LA MAI'.QUISE
son pays, son soleil, ses montagnes et la gourbi *.
— Vous êtes bien heureux de pouvoir pleurer, dit sir Brecknock, voilà tantôt dix ans que j'essaie de tous les moyens pour me procurer celte satisfaction sans avoir pu l'obtenir... vous êtes bien heureux.
LeCafTre passa vivement ses mains sur son visage, et regardant le baronnet d'un œil sec, il lui dit:
— Nous allons donc mettre les pieds en France.
— Cela me parait assez probable.
— Es-tu toujours dans les mêmes intentions à mon égard?
— Oui, certes, Monsieur, je vous estime fort et vous aime tout autant.
— Ainsi, tu veux que je sois ton esclave ou plutôt ton domestique, comme disent les blancs.
— Non pas, Dieu m'en garde! je me rétracte de toutes mes forces. Faire de vous mon domestique! y pensez-vous? L'oncle
* Gourbi, cabane de kabyle.
DE CANDtUIL. 22^1
d'Aïcha !.., ce serait me déshonorer, ou, tout au moins, me couvrir de ridicule.
Au nom d'Aïelia, le nègre étouffa un soupir et maîtrisa une violente émotion, puis il répondit :
— Alors, que prétends-tu faire de moi?
— Mais... mon ami, si vous le voulez bien?
— Et quand je serai ton anii P
— Nous aurons à parler d'une affaire de vie ou de mort, répliqua mélancoliquement sir Francis, les yeux levés au ciel.
Mahïah sentit ses ongles se crisper comme les griffes d'un tigre ; cependant il se contint, et dit :
— Soyons donc amis, je ne demande pas mieux.
— Touchez-là, Monsieur, dit sir Francis en s'avançant vers Mahïah, je ne devais pas m'attendre à moins, de la part d'un noble Boushuana, petit-fds de roi. Puisse notre liaison être le tombeau de toute pensée criminelle et vengeresse.
— Ne parlons pas de cela! s'écria le Caffre le visage bouleversé. Veillons , chacun de
notre côté, au salut de nos amis, mais taisonsnous sur leur secrets, les maux qui touchent à mon histoire me brûlent comme le feu.
« Pardienne, pensa le baronnet, mou oncle a plus d'esprit qu'on ne le voudrait croire, et il en a au moins autant que moi, car mes projets longtemps mûris sont les siens. i>
— Vous êtes donc d'avis, mon cher ami, que nous nous surveillons l'un l'autre, en silence, par cette excellente raison que nous sommes touslesdeux menacés de commettre, au premier jour, un crime que l'enfer attend.
— Libre à toi d'agir comme tu^l'entendi as ; quant à moi, j'ai fait le serment de te suivre comme ton ombre, voilà pourquoi je suis ici.
— Et Dieu sait que vous tenez à vos serments! Eh bien! moi, mon cher monsieur et cher ami, je vous donne ma parole que je vous suivrai partout comme un chien, et que vous ne tuerez personne sans mon avis.
— Tant que je serai sur tes talons, il te faudra bien renoncer à ion projet sanguinaire, répliqua leCaffre.
« L'expression n'est pas rigoureusement
juste et pourrait faire confondre le suicide avec l'assassinat, pensa le baronnet, mais mon oncle n'est pas de première force sur la langue française, et je l'ai compris de reste. »
— Il me semble, monsieur Mahïah , que nous n'avons pss besoin de nous garantir mu- Viellement;. entre gens comme il faut, entre gentilsuommes, enfin, cette clause de notre traité serait absurde.
— Je ne te comprends pas.
— J'ai voulu dire que pour nous empêcher de commettre un crime , réciproquement, nous n'irons pas nous couper la gorge par pi'incipale précaution. Le moyen serait sûr, mais accrocherait tout net l'un de nous aux cornes du diable, celui qui tuerait l'autre.
— Je n'entre pas dans ces détails, dit Mahïah, les blancs font toujours mille discours pour rien. Agis à ta guise, si je crois devoir te tuer, je te tuerai, voilà tout.
« Malepesle! songea sii' Francis, voilà un homme des temps antiques qui en reviendrait à Oreste et à Pylade, car il pousse le sentiment de l'amitié jusqu'à m'assassiner pour m'éviter
224 LA MAIIQIISK
les flammes éternelles, en m'épargnant le suicide. Décidément il n'y a que des héros dans cette famille de Guïka. »
— Puisque nous voici parfaitement d'accord sui tous les points, il ne nous reste plus qu'à descendre sur le pont, dit sir Brecknock, car nous entrerons à Marseille dans moins de trois quarts d'heure.
— Descends, je te suivrai, répondit le CnfTre.
— Je vous cède le pas.
— Alors, prenons chacun le chemin par où nous sommes venus.
ce Mon oncle est sage comme Salomon et ingénieux comme le sphynx, murmura le baronnet, il tranche toutes les questions. »
Le Caffre et TAnglais descendirent à c'egrés égaux les deux échelles de tribord et de bâbord, et touchèrent à la fois le pont de M. Mathias.
— Mylord a été prendre le frais, dit le capitaine marseillais d'un air bénin à son passager.
— Vous me demandez, sans doute, des nou-
velles de votre robe de chambre, répondit le baronnet?
— Et de mon bonnet grec, si vous le permettez.
— Mon cher Monsiem^ l'un etl'autre étaient fort sales, je les ai mis à tremper, mais vous n'y perdez rien, le ciel m'ayant fait assez riche pour vous acheter le tout.
— Où as-tu pris des leçons degymnastique, nom d'une bombe? dit Cornette à Maliïah, tu grimpes mieux qu'uu ours, mon bonhomme.
Le Caffre haussa les épaules et ne souffla mot.
Le vent portait rapidement le brick dans les eaux de Marseille, et le pnnorama de cette belle cilé maritime, se déroulait aux regards impatients des passagers et des matelots. Un chasse-marée, à voile latine, arriva rapide et penché sur les flots, au-devant du navire marseillais. C'était le pilote qui venait diriger les manœuvres. VEnfer entra victorieusement dans les passes et vint mouiller à portée d'arquebuse des quais.
M. Mathias tira deux lettres de sa poche et
remettant l'une d'elles à son contre-maître, il lui dit : « Vite à M. le procureur du roi, mon ami Vampire. » Puis, se tournant vers le calfat : « Toi, Cocylhe, mon pitcliou^ leste à la boîte aux lettres... Filez tous les deux dans mon canot, et dites partout que je suis malade. Le canot partit à grand renfort de rames.
— Capitaine, dit le baronnet, je vous avais promis vingt-cinq louis pour mon passage, en voici cinquante, hâtez-vous de me mettre à terre.
— Merci, mylord...
Et s'approchant de Mahiah, le Marseillais lui glissa ces mots à l'oreille :
— Je compte sur toi ; prends cette bourse ; on peut aller au bout du monde avec ce qu'elle contient.
— Je n'ai pas besoin de ton argent, répondit Mahïah, pas plus que de tes recommandations. J'ai juré, cela doit te suffire.
— Alors, va de l'avant.... Larguez le grand canot, hurla le capitaine.
Une demi-heure après ce commandement, sir Francis et Mahiah sautaient sur la terre de
DE CANDÎLIL. 227
Fi ance en poussant chacun un gi'os soupir ; le soldat Cornette battait un chassez-croisez, sfiluait ses compagnons de route, et gagnait le plus prochain cabaret.
Une heure après leur débarquenient, le baronnet et son nouvel ami étaient dans la cour de l'hôtel des Empereurs, pressant le départ d'une confortable chaise de poste.
— Je suis fâché, disait sir Francis, de n'avoir pas une meilleure voiture à vous offrir, mais nous sommes talonnés par le temps, et j'ai pris ce que les carrossiers de cette pauvre ville avaient de moins mauvais.
Mahïah, au lieu de répondre, harcelait le postillon qui achevait d'atteler quatre chevaux vigoureux.
Je suis vraiment fâché que vous n'ayez pas voulu changer votre taban contre un vêtement plus à la mode, ajouta l'Anglais.
— " Qu'est-ce que c'est que la mode, répliqua le Caffre?
— A dire vrai, c'est une stupidité de ce pays, mon cher ami. Voulez-vous au moins mettre
une paire de bottes, vous pourriez vous enrhumer en voyageant les jambes nues.
— Qu'est-ce que c'est que le rhume, dit Mahïah?
— A tout prendre, ce n'est rien, répondit l'Anglais, qui pensa tout aussitôt : Je suis une espèce d'Epicure en compagnie d'une sorte de Diogène Cela menace dem'amuser.
Les deux amis s'enfournèrent dans la voiture.
— En route ! cria sir Francis.
Le postillon fit, avec son fouet, un vacarme étourdissant. Les chevaux hennirent, les pavés de la cour résonnèrent, le carrosse s'ébranla.
— Halte arrêtez! dit une voix du dehors
sur un ton impérieux.
— Qu'est-ce? demanda le baronnet, en passant la tête par la portière.
— N'étes-vous pas M. Francis Brénot ou Bréqueloque, demanda en retroussant ses lunettes, et en grasseyant horriblement, un grand monsieur en habit noir, décoré d'une ceinture tricolore.
— Francis Brecknock, Monsieur, répondit l'Anglais avec douceur, ne massacrons pas la langue anglaise, c'est bien assez de mal parler français.
— Sir Francis Brecknock, baronnet?
— Baronnet.. . Que vousfaut-il? Hâtez-vous, je suis presé?
— Vous venez d'Alger, sur le brick Y Enfer, capitaine Mathias.
— Oui... après?
— De par le roi, je vous arrête, veuillez descendre de voiture.
Deux gendarmes montrèrent, en ce mo-' ment, les cornes de leurs terribles chapeaux.
— C'est-à-dire, monsieur le commissaire, car vous êtes commissaire de police, je suppose ! . . .
— Oui, Monsieur, pour vous servir.
— C'est-à-dire, que les comtes et baronnets de Brecknock, ne voyageant jamais à pied, depuis près de mille ans, vous allez vous donner, vous-même, la peine de monter dans ma voiture.
— Je ne demande pas mieux.
— Soyez donc le bien venu, et, maintenant où allons-nous, de grâce ?
— Chez M. le procureur du roi ! cria le commissaire au postillon Vous avez là une superbe et moelleuse voiture, monsieur le baron de Brecknock.
Les chevaux partirent.
—Vous trouvez, monsieur le commissaire?... A propos, de quoi m'accuse-t-on?
— Sur mon âme, je n'en sais rien.
— Ni moi non plus, parole d'honneur. Que dites-vous de tout cela^ monsieur et cher ami Maliïah?
— Dieu est grand ! répondit le Caffre avec une imperturbable dignité.
— Pour peu que cela continue, pensa gravement le baronnet, je me déciderai à vivre le plus longtemps possible, car la vie est semée d'amusements.
La marquise donairière de Candeuil.
Le Dauphiné est le pays le plus gracieusement pittoresque que je connaisse. Depuis Vienne , qui est la clé française du département de l'Isère, jusqu'aux limites savoyardes ou savoisiennes , le voyageur tombe de merveille en merVeille. On dirait en parcourant cette contrée délicieuse , que les oiseaux et les fleurs l'ont choisie pour asile , et que la munilîcence du Créateur leur a fait don de cet immense jardin.
Rien ne manque à ce coin de la belle France; ni les montagnes imposantes, dont les cimes portent des neiges éternelles, dont les flancs sont chargés d'arbres verts ; ni les ruisseaux, ni les torrents, ni les cascades, ni les cours sinueux d'une large et limpide rivière; ni les manoirs du moyen-âge, dont les ruines historiques parlent de Bayard , de Lesdiguières , de Louis d'Ars et du farouche des Adrets. Les grottes aux légendes amoureuses, les châteaux modernes, les lacs, les routes ombragées, les sentiers mélancoliques, les prairies ©maillées , les marronniers centenaires, les points de vue poétiques ( que le soleil se lève derrière le Mont-Blanc ou se couche par delà les bastilles de Grenoble), le sourire bienfaisant de la nature et la colère formidable des orages, tout se voit et s'admire dans le Dauphiné. Le cœur de la jeune fille s'y remplit d'amour; l'athée, en gravissantles pentes agrestes de la grande Chartreuse, sent son âme tressaillir ; le Dieu qui fit tant de chefsd'œuvre laisse tomber dans cette âme un rayon de sa lumière, un chant de ses oiseaux , une
DE CANDECIL. 255
fleur de son paradis, un mot de sa morale sublime!
A six lieues environ de Grenoble, sur la rive gauche de l'Isère, après avoir constamment suivi une route plane et nette comme l'allée d'un parc, on arrive au village de Goncelin. En quittant ce village, la route royale s'attaque au flanc de la montagne, fait un coude vers le sud, se roule à travers les collines, les vallons , les plateaux , évitant les précipices , cherchant l'ombre et la fraîcheur, partage le bourg de Saint-Pierre, et fuit jusqu'à la petite ville d'Âllevard, oîi elle arrive, en douce penle, fière de ses deux rangées d'arbres et de sa coquette l^ropreté.
L'hiver, quand la foudre éclate sur les neiges, et que les torrents mugissent, les pâtres désertent la vallée, et l'ours descend des montagnes pour venir rôder jusque dans la ville. Au printemps, lorsque le soleil brille au front des pics , les sources murmurent , les troupeaux peuplent les vallons, et la tourterelle, que n'eflarouchent pas les chansons des fil-
254 LA MAUQUISE
leltes, vient demander aux bosquets d'Allcvard un peu de mousse pour sa couvée.
La ville est située sur un petit plateau , dominée par de gigantesques montagnes. Elle occupe le fond de la vallée charmante qui porte son nom, et tombe en Savoie, en offrant au regard émerveillé un panorama splendide où l'œil s'égare jusqu'au plus lointain horizon.
Cette vallée est sillonnée par des chemins qui appartiennent à la Savoie, et une route pittoresque contourne les flancs des montagnes françaises qui l'enclavent au Nord. Au sud, les Alpes s'allongent jusque sur les maisons d'Allevard, et de ce côlé le chamois et le fier torrent du Bréda peuvent, seuls, trouver passage. Les hommes appellent Tentonnoir formé là par les monts, le bout du monde j, expression pittoresque admirablement appliquée à cet échantillon du chaos.
Le Bréda roule ses eaux limpides et bouillonnantes sur d'énormes rochers, franchit les digues qu'on lui oppose, fait mouvoir les cent bras d'un haut-fourneau fameux dans le pays, et distribue ses veines fécondes aux prairies
DL CÀNDEUIL. 255
et aux champs de la valiée, aux fontaines et aux rues de la ville.
Allevaid est célèbre par ses mines de fer, ses. taillanderies et surtout ses eaux minérales qui attirent, chaque année, autant de touristes que de malades.
Dans le bas-fond de la ville, on trouve un petit château aujourd'hui déchu de son opulence aristocratique, et tombé aux mains avides de l'industrie. Ce château est caché au milieu d'un parc dont le dessin est en tout point irréprochable. Le Bréda passe, en gémissant sous des ponts légers et mignons, à travers ce parc fleuri, feuillu, rempli de grottes et de sentiers, de cachettes et de chalets, de parfums, de fauvettes et de rossignols, et rase les murs de l'habitation, qui a pour nom château d'Allevard*.
* Cette propriété magnifique appartenait à M le comte de B...... il y a quarante ans environ ; elle a eu, depuis, différents maîtres, et a été acquise, dernièrement, par une société qui exploite les forges importantes qui en dépendent On comprend que l'indusirie s'inquiète peu du parc, et beaucoup des hauts-fourneaux. Le gérant de la société occupe le château, et n'était, il y a vingt ans, qu'un petit commis à petits appointements. Que de castels s'en vont ainsi!
256 LA MAllQUISE
A l'exlrémité de la partie française de la vallée, vers Touest, et près du monticule d'Arvillard, qui appartient à la Savoie, près du lac Saint-Clair, et dans le riant vallon de la llochette, on aperçoit les blanches murailles d'un joli bourg masqué par un rideau de verdure, et dominé par un antique manoir environné de châlaigniers, de chênes, de hêtres et de sapins. Ce bourg riant et ce château sévère portent le même nom. On les appelle La RO' chette.
Une allée d'arbres magnifiques conduit au manoir, dont les abords sont tristes, âpres, sauvages, en dépit de la délicieuse vallée qui s'étend à ses pieds. L'ombre épaisse projetée par les charmilles, par le dôme des marronniers, par les ailes du bâtiment, l'enveloppent, pour ainsi dire, de ténèbres que l'éclat du jour ne peut percer.
Quelques enfants jouent dans les cours et sur l'esplanade, mais leurs voix argentines se perdent dans la solitude de cette froide habitation, sans en ébranler les échos.
En approchant du château de la Rochette,
on éprouve^ malgré soi, un saisissement de mélancolie. Ces tourelles élancées quoique lourdement posées sur leurs larges bases, ces hautes murailles percées de longues fenêtres festonnées, ces vastes cours de service à peu près désertes, les cris discordants des corneilles qui ferment leurs ailes noires sur les corniches ou sur le fronlon du principal corps de logis, tout contribue à jeter dans l'âme du visiteur une gravité morose.
L'allée de marronniers aboutit, d'une part, au grand chemin du village, et de l'autre à la grille du château. Cette grille fait l'admiration des habitants de la Rochette qui indiquent aux étrangers la beauté de sou travail, en n'omettant jamais de dire que toutes les pièces ont été frappées au marteau, et non coulées comme partout ailleurs. Dans le grand triangle équilatéral qui partage, par le milieu, le front de l'édifice, une licorne et une aigle portent fièrement un écusson taillé dans la pierre et surmonté d'une massive couronne de marquis.
Quelques paysans sont occupés à faucher
l'herbe qui a audncieusement enwhi le milieu de l'allée. Les vieux arbres abandonnés à eux-mêmes, pendant longtemps sans doute, ont jeté leurs branches dans tous les sens avec désordre, et se sont laissés surprendre par le lierre qui. comme dans une forêt vierge, les enlace et les escalade.
La grille d'honneur est ouverte à deux battants; les quatre lions de bronze qui la gardent ont été mutilés par le temps et les orages; nul n'a pris soin de leur vieille fidélité ; à l'un manque une patte, l'autre a perdu les deux tiers de sa queue ; celui-ci les oreilles , celui-là la tête entière; les magnifiques jardins qui, autrefois, comblaient de fleurs et de fiuils la ville et le château, ne sont plus que des champs dévorés par les choux et les navets. On comprend , sans être de première force, que quelque intendant rempli de sens a passé par là, et s'est fait une honnête fortune, en sacrifiant sans pitié toutes les choses agréables de la chàtellenie à ses nombreuses utilités. Néanmoins, pour les intendants, comme pour
les simples mortels, il arrive im jour de châtiment... jour terrible 1
Un beau matin, une lourde berline attelée de quatre forts chevaux de poste était arrivée par la route de Turin, et s'était présentée, à l'improviste, dans la cour d'honneur du castel de la Rochette. Une vieille dame d'un grand air et d'un front hautain, était descendue de cette berline, appuyée au bras d'un valet de pied en livrée de deuil. Le régisseur accouru au-devant de celte visite, s'était vivement découvert et avait salué, jusqu'à terre, cette grande dame qui n'était rien moins que la marquise, châtelaine du lieu.
— Comment se fait-il, madame la marquise, que vous me surpreniez ainsi?
— Veuillez me conduire dans mes appartements... il n'y a de surprise ici que pour moi, Monsieur, car vos mémoires sont enflés de frais d'entretien qui n'ont trace que sur vos quittances.
— Madame la marquise verra...
— J'ai vu... conduisez-moi, je vous prie... Joseph, prenez les devants avec les clés, ou-
240 LA MAnQUISK
vrez toutes les fenêtres de l'aîle droite et que l'on fasse du feu partout... Allez.
Cela se passait dans la première quinzaine du mois d'avril de cette même année 1845; moins d'un mois avant le départ d'Alger du brick VEnfer. Nous ne raconterons pas à nos lecteurs les découvertes fâcheuses que fil madame la marquise, à l'endroit de son château et de son intendant ; ce serait long, fastidieux, monotone; et comme, dans ce que nous écrivons, nous voulons, autant que possible, dii e des choses neuves ou à peu près, ce détail nous ferait tort, l'histoiie de tous les propriétaires qui voyagent et de tous leurs régisseurs, n'étant qn'une redite aussi funeste aux uns que profitable aux autres.
Le château dont nous nous occupons s'appelle la Rochelle, et la marquise dont il est la propriété se nomme madame de Candeuil. Si le domaine ne porte pas le nom du propriétaire, c'est que la riche et puissante fiimille de Candeuil possède des terres en France, en Allemagne, en Russie et en Savoie, et qu'elle ne peut mettre son nom partout.
DE CANDEUIL. 24i
Depuis trente ans que le général marquis de Candeuil a fait l'acquisition de ce magnifique château il n'y est venu que deux fois. La première fois pour y conduire sa jeune épouse sur le point d'accoucher. La seconde, quatre ans après pour y mourir. Il y a vingt cinq ans que madame la marquise n'a mis les pieds à la Rochette; et cependant, dans l'une des chambres dorées de i'aile droite, le berceau de son unique enfant l'attend; dans un coin du parc, sous un dôme de saules pleureurs et de sycomores, la tombe de son mari l'appelle. Ces deux oublis d'une mère et d'une épouse dénoncent un caractère absolu et un cœur sec; néanmoins ces deux coups de crayon ne suffisent pas pour donner au portrait de la marquise de Candeuil une parfaite ressemblance. La vie de cette femme renferme un long drame ! — Quelques lignes pour le raconter.
Quelques mois avant la campagne de Russie, Napoléon, voulant récompenser le zèle et l'intrépidité de l'un de ses colonels , le baron d'Ulm, fit demander pour lui la main de ma-
demoiselle Hermence Boivin, fille unique d'un ancien fournisseur des armées républicaines. Ce M. Boivin menacé , plusieurs fois , par l'empereur de passer au conseil de guerre pour expliquer sa subite et opulente fortune, effrayé par la seule pensée de rendre gorge, comme on dit très justement, s'était empressé de donner son consentement à une union qui devait le mettre à l'abri, lui et son trésor, jeter un baron dans sa lignée , et lui donner son entrée à la cour fastueuse du César. Mademoiselle Hermence était une beauté de vingtdeux ans. Son bonhomme de père avait fait d'énormes dépenses pour l'élever en archiduchesse ; et la jeune fille avait, on ne peut mieux, profité âes sacrifices de l'ex-fournisseur. Elle possédait au plus haut degré tous les talents d'agrément de son sexe. Elle était d'une coquetterie superfine , elle chantait comme un ange, dansait à ravir, se mettait avec goût, etlançait un cheval à fond de train, tout aussi bravement que le colonel, son futur époux.
Lorsqu'on lui proposa le baron d'Ulm , elle
DE CANDRIIIL. 2î5
fit deux grimaces qui, finalement, se changèrent en deux sourires; le sourire et la giimace étant, chez les coquettes raffinées, quelque chose de synonyme.
Elle fit donc deux grimaces, parce que ses mérites physiques , et la supériorité de son esprit avaient transformé la belle jeune fille du fournisseur en fière princesse , et que le titre de baronne lui semblait être une mesquinerie, surtout alors que les barons de l'Empire peuplaient les villes et les champs. Puis, elle apprit que le baron d'Ulm était un ancien mameluck nommé Ibrahim, venu avec Bonaparte, de fins-fonds de l'Egypte, et naturalisé Français. Pour le coup son visage se décomposa et elle pleura amèrement; si bien que le bonhomme Boivin se trouva inopinément enveloppé par sa fille qui demandait obstinément un maréchal de France, et par l'Empereur qui vofdait sa fille ou ses écus. Ces deux cas difficiles donnèrent une grande éloquence au fournisseur. Il prêcha et endoctrina mademoiselle Hermence , et celle-ci dans un magnifique mouvement de piété filiale , fit ser-
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ment à son père de lui obéir, mais de ne jamais aimer ce petit baron travesti qu'on avait Tindignité de lui imposer.
M. Boivin n'avait jamais eu d'amour que pour ses économies et se souciait peu de cette condition ; il baisa donc tendrement sa fille au front, et s'empressa de la porter aux nues.
Le baron d'Ulm était un jeune et beau soldat, bien digne de figurer parmi les compagnons du. grand capitaine. Son front mâle et superbe était partagé par une balafre qui datait de la guerre d'Egypte ; son œil était fier, et sa noire prunelle avait conservé, dans les neiges de l'Allemagne, les brûlantes étincelles qui animent le regard des Africains.
En voyant ce beau couple , les femmes enviaient l'épouse, les hommes enviaient le mari.
L'empereur signa au contrat et dota richement le colonel, en reportant la dot sur la tête de la baronne en cas de mort sans enfants de son protégé. Le mariage fut célébré en grande pompe ; M. Boivin fit les choses en estimable
fînanciei', et les fit si bien qu'on crut même qu'il s'était ruiné. Mais, hélas!... qui counaî* la poche d'un fournisseur! d'un fournisseur de la République surtout!... Le baron d'Ulm et sa jeune compagne furent plus riches que jamais.
Après trois mois de lune (lune rousse ou de miel, ceci ne nous regarde point). Napoléon partit pour les champs de la Moskowa, et avec lui toute sa brillante escorte. Le colonel fut l'un des premiers eu selle, combattit comme un lion, et fut fait prisonnier aux débuts delà campagne. On annonça sa mort, on la certifia, et madame la baronne, de tristesse ou de gaîté de cœur, fit dire bon nombre de messes dans sa paroisse, ce qui lui attira une grande' réputation de tendresse conjugale. On ne parla que de son désespoir.
En 1814, un jeune général d'origine française, mais de naissance russe, vint à Paris à la suite de l'empereur Alexandre dont il était l'aide-de-camp. Ce gentilhomme s'appelait le marquis de Candeuil, il était brave> spirituel, immensément riche, charmant déformes et de
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distinction, et renommé par la sévérité de sa loyauté. Un chagrin frappait ce brillant officier, et l'atteignait au sein des faveurs dont le tzar le comblait. Depuis trois générations, les marquisdeCandeuilappartenaientaii sol russe, et s'étaient élevés à l'ombre du trône impérial, mais la France était toujours chère à ces généreux enfants d'un ancien exilé. Lors de la terrible guerre de 18^ 2, l'aide-de-camp d'Alexandre eut préféré recevoir la mort dans les rangs de nos soldats que les éloges de son puissant protecteur. Aussi, dans la fatale retraite de nos vétérans, le marquis de Candeuil se multiplia partout où il y avait quelque secours à porter. Son zèle d'humanilé le fit accuser de trahison, et il ne fallut rien moins que le haut appui de l'empereur pour le sauver de la jalousie des généraux russes.
Pendant le séjour d'Alexandre à Paris, le marquis de Caudeuil eut l'occasion de voir la veuve du baron d'Ulm. Sa beauté le frappa ; ses charmes, son esprit, ses talents, sa dignité enflammèrent un cœur que le soleil de France avait déjà brûlé. La fille de M. Boivin, non
1>E CANDËUIL. 247
moins adroite que ces grands astronomes assez habiles pour prévoir les éclipses des astres politiques, compril que Napoléon allait redevenir Bonapai'te, et que l'Empire allait leprendre les dimensionsd'un royaume. Elle se pàmadaise en se voyant sollicitée par le descendant de l'illustre famille de Candeuil, dont la gloire avait servi la France depuis Robert-le-Fort jusqu'à Louis XIV. Elle allait changer sa balonnie de pacotille, comme elle l'appelait, contre un marquisat du moyen-âge; et le rejeton deTex-fournisseur, sachant conduiie SCS affaires aussi bien que son père ses quati'e règles, mademoiselle Hermence s'étudia dans toutes les glaces de ses riches appartements, porta le noir, le blanc, le rose et le lilas avec une exquise simplicité, affecta de grands airs si naturels qu'on l'eût prise, de loin comme de près, pour une Montmorency ou une comtesse de Toulouse.
Le maïquis de Candeuil fit sa demande et fut refusé net. 11 insista, on céda un peu ; il insista plus tendrement, on se rendit. Mais cette victoire du gentilhomme fut chaudemeiit
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disputée par la veuve qui, habile jusqu'au bout, exigea que sou mari quitterait tout aussitôt ie service de l'étranger. Ce patriotisme toucha d'autant plus le marquis de Caudeuil, qu'il ne cherchait qu'uu prétexte pour rentrer défjuitivoment en France. C'est ainsi que les cloches sonnèrent pour rompre le deuil de la plus charmante et la plus aimable des veuves; pour délivrer l'aide-de-camp de l'empereur Alexandre du fardeau de sa fidélité.
Les coquettes sont-elles susceptibles d'aimer ? Voilà une question à poser au baronnet Francis Brecknock. Nous ne sommes pas, quant a nous, de force à la résoudre. Ces dames cachent si bien le faux^sous le vrai, et le vrai sous le faux, que nous nous y sommes on no peut mieux perdu jusqu'à ce jour. Nous ne pourrons donc pas dire si la marquise de Candeuilaima beaucoup son second mari, mais nous affirmons qu'elle eu donna toutes les preuves.
Dans un voyage aux eaux d'Aix, le marquis, rentrant par le Dauphiné, et fouillant les sites magnifiques de la frontière de ce dé[,'artement,
DE CAINDELIL. 249
acheta, en 18..., le beau château de La Rochette, dont la position pittoresque et imposante avait plu à un reste de mélancolie dont il n'avait pu se défaire, au sein même de toute sa joie. La marquise, enceinte alors, comme nous l'avons dit quelque part, fit ses couches :» la Rochette, et donna le jour à un garçon appelé à devenir l'héritier de toutes les vertus et de tous les mérites de son noble père.
Quelquesannées après ce joyeux événement il arriva de Sibérie un homme à longue barbe, nu teint hâve, au front cicatrisé, qui s'en alla frapper à 1 hôtel de Candeuil, et demanda tout bonnement au Suisse s'il ne pouvait pas parler à madame la baronne d'.Ulm. Ce singulier visiteur, introduit près de la marquise, fut mis à la porte, sans plus de formalités, et chassé par les laquais. De cette réception naquit un procès, qui fit un scandale étourdissant dans le monde assez avide de scandale ( disons-le bien vite en passant).
Le voyageur venu de la Sibérie prélendit, par la bouche d'un avocat célèbre, qu'il était le baron d'Ulm, fait prisonnier à Borodino et in-
250 LA MARQUISli
terne dans les déserts moscovites. La marquise deCandeuil iitsoutenir par un autre clerc, non moins fameux, que ce prétendu revenant de la grande armée n'était qu'un bohémien, heureux d'exploiter une cicatrice et quelques points de ressemblance avec l'illustre défunt. Toute parole d'avocat n'étant pas, heureusement, parole d'Evangile, nous ne saurions affirmer lequel des deux disait vrai. Le tribunal, après de savantes réflexions, décida que si quoiqu'un devait connaître le baron d Ulm, ce devait être sa femme, et le réclamant fut débouté.
On n'entendit plus parler de cet homme qui passa pour un sacripant. La marquise fut félicitée, et le tribunal s'émerveilla d'avoir pu trancher le nœud gordien d'un coup de glaive si justement appliqué.
Quant à M. de Candeuil, il était de trop noble cœur pour n'être pas mortellement frappé de cette horrible aventure. Dès les premiers moments du procès, ilavait pris la poste et s'était caché dans les sombres solitudes du château de la Rochette. En dépit du triomphe
de l'avocat de la marquise, le chagrin s'empara de râaie du général, qui traina pendant toute une année une vie languissante et flétrie. Madame de Candeuil voulut accourir près de son mari, mais le fier gentilhommeinventa de merveilleux prétextes pour la tenir éloignée, et ce fut en appelant la miséricorde divine sur la tête de son fils qu'il rendit sa belle âme au Seigneur.
Les moralistes nous diront que le marquis fui injuste, en ne venant pas au secours de sa femme et en ne redoublant pas de tendresse envers elle, pour lui faire oublier l'affreuse rencontre desonpiétendu premier mari. Nous répondrons aux moralistes que le général élait doué de cette esquise finesse que les femmes d'élite possèdent, seules, d'ordinaire, et qu'il avait deviné, sous les guenilles du Sybérien,le véritable baron d'Ulm ; que dès lors il avait été convaincu de la sécheresse du cœur de la marquise, et que sa dignité froissée n'avait pu être aussi tolérante que la justice.
Pendant quelques années après la mort de son icccond mari, madame la Marquise voyagea
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avec son fils qu'elle idolâtrait. Bizarre humanité ! la coquette par excellence fut, jusqu'à son dernier soupir, mère modèle et femme vertueuse. Les nombreux prétendants qui l'enveloppèrent ne purent la conduire une troisième fois à l'autel, et la galanterie la plus raffinée la trouva froide comme un marbre. Sa jeunesse s'acheva sans que la méchanceté qui s'attaque à toutes les jolies femmes, pût lancer contre elle la plus mince épigramme. Elle porta , la tête haute et en vrai marquise, lillustre nom dont l'honneur lui était confié. En vieillisant, madame de Candeuil devenait sévère, triste, morose même. On la surprenait souvent daus des accès de pesante mélanc'lie qui chargeaient de nuages son front superbe et le courbaient. Ces noirs chagrins faisant chaque année de plus grands ravages, la santé de la marquise en avait été tout-ncoup altérée ; son fils pouvait seul la soulager par ses embrassements. Mais, hélas! quelle mère est assez heureuse pour conserver toujours près d'elle son enfant chéri! Le jeune Horace de Candeuil, dès qu'il fut en âge de
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choisir une carrière, ne parla que de chevaux, de trompettes et de batailles. On eut beau l'élever, comme Achille, au milieu d'une couvée de fillettes, comme Achille il sauta sur un grand sabre et jura qu'il se ferait soldat. On le vit entrera l'École militaire, et dès qu'il eut son épaulette, rien ne sut le retenir en France, il partit pour l'Afrique, emportant uu médaillon que sa mère éplorée attacha sur son cœur, et qui devait sans cesse lui rappeler les traits du bel ange de son berceau.
Le jeune officier se distingua souvent en Afrique , et marcha sur les traces de son glorieux père. La marquise isolée, triste et plus pensive que jamais , essaya, pour obéir à ses médecins, de s'occuper d'affaires. Les médecins qui voulaient distraire leur malade de ses noires mélancolies , lui proposèrent de se livrer à quelques opératious innocentes, soit d'achats de domaines, soit d'achats de rentes. Madame de Candeuil ayant justement h combler quelques déficits apportés par les dernières spéculatiohs de feu M. Boivin, son père, se laissa persuader et fit du haut commerce. Les
lois du sang sont si absolues, si impérieuses, que l'aristocrate marquise se souvint on ne peut iiiieiix de son origine, et qu'elle donna (le toute son âme dans le fatal travers de notre époque industrielle. Encouragée par quelques gains , irritée par quelques pertes, elle fit constrnire des usines, acheta des forêts, vendil des terres, joua sur le cours des rentes , prit des actions un peu partout , et se mit souvent par son immense fortune autant que par son habileté, au-dessus du crédit d&s plus gros financier de ce temps de gros écus.
Les médecins reconnurent alors que leur conseil n'avait été ni bon ni mauvais , et ils s'en félicitèrent, comme de raison ; la malade ne tombait plus que rarement dans ses rêveries désolées , mais la fièvre des affaires la dévorait et brûlait son sang. Le genre de la souffrance était changé , pourtant la Faculté pouvait se frotter les mains ; qu'importe de mourir de la jaunisse, quand l'art divin nous a guéri du mal de tête !
Au sein de ses préoccupations, la marquise pensait à marier son fils, devenu « apitaine
aux chasseurs d'Afrique; et son ambition daignait à peine s'arrêter au premier raug de la noblesse européenne. Quel fut son effroi, en apprenant que le jeune marquis de Gandeuil voulait épouser une Africaine qu'il avait vaillamment sauvée dans une razzia! Quelle fut sa douleur en apprenant, de la bouche de son fils , que cette Africaine s'appelait Médine d Ulm, et qu elle était la fdle du baron d'Ulm, son premier mari.
La douairière, vaincue par les prières de son fils, consentit à ses désirs. Ce mariage fit grand bruit, le procès de 18... fut remis sur le tapis, on en parla partout ; un jeune enthousiaste, ami et frère d'armec du capitaine de Gandeuil , fit un roman-feuilleton en deux gros volumes , intitulé Médine j, qui eut un charmant succès de circonstance, grâce aux merveilleuses aventuresde la délicieuse épouse du marquis; puis chacun se tut sur cette histoire pour jouer à la Bourse, chanter aux concerts, bavarder aux chambres, valser à deux temps et bâiller à l'Opéra... récréations sans
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lesquelles notre machine terrestre ne saurait marcher longtemps.
Lassée par les sottises qu'elle entendait dire de droite et de gauche, la marquise douairière se fixa on Russie ; et de sa résidence, elle continua de diriger ses hautes opérations financières. Quelquefois elle voyageait de l'une à l'autre de ses nombreuses propriétés, et c'est en avril ^1845 qu'elle arriva subitement au château deîaRochelte,oùson régisseur Pavait parfaitement oubliée.
liC Courrier de madame la Donairtére.
Yingt jours après son arrivé au château de la Rochette, la marquise de Caudeuil fît appeler, pour la première fois, sou intendanl.
C'était uue femme hizarre que celte vieille douairière, et le lecteur, qui coiuiaît sou histoire , ne sera certes pas fâché d'avoir son portrait.
La veuve du baron d'Ulm et du général de Candeuil , était d'une haute taille que l'âge,
l'activité, le chagrin avaient un peu courbée depuis quelques années ; lorsque dans certaines circonstances elle se relevait sur ellemême, pour regarder en face ceux auxquels elle s'adressait , ses épaules s'écartaient , sa ])oitrine s'élargissait, tout son corps se développait majestueusement , et elle prenait un port de reine. Son regard était vif, mobile, intelligent, sérieux. Son visage, souvent mélancolique, était toujours grave ; toute sa personne était revêtue d'une austérité qui commandait la crainte et le respect. Son nez effilé, un peu long, mais admirablement découpé; ses mains blanches, quoique amaigries; son pied charmant , en dépit de la vieillesse et toujours emprisonné dans un coquet soulier de prunelle noire très découvert; sa robe de drap noir, robe pour elle de toute saison , et ses cheveux gris argentés , roulés sur ses joues en deux boucles ou boudînSj, lui donnaient une physionomie sévère, mais pleine de distinction. Sa voix élait nonchalante d'habitude, mais elle s'animait par degrés et devenait impérieuse. Son langage était pur, élégant
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sans recherche, concis et décidé. L'expression ne lui faisait jamais faute, et lorsqu'elle traitait les affaires, elle savait placer les termes techniques sans en encombrer son discours. Ses nombreux voyages , ses études brillantes , son dédain pour les femmes communes , en avaient fait non pas une pédante , mais une femme d'esprit, capable de tenir tête aux hommes d'élite.
Depuis vingt-cinq ans la marquise de Candenil.avait mis de côté ses colliers, ses diadèmes, ses bracelets, tous ses diamants ; et lors du mariage du capitaine, son fils, elle avait rempli deux corbeilles des trésors de sa magnifique jeunesse, pour enrichir les grâces de sa belle-fdle. Elle n'avait conservé de sa toilette opulente que deux bagues-alliance; l'une donnée par le général, ne l'avait jamais quittée ; l'autre datait de l'Empire et portait, dans son anneau, le chiffre du baron d'Ulm. Depuis le mariage du capitaine, chacun s'étonna de voir la marquise ajouter à sa première alliance celle dont nous venons de parler; un soir, sa femme de chambre la vit prendre cet anneau ,