‹ La marquise de Candeuil (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · V6S LA MARQUISE · texte numérisé non relu

V6S LA MARQUISE

Biscayen, prends ma toile de Hollande, prends tout ce qu'il y a de mieux.

— Capitaine, ce monsieur vous prie encore de lui prêter une robe de chambre, une neuve si vous en avez.

— Il va me mettre nu comme un ver, le misérable... Donne-lui cette robe, tiens ; je l'ai achetée à Tunis, il y a six ans, mais je ne

l'ai jamais mise par économie Va-t-en,

mousse, décampe, et ne me parle plus de ce chenapan, s'écria M. Mathias dans un nouveau transport.

Biscayen effrayé, se jeta dehors chargé de son paquet ; puis, se ravisant, il dit eu tremblant au terrible capitaine :

— Ce monsieur m'a chargé de vous prévenir qu'il dînerait avec vous à midi, et qu'il vous priait de donner des ordres pour que ce repas fût aussi bon que possible.

— Dis-lui que je ne dîne qu'à six heures.

— C'est ce que je lui ai fait observer, mais il m'a répondu qu'il n'avait pas l'habitude de changer ses heures de repas ; qu'ainsi il comp-

tait sur votre compagnie à midi, se proposant de vous laisser dîner seul à six heures...

Cette phrase n'était pas achevée que M. Mathias avait lancé dans les jambes du mousse un énorme registre-journal qui se trouvait à sa portée. Biscayen s'en alla, clopin, dopant, rendre compte de sa commission, et le Marseillais tomba dans un affreux marasme. Toutà-coup, levant des yeux hébétés sur le contremaître, il lui dit d'un ton lamentable ;

— Va dire à Mitraille, mon bon Vampire, qu'il mette, pour midi, les petits pots dans les grands !

lia table du capitaine llatlifas.

En quittant M. Mathias , Mabïah s'était dirigé pensif, et à pas lents vers la place où il avait laissé la passager militaire. L'étrange proposition du capitaine agitait ses esprits, et soulevait ses pensées superstitieuses tout en leur opposant la honte attachée au crime. Le nègre, poussé par un aveugle dévouement aux dernières volontés de sa mère, se recueillait dans ses instants de calme, et maudissait la vengeance qu'il courait accomplir. Lorsque

l'excellence de sa nature dominait ses instincts sauvages , quelque circonstance fatale venait toujours lui rappeler le devoir sacré que lui traçait le génie outragé de sa famille. Le démon alors s'emparait de tout son êlre; ses yeux éblouis ne voyaient que du sang ; la voix terrible de sa tante tonnait à ses oreilles, son cerveau s'exaltait , son cœur battait à rompre sa poitrine!.... Si la jeune et belle épouse du marquis de Candeuil se fût trouvée dans l'un de ces moments devant Mahïah, il l'eût frappée sans remords et sans pitié !

L'insouciante gaîlé, les allures dégagées et cavalières du soldat parisien avaient détourné pendant quelque temps l'opiniâtre et farouche tristesse du fds de Zaka , les révélations du Marseillais l'avaient aussitôt ramené à sa fanatique férocité. Mahïah savait que sur ce même navire fourni par le hasard, un homme avait comme lui piis passage , qui méditait aussi un crime abominable. Ils faisaient même route, avec une même pensée, une même douleur peut-être! Le démon, pour que l'un ne faillit pas, lui avait donné un compagnon.

Ils devaient se fortifier s'encourager mutuellement; et le génie du mal travaillait à les unir plus étroitement encore , en faisant de l'un l'ombre de l'autre.

Comme le Caffre marchait le front penché, il vint heurter sir Francis Brecknock qui, le regard tendu vers 1 horizon , semblait y chercher déjà les côtes de France.

Ces deux hommes s'examinèrent avec une curiosité instinctive : le nègre avec embarras, l'Anglais avec bonhomie.

— J'ai à te parler, dit le baronnet, en arabe assez pur, suis-moi dans ma cabine.

Mahïah tressaillit, et attacha sur l'étranger des regards où se reflétèrent toute l'astuce et la finesse de sa race.

— Viens vite , reprit le baronnet , et se dirigeant vers la dunette, il ne s'arrêta que pour donner au mousse Biscayen les ordres dont nous avons vu frémir M. Mathias.

Arrivé dans sa cabine, sir Francis se jeta sur sa couch ette et fît signe au nègre de s'as* soir comme il le voudrait ou le pourrait. Mahïah s'accroupit , le dos à la cloison , et regarda

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tantôt le plancher , tantôt le plafond, tantôt les yeux du baronnet, qui ne bougeait ni ne parlait, et paraissait même avoir oublié son tête-à-tête.

Le silence entre ces deux hommes occupés de pensées si graves, avait quelque chose de mystérieux et de saisissant. Sir Francis était calme froid, sérieux. Son visage n'avait rien perdu de son angélique douceur ; sa toilette un peu chiffonnée , lui seyait mieux encore dans son demi désordre.

Mahïah, par la rudesse et la mâle énergie empreinte sur son front d'ébène, faisait ressortir cette charmante physionomie pleine d'élégance et de coquetterie gracieuse.

Biscayen entra dans la cabine, posa sur la commode la robe de chambre de M. Mathias et un paquet de linge et se retira.

La porte étant bien fermée, l'Anglais fronça légèrement les sourcils, desserra les dents, et prononça ces mots dans la langue des Caffres rouges des environs du Cap.

— Si je ne me suis pas trompé, tu n'es ni de naissance libre, ni émancipe?

— Non.

— Quoique né dans la régence d'Alger, tu appartiens à une famille caffie ?

— Qui t'a dit cela, demanda Mahïah surpris?

— Ton visage.

— Les enfants du millieu ne sont-ils pas tous noirs*?

— Oui, mais j'ai longtemps voyagé dans leur pays, et j'ai appris à distinguer les familles. Tu dois être né dans les vallées du Mont-Luisant, sur les bords de la rivière Jaune , peut-être?

Mahïah se leva tout droit, puis s'inclinant avec respect; il murmura d'une voix soumise :

— Que veux-tu faire de moi, ordonne?

— Je sais que les Achantis ou les Boushuauas dont lu descends sont des peuples braves, rusés, sages, fidèles , entreprenants et opiniâtres... As-tu toutes ces qualités?

— Je les ai.

* Les Arabes et les nègres des provinces algériennes appellent pays du milieu, le territoire compris entre les établissements du Cap de Bonne-Espérance et le Sahara.

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— Très bien... As-tu amassé quelque fortune à Alger?

— Non.

— Tu es donc pauvre ?

— Comme un derviche.

— Est-ce la faim qui t'a poussé à servir comme matelot, sur ce brick ?

— Non.

— Tu es donc marin par état ?

— Non, par fantaisie.

— Reviendras-tu en Afrique ?

— Peut-être,

- — Que comptes-tu faire de ton temps en arrivant à Marseille?

— Je me promènerai.

— N'ayant pas d'argent , comment feras-tu pour vivre?

— Je servirai le premier venu.

— Veux-tu entrer à mon seivice dès aujourd'hui, je te mènerai à Paris tu ne me quitteras pas?

— ■ Pourquoi me choisis-tu pour esclave , plutôt qu'un autre?

— Parce que j'aime beaucoup les fils du Mont-Luisant.

— Eh bien! je ne te servirai pas... non.

— Pourquoi? demanda sir Francis étonné de ce brusque refus.

— Parce que je connais tes projets, et que si j'étais ton serviteur, mon devoir serait (ie les contrarier.

— Tu connais mes projets! s'écria le baronnet en maîtrisant un sourire mélancolique, et quels sont ces projets?

— Tu médites un crime depuis longtemps, le voyage que tu fais sera Ion dernier voyage, la mort te conduit par la main... voilà !

Sir Francis, stupéfait, levalesyeux au ciel. Le nègre, se préparant à sortir, ajouta :

— Sois prudent, ne confie à peisonne tes desseins. Si tu persistes à vouloir que je t'accompagne, je te suivrai; réfléchis.

Le baronnet était seul depuis quelques minutes, et croyait entendre encore la voix du Caffre. Revenu de sa surprise, il fit honneur à la lingerie de M. Mathias, s'enveloppa dans la large ro])e de chambre tunisienne , et

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passa dans la salle à mauger de la duuelte, en se disant:

— Voilà qui m'inti'igue! et je vis plus sur ce mauvais navire, depuis douze heures, que depuis tantôt vingt-quatre ans à travers le monde entier... Le Marseillais va me dire tout ce que cela signifie.

11 était midi moins quelques secondes, lorsque le jeune anglais entra dans la salle commune où l'attendaient M. Mathias et son dîner.

Le capitaine de V En fer était en veste ronde, petits souliers, pantalon large et tête nue. Un sourire un peu contraint, mais aimable, errait sur ses lèvres et s'efforçait d'épanouir son large visage chargé, toutefois, d'une tristesse rebelle.

La table, servie avec prétention, était surtout chargée de vins français et étrangers. M. Mathias avait pensé, avec sa pénétration ordinaire, que s'il fallait prendre des mouches avec du sucre, on ne pouvait prendre un Anglais que par la boisson.

Sir Francis, au contraire, en apercevant

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cette ribambelle deflaeoiis, s'était dit: —C'est un fier ivrogne que mon Marseillais.

Le capitaine et son passager se saluèrent avec une grande politesse, et prirent place l'un vis-à vis de l'autre.

— J'ai un peu dérangé vos habitudes, Monsieur, dit l'Anglais, vous ne dînez qu'à six heures?

— Je dîne à toute heure, Mylord, et ce m'est un grand honneur de vous tenir compagnie. Désirez-vous de ce potage à la Crecy ?

— Volontiers... Moi je dîne à midi par règle d'hygiène.

— Je le comprends, c'est le moment le plus propice poui- ne gêner aucunement les autres repas.

— Gomment cela?

— Parce qu'il y a autant d'intervalle du dîner au souper, que du souper au réveillon.

— Je ne soupe ni ne fais le réveillon.

— Peste I pensa le capitaine, moi qui voulais le dompter par la bonne chère... Vous offrirai- je un verre de Madère, il est du premier mérite.

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■ — Merci.

— Merci, oui?

— Merci, non.

— Alors un coup de Vermouth de Turin.

— Non.

— Du Bordeaux donc ?

— Je ne bois que de l'eau pure, veuillez m'en faire mettre une carafe à ma portée.

— Diable d'homme, grommela M.Mathias, tu te méfies de ta tête; un Anglais qui boit de l'eau ne peut pas valoir grand'chose.

— Vous m'avez dit hier, je crois, que vous aviez vendu du vin à M. le marquis de Candeuil ?

— Nous y voilà, pensa le capitaine ; puis il répondit :

— Oui, Mylord, cinq cents bouteilles.

— Vous pouvez donc me donner l'adresse de M. le marquis?

— Certainement, dit M. Mathias en frissonnant : rue de l'Université, n" 67, à Paris; son hôtel est connu de tous les cochers de fiacre.

Sir Francis prit son carnet et écrivit lentement l'adresse qu'il se fit répéter. Le capi-

taine lança sur ce portefeuille mystérieux des regards de lynx, mais il lui fut impossible de déchiffrer un seul mot de la fine écritur-c du baronnet, et il refoula un soupir qui faisait le plus grand honneur à Thonnêteté de ses sentiments. Pour échapper à son trouble, il désigna du doigt un plat long portant un oiseau rôti, revêtu d'une sauce fort appétissante, et dit à son hôte :

— Je veux vous faire goûter de ce mets succulent, Mylord, votre Grâce n'a jamais mangé plus fin morceau, et je lui donne en mille à deviner ce que c'est.

Sir Francis jeta un regard de connaisseur sur le rôti, et répoitdit avec négligence :

— J'ai toujours blâmé la barbarie des hommes qui, pour satisfaire leur gourmandise, mettent h la broche ce que la nature se plaît à embellir. Cet oiseau est un perroquet des Moluques, la chair en est délicieuse, mais son plumage devrait le faire respecter.

Cet homme a tout l'enter dans le ventre, pensa M. Malhias, puis, haussant la voix, il répondit :

— J'ai voulu vous traiter en Lucullus, Mylord ; et mon cuisinier consulté; m'a conseillé de vous servir ce jeune cacatœs qui faisait les délices de tous les passagers. C'est une bouchée de roi, dit-on.

— Votre cuisinier mérite cent coups de bâton.

— Mademoiselle Aïcha les lui ferait distribuer volontiers, je vous le promets.

— Pourquoi?

— Elle aimait beaucoup mon perroquet, et lui avait appris une foule de jolies choses.

Sir Francis jeta son assiette, chargée d'une aile délicate de l'oiseau des Moluques, à travers les jambes du mousse Biscayen qui faisait l'office d'écuyer tranchant, et demanda d'un ton un peu bourru, en fronçant le sourcil :

— Il me semble que nous marchons assez bien ; pensez-vous encore que nous puissions entrer à Marseille d'ici trois jours?

— Je vous Fai promis, à moins d'une tempête, nous mouillerons en rade après une traversée de cinquante heures. Ah ! misérable, pensa M. Mathias, comme tu te démasques !

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— Puisque vous connaissez le marquis de Candeuil, vousdevezavoir lu son histoire, publiée dernièrement sous la forme d'un roman.

— J'en ai entendu parler vaguement, mais je ne lis jamais; je n'ai pas de temps à perdre. Je sais que M. le marquis était cai)itaine de cavalerie en Afrique, et qu'il a capturé dans une razzia deux femmes charmantes, dont l'une l'a épousé, voilà tout.

— On dit qu'Aïcha est au moins aussi belle que sa compagne.

— C'est une créature céleste, se hâta de répondre le capitaine; plus jeune, je lui eusse fait un doigt de cour.

Le baronnet jeta un regard sardonique au Marseillais et lui demanda :

— F.ile devait être bien triste, bien éplorée pendant le temps que vous l'avez connue?

— Ses beaux yeux étaient sans cesse en pleurs.

Le baronnet éprouva une violente oppression, et réprima un sourire amer qui contracta cependant ses lèvres, en leur laissant une expression chagrine et découragée.

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Serais-tu par hasaid amoureux des onze mille vierges, pensa l'habile et physionomiste Malhias.

. Comme notre marin achevait de caresser en lui-même cette saillie populaire, Biscayen , qui enlevait le second service de dessus la table, laissa choir un superbe saladier en vieille porcelaine de Chine, qui se brisa avec fracas. Le cnpitaine saisit le pauvre mousse par les oreilles, et se mit en devoir de les frotter rudement.

— Epargnez cet enfant, dit le baronnet, Je vous achète les débris de ce vase, le double de ce qu'il vous a coûté.

— Remercie monsieur , drôle , répondit M. Mathias, et va me chercher le nègre qui est sur le pont; je veux qu'il te donne une leçon de savoir-faire, aussi bien je l'ai pris à mon service pour te remplacer.

Le mousse sortit.

— D'où diable vous est venu ce visage noir? demanda le baronnet.

— C'était un portefaix d'Alger, dont j'avais souvent remarqué la vigueur et l'activité. Je

l'ai enrôlé à mon bord, pour en faire un matelot, ou un vaiet de chambre selon mes besoins.

— A-t-il accepté vos conditions ?

Ces gaillards-là sont fantasques ; il m'a demandé vingt-quatre heures pour réfléchir.

Les réflexions d'un nègre doivent avoir quelque chose déplaisant.

' — Dans l'histoire deMédine, il y a un nègre caffre qui joue un rôle extraordinaire ; si vous aviez lu cette histoire, vous ne feriez pas fi de l'intelligence des Africains , je vous le garantis.

— A coup sûr, mon homme n'a rien de commun avec le personnage dont vous faites l'éloge ; ils n'ont probablement de ressemblance que par la peau.

Biscayen rentra dans la salle, accompagné de Mahïah qui, comprenant avec une rare sagacité'les indications de M. Mathias, parvint à servir le dessert avec une agréable symétrie.

— Mylord, dit le capitaine, voici delà compote de coco et de la marmelade de goiave;

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