis n'avait si brusquement quitté le capitaine que pour courir après Mahïah qu'il rencontra au moment où le soldat passager lui criait :
— Arrive donc, negro^ que je te conte moa histoire.
— Permettez, mon brave soldat, j'ai à causer de choses très importantes avec votre camarade... Mahïah, pouvez-vous me suivre encore dans ma cabine, je ne vous retiendrai pas longtemps?
Le nègre regarda l'Anglais d'un air naïf, et répondit :
— Est-ce pour me faire la mêmeproposilion que tout-à-i' heure?
—Suivez-moi , votre temps ne sera pas perdu.
— Avance toujours, dit le soldat, quand tu auras fini avec monsieur, je l'entreprendrai tout à mon aise.
Mahïah se dirigea vers la dunette, à la suite du baronnet.
— Voilà un gaillard qui joue ici un rôle de mélodrame, se dit en riant le militaire. Si je n'étais en pleine mer, je me croirais à l'Ambigu-Comique... Ah ! bah ! vive Madelon, la rose des roses, et vive AUevart, sac à papier ! dans moins de quinze jours je serai dans la noce jusqu'au cou, avec des rubans blancs à mon chapeau et des bouquets à mon habit. Saint Mahomet, comme elle sera gentille , mon épousée ! Je la vois d'ici, devant M. le Maire, à l'église et sur le pré! Au moins si madame la marquise de Candeuil, ma vieille marraine habitait le château, elle nous ferait de fières étrennes ; mais il n'y faut pas penser.
DE CAÎSDEUIL. 485
La pauvre brave femme doit être morte, à l'heure qu'il est, et je ne sais ce que son fils est devenu.
Une supposition, si le ca[)itaine de Caiideuil était pur hasard au chîiteau... j'irais le trouver, dame, et je lui dirais : « Monsieur le marquis, c'est moi, Cornette, un ancien zéphir^un peu loustic de la province dOran, un ancien filleul à madame votre mère, un ancien mauvais sujet, mais un bon diable après tout, donnez-lui la place de concierge ou le bail d'une de vos fermes... Ah! que tu es bête, mon ami Cornette, tu jacasses tout seul comme une pie, et tu dis plus de sottises qu'il n'y a de poissons dans la mer. En achevant ce résumé de son monologue, l'ancien zéphir Cornette se pencha sur un bastingage, et regarda filer les vagues d'une façon toute poétique.
Le baronnet, arrivé devant la porte de sa cabine, se découvrit avec une gracieuse c'ourtoisie, et, se tournant vers le Caffre, il lui dit
* Les zcphirs sont les soldats des bataillons d'Afrique. On les appelle aiiis<i par sohiiciuet,. voir le roman de Méi'iue. -
184 LA MAUQUISK
dans le ton le plus harmonieux de la langue
fi'anyaise :
— Veuillez vous donner la peine de passer,
Monsieui".
Peu brisé à ces façons exquises, Mahïah se fit répéter la phrase, et refusa d'obéir, non par galanterie mais par habitude de céder le pas. Celait un esclave consommé que ce descendant des rois de la Caffrerie. — Sur cette hésitation du nègre, l'Anglais riposta par cette politesse banale :
— Monsieur, je n'en ferai rien; et, poussant Mahïah par le travers du corps, il entra après lui dans la cabine, jeta quelques prudents regards sur le pont, referma la porte avec soin, offrit h son hôte la place d'honneur, sur la couchette, et s'assit lui-même sur le tabouret-pliant.
Nous pouvons affirmer au lecteur que Mahïah, nonobstant sa finesse et sa sauvage perspicacité, ne comprenait ni l'un des mots, ni l'un des gestes de l'honorable baronnet qui, d'un sérieux imperturbable et d'une voix de
rossignol, commença ainsi le plus burlesque des entretiens.
— Monsieur, il n'y a encore qu'un moment, vous m'intéressiez par plusieurs raisons; mais ces raisons, puissantes sur un esprit bizarre et aventureux comme le mien, étaient assez frivoles, je l'avoue. J'avais retrouvé sur votre visage quelques-uns des traits qui distinguent les peuples du midi de l'Afrique; et comme j'ai de tout temps fait grand cas de vos compatriotes, vous avez, au premier abord, captivé ma sollicitude. Je dois avouer qu'un secret pressentiment me disait que vous n'étiez pas étranger à une longue et intéressante hisloiie, dont le souvenir absorbe aujourd'hui ma vie, et, à ce seul titre, je devais m'allacher à vous. Mais depuis un quartd'heure, l'intérêt que je vous portais s'est naturellement changé en admiration, en dévoûment, en amitié si vous le voulez bien.
— Je ne sais pas ce que tu veux dire, répondit le nègre, de plus en plus dérouté. Pourquoi me parles-tu comme les Français se parlent entre eux. Les Boushuanas et les
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Arabes sont tous frères dans leurs discours, parle-moi comme les Boushuanas.
— C'est en vain que vous voudriez conserver l'incognito , vous m'êtes parfaitement connu, et puisque le ciel a permis notre rencontre, vous n'échapperez ni à mes hommages, ni à mes conseils, ni à mes prières.
— Je ne me souviens pas de t' avoir jamais rencontré. Nous n'avons ni combattu, ni prié ensemble : pourquoi veux-tu me tromper ou me faire parler, dit le Caffre en regardant le baronnet de travers.
Sir Francis rougit jusqu'au blanc des yeux comme une jeune fille : les soupçons du nègre, avancés sans trop de formalité, avaient, à la fois, blessé son aristocratique loyauté et son urbanité prévenante. Néanmoins, il se remit aussitôt, et reprit avec un suave sourire :
— Si j'ai été assez malheureux pour ne jamais combattre avec ou contre vous, comme M. le capitaine de Candeuir, je...
Mabïah fit un soubiesaut sur la couchette, écorcha le bois de la cloison avec ses ongles,
DE CANDELIL. ^S7
darda sur l'Anglais des yeux de chat-tigre et s'écria :
• — Ne prononce jamais ce nom devant moi. . . tais-toi ! tais-toi!
— Hélas ! murmura le baronnet, je ne m'étais pas trompé î
Puis, reprenant sa phrase où il l'avait laissée, il ajouta :
— Je n'en conuais pas moins votre histoire ; elle est merveilleuse, triste, touchante : elle aurait fait couler mes larmes si Dieu m'en eût donné. Je vous admire, vous plains et veux vous sauver!
Cet homme est fou, pensa le nègre.
Et, obéissant au préjugé de sa race, il s'inclina devant le baronnet comme devant On illuminé*. Sir Francis s'inclina à son tour, prenant la révérence du Caffre pour une concession.
— Comment as-tu appris mon histoire? demanda Mahïah.
— Je l'ai apprise par cœur.
* tes fous sont eu grande vénération chez le peuple arabe.
188 LA MAUQUISE
Cette réponse satisfit médiocrement le nègre, assez inhabile aux artifices de la langue française. Toutefois, il persista dans son interrogatoire.
— Et qui t'a raconté les aventures de ma vie?
— Vous-même.
— Moi î repartit Maliïali avec un étonnementstupide.
— Oui, vous, Mahïah, petit-fils des rois (îaïcka, fils de Zaka, oncle d'Aïcha vous et Médine, vons etCandeuil, vous etl'Arbi, vous et Samuel, et Ben-Allal et Kadidja '. Suis-je bien instruit ?
Le Caffre avait caché son visage dans ses deux mains dès les premiers mots delà réponse du baronnet : son corps, agité par un frisson nerveux, tremblait violemment: tout-à-coup il dressa la tête comme un oiseau de proie qui entend au-dessus de lui le vol ou le cri d'un ramier, son visage fut éclairé par un de ces magnifiques rayons de l'intelligence qui déli-
Personnages principaux du roman de Médine.
DE CANDELIL. 489
vrcnt siil)i!ement la pensée de ses ténèbres, et il murmura :
— Oh! loDjelep! le Djelepî
A cette exclamation qui, chez le nègre, annonçait toujours quelque découverte, ou quelque nouveau projet, sir Fiancis prêta Toreille avec soin.
— Il ne faut pas croire, dit Mahïah, que le Dieu des blancs et des chrétiens soit seul puissant. Puisque tu as regardé dans mon passé, le Grand Esprit m'éclairo à mon tour, et m'ouvre ton cœur; non-seulement je sais ce que tu as ftiit, mais je sais encore ce que tu veux faire... Te voilh bien étonné?
Le baronnet connaissait trop bien le caractère des Caffres pour n'être pas sur ses gardes ; il savait que ces rusés sauvages s'entendent luerveilleusemcMit à détoui'ner les questions et à donner le change. Aussi crut-il que Mahïah se vantait , et lui répondit-il avec calme :
— Eh bien ! puisque vous savez lire dans mon cœur, quelles sont les deux pensées qui m'occupent jour et nuit?
■ — L'amour et la mort, dit le nègre, en attachant son regard pénétrant sur les yeux de l'Anglais; l'amour et la mort !
— C'est vrai, répliqua le baronnet ; c'est littéralement vrai. Puis il pensa : « L'oncle de ma future femme est un magicien de premier mérite. Je savais les sauvages grands escamoteurs et grands jongleurs, mais sorciers ! ceci me passe. Ces réflexions faites, il ajouta :
— Après tout, ces deux idées fixes ne peuvent ou ne doivent vous être nullement importunes?
— Peut-être! répondit Maliïah, qui songea subitement aux confidences de M. Mathias, j'ai le pressentiment qu'elles se rattachent à des êtres qui me sont chers.
— Vos pressentiments sont de fidèles serviteurs, et vous ne pouviez être mieux renseigné.
Ici Mahïah lança sur Brecknock l'un de ces regards fauves et farouches qui appartiennent plutôt à la bête féroce qu'à l'homme.
Le baronnet soutint, sans s'émouvoir, cet éclair menaçant, et se dit encore à part lui : si
je ne charme pas les yeux et le cœur d'ALÏcha par mes propres avantages, je ne réussirai certes pas à captiver cet- oncle d'Afrique.
— Eh bien, dit le Caffre avec un sourire d'orgueil, tu vois que je te connais assez bien.
— ^^D'où vous vient votre science?
— Nous avons le même maître... Il est savant.
— Et quel est ce savant, s'ii vous plaît?
— Le démon.
« Peste ! pensa le baronnet, ce Caffre est une espèce de voltairien. »
— Veuillez m'expliquer votre théorie, répondit-il après une assez longue pause; d'où tirez-vous cette croyance ?
— Tu vas en France poursuivi par une pensée criminelle que condamne ta religion, et le démon, qui te pousse au mal, t'attend aux bords de ta tombe, dit Mahïah d'un air emphatiqu'e. Moi, j'ai quitté mes montagnes...
— Poursuivi par la soif du sang, interrompit l'Anglais avec froideur.
Mahïah sauta à bas du lit.
— Et VOUS passez en France pour tuer une faible femme qui fut votre bienfaiirice.
— Quelle est cette femme? dit le nègre épouvanté.
— Pour tuer Médine, l'épouse du capitaine de Candeuil.
— Je suis maudit! je suis maudit! s'écria Mahïah, et il se précipita d'un seul bond hors de la cabine.
Le baronnet ouvrit son journal et écrivit ;
« Mes chers parents,
«La vie est quelquefois pleine de charme. Depuis mon départ de Ten-Boktou, je mène une existence fleurie , le hasard me sert à souhait. Je suis enfermé dans une chambre où Médine et Âïcha ont reposé pendant plusieurs jours, et j'ai rencontré parmi les matelots de mon navire ce fameux nègre Mahïah dont l'énergie, l'audace et la sauvage loyauté font, à mon sens, le héros de l'histoire de Médine. Mes collègues de la chambre des lords seraient sans doute très humiliés, en me voyant traiter l'oncle d'Aïcha dégal à
DE CANDKUIL. ^95
égal. Mais ce nègre, d'illustre naissance d'ailleurs, est l'oncle de la femme que j'aime passionnément. Tous mes efforts, comme tous mes soins, ayant pour but désormais d'épouser la belle Aïcha, vous comprendrez, du reste, mes chers amis, que je ne peux pas traiter mon oncle futur comme un nègre. Les philantropes de la Grande-Bretagne doivent approuver d'un bout à l'autre ma conduite; s'il en était autrement, les régénérateurs de la race noire, les ennemis de l'esclavage et les inventeurs du droit de visite, ne seraient que des escamoteurs adroits.
« Donc, il faut que je m'adonne à adoucir les moeurs de mon Éthiopien; j'aurai beaucoup à faire, attendu que le cher homme me semble fort obstiné dans sa manière de voir les choses. Je ne peux sans frémir porter ma pensée sur Médine. Cette belle créature vit comme Damoclès; le couteau de mon oncle est fatalement suspendu sur sa tête ! Oh ! je la sauverai ! je la sauverai ! toutefois M. Mahïah n'est pas un homme commode à diriger. Sa finesse évente toute entreprise, son génie me
déconcerte; il a deviné que j'avais deux idées fixes, l'amour et la mort; et il a appris, je ne sais où, que ma religion condamne le suicide; car, le crime dont il m'accuse, c'est la préméditation de mon suicide. En effet, n'estce pas un crime qui me vaudra la damnation éternelle? Advienne que pourra, je me fais, dès aujourd'hui, l'espion de ce rusé fanatique. Je ne le lâcherai pas d'un pouce, voilà mon plan ; combinaison d'autant plus avantageuse que nous courons tous les deux la même poste, et que nous allons à même adresse.
« Me voilà, somme faite, occupé de quatre belles entreprises : mon mariage avec Aïcha, l'éducation de mon oncle, la protection de Médine, et mon voyage dans l'autre monde. Aussi, je vous le répète, la vie est une estimable chose. j>
Ces lignes écrites , Sir Francis Brecknock essaya de tuer le temps en composant des sonnets et des épitaphes.
Mahïah rencontra sur le pont le soldat Cornette qui s'impatientait de l'attendre, et ré-
DE OANDLLIL. 195
pondit au jovial appel du Parisien par un regard effaré.
— Décidément, mon élève est une hyène en cage sur ce bâtiment, avait pensé le soldat.— J'espère que cette fois tu vas m'écouter? ajouta-t-il.
— Que veux-tu?
— Eh pardienne ! je veux causer. On ne sait à qui parler ici. Les matelots, les passagers, le capilaineont des figures bouleversées qui donneraient de la mélancolie à un singe.
— Je n'ai pas le temps de t'écouter.
— Farceur ; le brick marche tout seul comme sur des roulettes, et vous êtes ici un tas de fainéants.
— Parle donc, dit Mahïah. Et s'asseyant sur une pile de cordes, il appuya sa tête contre ses genoux, et demeuia immobile dans cette pose ; le soldat se mita ses côtés, et commença son récit de cette façon ;
— Pour lors, mon vieux negro, tu sauras que je m'appelle Cornette, qu'après avoir fait un congé dans les dragons, j'en ai fait un dans les zéphirs ou chacals, comme tu voudras.
4 oc LA MAHOUISK
Mon père était valet do chambre d'un grand seigneur, riche comme un ('rcsus, qui s'appelait tout simplement le marquis de Candeuil... un nom ficelé!... hein? qu'en dis-tu?
Le Caffre redressa lentement la tête, et regarda Cornette avec une fixité morne et stupide.
— M. le marquis était marié, et madame la marquise était ma marraine. Sais-tu ce que c'est qu'une marraine ?
— Non.
— N'importe; je t'expliquerai cela plus tard. Madame la marquise me fit fourrer dans une école où je n'appris rien de bon. Comme je ne rêvais que plaie et bosse, on m'envoya de l'école dans un régiment, oij je suis resté soldat jusqu'à ce jour. Tu vois qu'à travers tous mes défauts j'ai le mérite de la constance. Ce mérite me valut, il y a six ans, après mon congé dans les dragons, de faire la conquête de mademoiselle Madelon, petite-fille de la première femme de chambre de madame la marquise. Je la demandai en m^iriage, on me la refusa ; je me fis soldat, et, de cascade en
cascade , j'arrivai aux bataillons d'Afrique. Là, j'appris que Madoloii m'attendait dans un trou du Dauphiné, dont on raconte des merveilles, et, ma libération venue, je me suis mis en route, à mes frais, pour arriver plus vite, de sorte que, dans une quinzaine, je serai le mari de la belle Madelon.
— Ta marraine a-t-elle des enfants?
— Elle a un fils, capitaine aux chasseurs à cheval, un crâne lapin.
— Est-il marié ?
— Ma foi, je crois que oui. On dit qu'il s'est amouraché d'une Bédouine, à dire vrai, je n'en crois rien.
— Ta marraine est-elle dans le pays où tu vas ?
— Peut-être oui, peut-être non. Mais, pour en finir, je t'offre un bon moyen de t'en assurer ; viens danser à ma noce... Allons, décidetoi, et je t'emmène.
— Je ne refuse ni n'accepte.
— Saint Mahomet! lu ne te compromets guère avec tes réponses. A propos, il serait
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drôle que la personne que tu cherches fût ma marraine.
— 'Cela pourrait être, répondit le nègre en caressant son menton ; puis il ajouta : As-tu encore quelque chose à me dire ?
— Ma foi, non.
— Alors, laisse-moi tranquille.
e Voilà un bourru personnage , pensa le soldat; au lieu de le conduire à la noce, j'ai bonne envie de le mener en foire. Il pourrait se passer de muselière. »
A peine l'ex-zéphir achevait-il cette réflexion, que le mousse Biscayen, arrivant de la cabine de M. Mathias, cria au nègre : Mahïah, le capitaine te demande.
— Pétard de sort! grommela Cornette, voilà un paroissien qui a des affaires :
Le capitaine Mathias écrivait dans son lit, lorsque Mahïah referma sur lui la porte de la cabine.
— Au train dont nous allons, dit le Marseillais, sans autre préambule, je compte que nous arriverons après-demain à Marseille. Comme je suis malade et qu'un malheur peut
m'arriver, je désire que tu me rendes, dès à présent, la réponse que tu m'as promise ce matin. Veux-tu entrer à mon service, ou, en d'autres termes, consens-tu h suivre mon passager anglais partout où il ira pendant quinze jours.
— Que faudra-t-il que je fasse?
— 11 faudra que tu le surveilles jour et nuit, et que jour et nuit tu sois l'ange gardien de la divine créature qu'il médite d'assassiner.
— Quelle est cette créature?
— Consentiras-tu à m'obéir?
— Peut-être.
— Il n'y a pas de peut-être... Tu dois te vouer avec d'autant plus d'activité et de joie à la mission dont je t'honore, que la victime de ce tigre déchaîné est une femme arabe.
— Son nom? dit le Caffre avec impétuosité.
— La femme que cet Anglais aime passionnément s'fippelle Aïcha.
Le nègre retint et refoula dans sa gorge un cri prêt à lui échapper.
— Et s'il ne s'en fait pas aimer, il est résolu à la poignarder.
— Qui t'a dit cela?
— La bouche même du criminel... je Tai entendu proférer ces horribles menaces, et combiner ces détestables projets. Aide-moi à sauver cette céleste jeune fille.
— Pourquoi lui portes-tu tant d'intérêt? demanda le Caffre.
— C'est ce que tu sauras, peut-être, un jour.
— Oii as-tu connu Aïcha? dit le nègre, affectant une complète indifférence.
— C'est moi qui Tai conduite en France, l'an dernier, avec son amie Médine et le marquis de Candeuil. Puis-je compter sur toi ?
— Oui.
— Tu suivras cethomme à toute heure, en tout lieu.
— Comme son ombre, comme son chien.
— Voilà qui est parler. Et tu arrêteras son bras.
— Je le jure. Mais quinze jours de surveillance suffiront-ils?
DE CAiNDELlL. 201
— Oui; au-delà, le leste me regarde. Ce que tu as de mieux à faire, c'est d'entrer au service de cet assassin ; ce sera plus économique, caries voyages coûtent cher en France. S'il ne t'accepte pas, je te donnerai tont l'argent nécessaire ; le marquis de Candeuil me le rendra de bon cœur.
— Mahïah sait comment il doit agir, il est prudent !
— A la bonne heure, nous nous reverrons. Ne souffle pas un mot sur tout ceci. Adieu.
LeCaffre se retira; M. Mathias replaça ses lunettes sur son nez, et avant de reprendre la plume, il se frotta les mains avec complaisance, en marmottant tout bas :
— Ah! chenapan, je viens de trouver ton homme... Si tu te débarrasses de cet espion, bagasse! mon pitchou^ c'est que tu auras de la chance !
li'Eufer jette Tancre*
M. Matliias avait, comme on a pu s'en apercevoir, la parole facile, coulante et pittoresque; mais lorsqu'il écrivait, ce grand discoureur empêché, sans doute, par l'affluence de ses pensées, mettait un temps prodigieux à rédiger, mouler et ponctuer une phrase, n'eùl-elle que quelques mots. Aussi, notre brave marin avait-il mis en pièces maintes feuilles de papier avant d'avoir signé et paraphé une lettre qu'il se hâta de cachetei', et sur le dos de la-
204 LA MAligUlSE
quelle il écrivit : « A Monsieur , Monsieur le marquis de Candeuil, capitaine de cavalerie, en son hôlel, rue de l'Université, n" 67. à Paris, département de la Seine. » Puis, il ajouta en lettres majuscules, à l'un des coins : Tm pressée.
Après avoir lu et relu cette adresse inéprochable, M. Mathias cacha la lettre mystérieuse sous son iraverein; puis, prenant de nouvelles forces dans un lamentable soupir, il saisit une seconde feuille blanche, et il traça d'une main tremblante les lignes que voici ;
« A bord du brick V Enfer ^ ce 22 avril 1845 « Monsieur le procureur du roi,
« Je viens remplir un devoir de bon citoyen, en dévoilant à la justice une trame abominable, dont la Providence m'a fait inopinément saisir le fil.
« Parti d'iVlger, le 21 du courant, et faisant voile pour Marseille avec un chargement de laine et de blé, j'ai dû recevoir à mon bord, en qualité de passager, un jeune Anglais d'assez bonne mine, mais gangrené par le vice
jusqu'à la moelle des os. Ce pasf^agor est muni d'un passeport en règle, et voyage sans le moindre porte-manteau. L'excentricité de ses manières cavalières, son opulence affectée, ses grands airs et l'empressement qu'il met à débarquer en France, m'avaient d'abord fait soupçonner que cet homme pouvait appartenir à l'une de ces associations politiques et secrètes qui font le désespoir des gouvernements. Ces soupçons me conduisirent à étudier les geste de l'Anglais en question, nommé sir Francis Brénot ou Bréqueloque (Je n'ai jamais pu me fourrer dans la tête un nom aussi épouvantable.). Ce sir Francis se dit baronnet.
« Dans le cours de mes investigations, quelle fut ma surprise, monsieur le procureur du roi, de découvrir que ce baronnet n'est rien moins qu'un scélérat digne des plus hautes potences. Pour vous mettre de suite au courant, je vous dirai, en deux mots, que le sieur Brénot ou Bréqueloque se rend en France pour assassiner mademoiselle Aïcha, amie et compagne de cette jeune et belle marquise de Candeuil qui abjura, l'an dernier, à Marseille,
206 LA MAUQLlSIi
la religion musulmane pour se faire catholique. Le misérable est poussé au crime par une passion insensée, et probablement pnr les dédains de mademoiselle A.ïcha.
« Tout ce que je viens de vous écrire a été, pour ainsi dire, dicté par le criminel, car il a la folie de parler seul et tout haut; de façon que j'ai surpris ses aveux par douzaines.
« J'ai l'honneur de prévenir M. le marquis de Candeuil par le môme courrier, afin qu'il se tienne lui-même sui' ses gardes (car je n'affirmerais pas qu'il ne court aucun danger), et qu'il mette l'intéressante amie de son épouse à l'abri de cet infâme coquin. Comme je parierais que ce Bréqueloque ou Brénot va se. hâter de prendre la poste en débarquant, je vous adjure, monsieur le procureur du roi, de le faire arrêter et de lui faire subir un interrogatoire. Le temps que ma lettre à M. de Candeuil gagnera sur lui, suffira pour arracher au meurtrier ses victimes.
« En fouillant ce soi-disant baronnet, on trouvera les preuves flagrantes de ses odieuses et sanglantes machinations.
Di: CANDKUIL. 207
« Je serais venu, moi-même, vous donner des détails sur celte grave affaire, si je ne me trouvais menacé de mort par le scélérat que je vous dénonce. Je serais un homme perdu, si je m'exposais à un seul de ses soupçons.
« J'ai rempli ma tâche d'homme de bien, et je vous laisse la vôtre, monsieur le procureur du roi, toute justice étant faite dès qu'une cause tombe entre vos mains.
« Daignez agréer, etc.
« Polycarpe Matiiias,
« Capitaine au long cours, montant le brick VEn- , fer, (le jMarseille, maison Gutberr. »
Ce chef-d'œuvre au net, le capitaine y mit l'adresse, et le confiant encore à son traversin, il se défit encore de ses lunettes, se blottit dans ses draps, et ne tarda pas à s'endormir.
Durant cinquante heures, le vent fut toujours favorable aux voyageurs, et les passagers ainsi que les matelots n'eurent pas le temps de s'ennuyer.
M. Malhias ne se montra plus sur le pont,
208 LA MAI.QllSË
et se donna pour malade. Le lendemain de sa conversation avec le Caffre, le baronnet l'avait inslamment prié de partager son repas avec lui. Peine perdue. Mahïali se retranchait dans un silence désespérant , et rêvait à toute heure, comme un poète élégiaque. Le soldat Cornette avait improvisé des chansons sur sa fiancée, et il les chantait à tue-tête. Toutes ses instances pour entraîner Mahïah dans le Dauphiné avaient été vaines, et l'insouciant fantassin s'était finalement consolé de son échec; non sans penser, toutefois, qu'il eût été bien glorieux, pour lui, de ramener d'Afrique un échantillon nègre, comme faisaient les consuls romains revenant des guerres lointaines.
Quant à MM. Vampire, Cocythe et Mitraille, ils avaient, dès la veille, donné leuis langues aux chiens, comme on dit, et renoncé à la partie. Toute chose en était là, lorsque le gabier de vigie cria terre 1 du haut des haubans de misaine.
Ce cri fit battre tous les cœurs, et l'équipage entier se porta vers le mât de beaupré, pour
cherchera l'horizon ce petit point brumeux devant lequel lout voyageur se découvre si polinienl, depuis l'invention de la boussole.
Pour la première fois de sa vie, peut-être, sir Francis Brecknock s'était surpris en veine de curiosité et d'impatience; aussi, pour obéir à ce sentiment tout nouveau, il s'était éluncé sur les échelles, et avait grimpé comme un écureuil, à travers les cordages agités par une violente brise, jusqu'au faîte des petits huniers qui sont, comme on sait, les derniers mâts menaçant la nue.
Dans ce rapide exercice, comme la robe de chambre et le bonnet grec du capitaine Maihias gênaient considérablement les mouvements du baronnet, il se débarrassa de l'une et de l'autre, et ces vêtements somptueux , dégringolant de voile en voile, s'en allèrent, au gré du vent, planer sur les vagues où ils s'engouffrèrent, dans toute la fleur et tout le lustre de leur nouveauté.
A la vue de ce sinistre, M. Mathias, qui sortait de sa cabine, appuyé sur Vampire, le contremaître, et sur Cocythe, le calfat. M. Mathias,
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disons-nous, poussa un gémissement et une sorte de rugissement qui n'annonçaient rien de bon ; puis il s'écria :
— Vous le voyez, mes enfants, cet homme me dépouille; il me ruine!... Kt où diable vat-il?... Quelle est celte manie de gambader sur mes vergues ?.
— S'il pouvait au moins se casser le cou, dit charitablement le contre-maître.
— 11 a tout de même le pied marin, observa Cocythe.
— Ah ! le scélérat ! il va jouir du spectacle des côtes de France.
— Ah ! çà, ils ont donc tous la berlue? s'écria le calfat. Voilà ce moricaud négrillon qui grimpe aux cordages à son tour.
— Parlez-moi d'un domestique comme ce Mahïah , pensa le Marseillais; il obéit sans commandement... Bagasse! quel camarade de route je t'ai donné là, mon Englis/i, il te suivrait jusqu'au ciel, si tu devais y mettre les pattes.
Mahïah qui subissait depuis quelques instants le feu des pataquès et des bavardages du
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fantassin Cornette, avait, comnie chacun, nus le nez au vent au cri de la vigie, et lors de l'ascension du baronnet, ii s'était élancé sur l'échelle opposée au mât de misaine, poursuivant à outrance l'aventureux Anglais, se glissant parmi les réseaux des amarres, comme une couleuvre dans un fourré d'épines, grimpant à bâbord, tandis que sir Francis, non moins ingambe, allait un train de mousse sur tribord.
— J'ai bonne envie d'envoyer une charge de cendrée à ce nègne , dit le contre-maître toujours charitable, pour lui apprendre à escalader les vergues sans permission.
— Laisse-le faire, mon pitchou, répondit le capitaine, et venez vous-en causer un petit brin avec moi, pendant que nous voilà seuls; le moment d'agir contre ce sacripant il est arrivé. Mitiaille nous manque bien, mais c'est une bestiasse qui ne s'entend qu'à faire cuire des fayaux.
Nous laisserons M. Mathias discourir avec ses deux intimes conseillers, pour rejoindre,
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non sans péril, sir Francis Brecknock et son espion.
Ces deux personnages de notre histoire, malheureusement trop véridique, parvinrent, à peu près en même temps, sur la dernière vergue du mât de misaine. Nous devons dire, toutefois, que l'Anglais arriva le premier an but qu'il voulait atteindre, et qu'après avoir jeté les yeux sur l'horizon, ce qu'il y vit lui plut de telle sorte qu'il enfourcha la vergue, comme eut fait un écuyer, s'accrocha à quelques cordes et demeura en contemplation de ce petit point, grossissant à vue d'œil , qui s'appelait le royaume de France.
Mahïah suivant de près le baronnet, s'était glissé à l'extrémité opposée de la vergue, et s'y était pareillement campé à califourchon, les yeux invariablement attachés sur sir Francis, comme ferait un boa qui, au dire des naturalistes, fascine par la fixité de son regard l'oiseau qu'il médite d'avaler.
Il résulta de ces deux observations, on le comprend, que si le Caffre ne perdit pas de \'ue le baronnet, il n'aperçut pas la terre, et
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que, si le baronnet regarda constamment !a terre, il ne vit pas le Caffrc. Celte invincible logique nous conduit à vous faire remarquer, vous tous qui nous lisez, combien les cbosesdece monde vont souvent au rebours de nos projets. Mîdnah était parti d'Alger n'ayant d'autre envie que de voir la France, et voilà qu'an bout de deux jours, en vue de cette terre nouvelle, il ne s'occupe que d'un Anglais. Sir Francis avait juré, l'avant-veille, de ne pas quitter de l'œil l'oncle de sa future compagne, et voilà qu'il l'oublie pour un point noir chargé de brume, alors qu'en allongeant le bras il pourrail le loucher.
Abandonnons les tristes pensées qui naîtraient infailliblement de cette réflexion et revenons h nos deux héros.
Si ce titre de héros vous choque, nous vous dirons qu'il fallait, au moins, avoir beaucoup de cœur au ventre pour rester comme Mahïah et sir Francis, accrochés, nous ne savons comment, entre ciel et mer, les jambes flottantes et le corps tour à tour vacillant, avec le
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roulis du uavire qui leur faisait faire un terrible mouvement de bascule.
Ces deux héros donc, nous y tenons, ne s'apercevant ni l'un ni l'autre réciproquement, ne tenaient pas la moindre conversation ; et nous sommes obligés de vous laconter ce qu'ils disaient en eux-mjêmes. Peut-être y gagnercz-vous, ce que l'on pense ayant souvent plus de sel que ce qu'on dit.
— Te voilà donc France chérie, murmurait du fond du cœur sir Francis Breckuock; te voilà, toi que j'ai si souvent visitée, quittée et retrouvée avec ennui! aujourd'hui, mon imagina lion erre avec folie dans tes riches provinces pour y rencontrer son idole. Encore quelques heures, et je m'élancerai d'un pied leste sur tes rives hospitalières. Salut! salut! terre d'amour, délicieuse contrée où m'attendent les deux fées de mes rêves, la vierge blanche et pure, couronnée d'oranger! La mort pâle et livide, couronnée de verveine! Encore quelques jours! et mes ambitions seront stéiiles, j'aurai trouvé à la même heure> le premier amour qui ouvre la vie et la tombe
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où tout finit ! Que d'événements étranges ! j'ai couru le monde entier pour chercher une femme qui pût enflammer mon cœur, et mes courses vagabondes ont été, pendant plus de huit ans, sans résultat. Tout-à-coup, le hasard jette à ma rencontre les trésors auxquels j'allais renoncer. Je m'embarque sur le premier bâtiment venu, et ce bâtiment a été purifié par la présence du bel ange que mon âme adore; et sur ce bâtiment, je me heurte contre le seul homme que j'estime sincèrement, et que je puisse peut-être aimer, malgré ses sauvages et fanatiques instincts; contre l'oncle d'Aïcha, la beauté promise à toutes mes espérances ! Vraiment, sir Francis, vous feriez on ne peut mieux, je crois, ajouta le baronnet en regardant sous lui, de vous laisser choir de cette vergue... Voilà certes une belle occasion de descendre aux enfers. Pensant cela, le baronnet releva les yeux autour de lui, et aperçut Mahïah qui, accroupi à son poste, avait toute l'apparence de Tun des dieux de la vieille Egypte.
Le premier mouvement de sir Brecknock, à
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cette rencontre imprévue, fut de porter la main à sa tête pour se découvrir et saluer le nègre; mais, ne trouvant pas le bonnet de M. Mathias, parla raison que cette magnifique coiffure flottait sur les vagues, il s'inclina de son mieux; politesse que Mahïah lui rendit avec une exagération tout- à-fait orientale.
Le nègre, pendant que notre jeune Anglais se livrait aux charmes de la méditation, n'était pas resté oisif, comme on pourrait le croire. Sa vive imagination avait pris un large champ et il avait prestement repassé tous les drames de son existence. Depuis qu'il croyait connaître les projets homicides du baronnet, et qu'il tiemblait pour la vie d'Aïcha, il était en proie à des tourments sans nom. Le fatal serment qu'il avait fait à sa mère lui semblait moins lourd, et la mort qui menaçait sa nièce jetait dans son propre cœur des élans de clémence. En un mot, la pensée fixe du fils de Zacha, c'était la protection d'Aïcha... Aicha sauvée, Médine avait à craindre le retour de cet implacable préjugé qui devait, tôt ou tard, triom-
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pher des nobles sentiments de cette nature primitive et grossière.
Un moment leCaffre eut la pensée de s'élancer sur sir Francis, et de le jeter à la mer. Cette pensée fut même assez tenace pour que iMahïah se soulevât sur les poignets et fît un pas vers l'Anglais. Mais en contemplant ce frais et beau visage paré de toutes les fleurs de la jeunesse, le nègre se dit avec espoir et joie : « Aïcha l'aimera peut-être , et alors Mahïah doit le bénir! » Cette pensée renfermait tout le plan de conduite de l'espion de sir Francis, et ce plan consistait dans une sévère surveillance, jusqu'au moment où la bouche d'Aïcha porterait elle-même la condamnation du baronnet.
Obéir à la lettre au capitaine Mathias, tel fut donc le résumé de toutes les profondes réflexions de Mahïah.
— Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer, dit sir Brecknock, en s'inclinant devant le Caffre, de manière à lui faire face.
Mahïah rendit ce salut de très bonne grâce, nous l'avons dit.
€ Le hasard me donne encore une leçon, pensa le baronnet, en me mettant face à face avec mon oncle futur que mes rêveries amoureuses m'avaient fait négliger. >
— Comment trouvez-vous ce point de vue, monsieur Mahïah?
— Il me plaît.
fit Parlez-moi des sauvages pour tout exprimer en un mot, se dit encore sir Francis; ce sont les poètes les moins ennuyeux de la terre. »
— Je suis charmé qu'une même curiosité nous ait réunis sur cette vergue, reprit Ylinglais; je vous félicite de tout mon cœur sur la solidité de votre tempéramment; tout autre que vous ou moi serait à moitié mort du mal de mer.
— Mon corps ne connaît pas la souffrance.
— C'est à merveille. J'ose espérer qu'il en est ainsi de tous vos parents. Eh bien! que dites -vous de la France.
— Je ne l'ai jamais vue.
— Eh ! bon Dieu ! voilà qu'elle vous crève les yeux.
Le nègre suivit, du regard, le bras allongé de sir Francis, et il vit des moistagnes grisâtres qui s'élevaient à l'horizon. Le brick VEnfer courait à pleines voiles : une forte brise du sud-ouest le poussait hardiment, et sa prune fendait les vagues en rejetant de gros bouillons d'écume qui fuyaient en tournoyant sur ses deux flancs. A chaque minute, les côtes de Provence apparaissaient plus distinctement, et la vapeur bleuâtre qui les enveloppait avait fait place à une teinte rosée, couleur de chair, effet charmant de la lumière sur la végétation; cette teinte s'était bientôt effacée, elle-même, pour laisser à nu les rochers gris et sombres dont tout le littoral de la Méditerranée est hérissé.
Une hirondelle lancée dans son vol rapide, vint effleurer la flamme qui flottait entre le baronnet et Mahïah; surpris par la rencontre de nos deux personnages, l'oiseau léger s'éloigna d'un coup d'aile effrayé, en poussant un petit cri. Mahïah jeta un soupir amer, ses yeux se gonflèrent de larmes; l'hirondelle française lui avait rappelé son départ d'Alger,