‹ La marquise de Candeuil (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · G0 LA MARQUISE · texte numérisé non relu

G0 LA MARQUISE

l'élever vers Dieu avec douleur, et le baiser pieusement.

Les gens de Madame se gardèrent bien de parler de ce qu'avait vu la femme de chambre ; la plus légère iiidisciétion les aurait fait casser aux gages tout aussitôt, et la place était des meilleures.

11 y a donc vingt jours que madame la douairière de Candeuil est arrivée, par Turin, à sou château de la Roche tte. Pendant ces vingt jours elle s'est levé fort tard, a pris des bains et s'est promenée à pied et en char-àbancs dans son parc et dans ses terres. Maintes fois le régisseur a mis son habit noir et à demandé la faveur d'êlre présenté à la châtelaine, on lui a constamment refusé la porte, et, à sa dernière sollicitation ^ Tune des femmes de Madame la marquise lui a poliment ordonne d'avoir à présenter, dans une couple d'heures, ses livres, registres, devis, inventaires, baux et fermages, le tout pour être vérifié. Cet ordre précis, fit dresser les cheveux de l'intendant, mais il l'exécuta. La marquise avait

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un nombreux domestique, arrivé un jour après elle avec deux fourgons, deux voitures de luxe et dix chevaux dont six de carrosse et quatre de selle, tous d'excellente race. Le domestique se composait d'un valet de chambre nommé Joseph, de trois femmes, d'un valet de pied, d'un cocher, et d'un personnel de cuisine fort au complet. La première femme de chambre se nommait Louise , et servait de secrétaire à sa maîtresse, qui, l'ayant dressée à son active correspondance la payait très cher. Cette correspondance employait deux et même trois heures par jour. La marquise ouvrait seule ses paquets, ne les communiquait jamais, et dictait ses réponses pour les affaires heureuses, se réservant d'écrire ellemême pour celles qui tournaient mal.

Quant au capitaine Candeuil, elle lui consacrait toujours les heures de nuit , et la tendre mère envoyait des volumes à son enfant bien-aimé.

Dès le lendemain de son entrée à La Rochette, la marquise avait fait venir un architecte de Grenoble, et lui avait commandé de

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grandes opérations à l'aile gauche du château; de façon que le silence et la monotone tristesse du site et du village avaient été brusquement rompus par le caquetage des femmes de service, par les valets, par les chevaux, par la truelle et les marchands. Madame de Candeuil était, seule, calme au milieu du tapage qu'elle causait, c'était encore l'une de ses ma nies, d'aimer la solitude dans le bruit.

Nous avons dit qu'un beau matin , pour la première fois depuis son arrivée, la marquise fît demander son intendant. Ce jour-là, elle était dans son cabinet de travail, grande pièce carrée qu'elle préférait aux autres appartements, et qu'elle avait meublée dans un goût sévère. L'hiver étant tenace dans ces pays de montagnes , et les matinées d'avril très fraîches, un feu vif, égayé par la résine des pommes de pin, pétillait dans Tâtre d'une large cheminée devant laquelle madame de Candeuil , enveloppée d'une douillette de satin noir, et plongée dans un fauteuil à la voltaire, allongeait les bouts de ses pieds délicats. La marquise , la tête renversée sur le dossier de

son fauteuil, regardait fixement deux portraits à l'huile encadrés en médaillon dans la boiserie des deux côtés de la cheminée. L'un de ces portraits, peint par Gérard , était celui du général de Candeuil , tête fine , noble et charmante, empreinte de douceur, de mélancolie, décourage et débouté; elle reproduisait exactement les traits du brave capitaine que les lecteurs de Médine n'auront pas oublié. L'autre, dû au pinceau du célèbre Gros, représentait l'un de ces rudes soldats de Napoléon, dont l'énergie montait du cœur à la face. C'était le baron d'Ulm, colonel des cuirassiers. Son front découvert montrait avec orgueil une large cicatrice qui courait de la tempe droite à l'œil gauche. Son teint basané, sou regard brûlant , ses traits heurtés annonçaient que ce brave guerrier avaii autrefois quitté la pelisse et le turban des mamelucks pour la cuirasse et le casque de fer de nos pesants cavaliers.

La marquise douairière regardait depuis longtemps ces deux portraits, l'œil sec, le corps immobile et la tête en feu. Tout-àcoup

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elle porta vivement à ses lèvres ses deux bagues et les baisa. Quelques pas résonnèrent dans l'antichambre , et la première femme entra, annonçant que le régisseur la suivait.

— C'est bien, dit la marquise, remeltezvous à votre place, et achevez les additions de la ferme d'Allevard. A propos, comment va notre futur ménage ? Votre fdle aime-t-elle toujours mon mauvais sujet de filleul?

— Oui, Madame, depuis que Cornette est arrivé, il s'est rangé comme une demoiselle.

— A la bonne heure, je ne demande pas mieux que cela dure. Après tout, c'est un soldat d'Afrique, et les compagnons de mon fils sont mes protégés. Louise, je donnerai à votre gendre le bail de la ferme d'Allevard, et nous lui ferons des conditions dont il se frottera les mains.

— Madame est si bonne

— Et quand les marie-t-on?

- — Aussitôt que M. le marquis sera arrivé.

— C'est très bien .... Achevez votre addition, et faites un double de ma lettre à M. Jourdain, l'agent de change. Ce M. Jourdain est un

homme fort enlendu en affaires ; il m'a conseillé un coup de hausse admirable.

— Le métier d'agent de change lui va mieux que la vie des camps, à ce qu'il paraît.

— Aussi a-t-il été tellement dégoûté de son unique campngne en Afrique, qu'il a repris la charge de son père. Soldat, c'était un oison; agent de change, c'est un aigle.

Le tintement léger d'une sonnette annonça l'intendant , et la femme de chambre se leva pour ouvrir.

— Je prie madame la marquise^ de vouloir bien agréer mes civilités, dit le régisseur, qui était vêtu comme un marguillier les jours de grande fête.

— Veuillez vous asseoir, monsieur Mathieu, répondit la douairière d'un ton sec et justement poli.

— Comment se comporte votre santé, madame la marquise ; nous avons là une saison à souhait, le printemps semblait vous attendre cette année.

Monsieur Mathieu qui avait, depuis quinze jours au moins, bâti cette phrase champêtre.

l'avait placée, tout d'abord, en se caressant les lèvres avec la langue.

— Vous-êtes fort aimable, Monsieur, répondit madame de Candeiiil en se tournant vers un grand bureau à cylindre placé à sa droite ; vous-êtes bien aimable, mais nous allons en finir avec les compliments; sur ce chapitre je suis on ne peut plus contente de vous.

Le régisseur s'inclina, et suivit, avec teireur, la main de la douairière qui se posa sur une immense carte et sur un registre.

— Louise, prenez ce livre et cherchez, au titre de la ferme du Prince, ce qu'a rapporté le pré Robert en ^829.

M. Mathieu fit un haut-le-corps, comme s'il eut rencontré des épingles sur sa chaise.

— Et bien! Louise, marchez donc, reprit la douairière qui avait développé, dans ses deux mains, le plan du domaine de la Rochette et de ses dépendances, relevé par le cadastre en48i6.

— Madame, j'ai bien trouvé le titre de la ferme du Prince, mais je n'y vois pas le pré Robert.

— Vous êtes aveugle... Monsieur Mathieu, veuillez prêter votre secours.

— Volontiers, Madame... permettez-vous que je mette mes lunettes.

— A votre aise.

— M'y voici, murmura l'intendant, qui semblait chercher autour de lui quelque trou de souris^

— Je me souviens que ce pré Robert est un fort joli pré, dit la marquise, j'y faisais conduire mon fils... il ya, ma foi, trente ans de cela bientôt.

— Oui, trente ans, répéta le régisseur : diablesse de femme, pensa-t-il, quelle mémoire !

— Avez-vous trouvé?

— Je cherche... on aura sans doute oublié d'ajouter l'apport de cette année... Voilà une grande négligence, mon carnet est mieux à jour heureusement.

— Je le souhaite... Passons, s'il vous })laît, au titre de la ferme d'Allevard... Je serais assez curieuse de savoir si le champ de sarrasin n 6, que je vous envoyai l'ordre d'acheter, a

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produit de bonnes récoltes... Veuillez me lire d'abord le prix d'achat.

— ^ ,400 fr. le journal, madame la marquise, nous fîmes là une méchante acquisition.

— Oh! oh! >l,409 fr. le journal, ceci me semble fort.... Louise, prenez ce carnet rouge et cherchez, à la table des achats, l'année >I825.

— J'y suis, madame.

— Ne trouvez-vous pas, « Sarrasin, n° 6. »

— Je Tai trouvé, page 27.

— Et qu'y lisez-vous?

~ Achat d'un champ de blé noir pour la ferme d'Allevard, au prix de 900 francs le journal.

— Madame la marquise a sans doute fait erreur, dit machinalement monsieur Mathieu.

— C'est bien possible... passons au rapport.

— Année 'i824, vendu à la foire de Goncelin dix hectolitres de blé noir, à dix-huit sous la carte.

— Par Dieu ! voici une belle et bonne année

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pour !es pauvres gens et pour les poules, car ce sarrazin n'a guère été vendu.

— L'année a été féconde, fit observer le régisseur ; les grains se sont donnés.

— Ah! Je ne croyais pas, toutefois, que cette denrée descendît jamais plus bas que vingt-cinq sous la carte.

« C'est un vrai paysan que cette marquise, pensa encore monsieur Mathieu.

— Quel est le chiffre total des revenus en -1825, s'il vous plail?

' — Trente-deux mille francs net.

— Et en ^841?

— Vingt-sept mille trois cents quatre-vingtsept francs et tant de centimes.

— Tebluneieten 1844?

— Vingt -trois mille quatre cents francs.

— Ne me conseillez vous pas de vendre cette terre, monsieur Mathieu?

.— Nos champs sont bien fatigués, madame la marquise, les revenus ont baissé jusqu'à ce jour, mais avec de la prudence....

— Je vous entends. ... Vous êtes un homme à peu près ruiné, monsieur le régisseur.

— Plaît-il, Madame?

— Votre état de fortune doit être bien délabré !

— Mais... je suis aussi pauvre qu'honnête.

— A la bonne heure Sachez donc que si,

d'ici à quatre jours, vous ne m'avez pas restitué tout ce que vous avez détourné des revenus de mon domaine, je vous fais expédier aux galères.

— Madame la marquise....

— Vous m'avez volé, en trente années, plus de cinquante mille écus, que vous avez portés sur le compte des réparations faites au château. Or, yousn'yavez mis ni une pierre ni un clou ; la teire complète rapporte, bon an mal an, quarante-deux mille francs ; vous m'avez donc extorqué quelque chose comme une rente de vingt mille francs ; en tout et au plus bas, vous me devez sept cent cinquante mille livres qui, une fois payées, voUvS laisseront largement de quoi vivre, j'en suis assurée.

— Madame la marquise ne parle pas sérieusement.

— Sortez, Monsieur, je vous attends dans quatre jours.

Le régisseur ne se le fit pas répéter, et rejoignit son innocente famille.

Madame de Candeuil avait pris un album aussitôt après le départ de monsieur Mathieu, et elle le feuilletait avec calme, lorsque le valet de chambre entra avec un paquet de lettres.

— Le courrier est donc en avance, Joseph ?

— Oui, Madame, de deux heures.

— Quel est ce cavalier que j'ai entendu galopper dans l'allée ?

C'est un passager qui arrive de Grenoble, et qui a couru la poste à bidet ; il demande h parler à madame la marquise.

— Un messager venant de Grenoble. . . je ne connais personne dans cette ville... Porte-t-il une livrée ?

-^ Non, Madame, c'est un nègre assez mal vêtu, parlant peu le français.

— Qu'il attende , faites-le passer à l'office ; que personne ne me dérange, donnez-moi le courrier... lisez les timbres, Louise, dépêchez.

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— Francfort, Naples, Londres, Hambourg, Bordeaux, Paris, Paris... Voici une lettre adressée à M. le marquis, elle est timbrée de de Marseille et de Paris, et \)Ovtetrès presséesuv l'adresse.

— Faites voir... Mon fils aura ordonné d'adresser sa correspondance ici, en attendant son arrivée.

— Voilà l'écriture de M. le marquis, madame.

— Vite, vite, donnez.

En lisant la lettie de son fils, madame de Candeuil souriait avec délices, et elle s'écria en la fermant : — Demain soir! Hoiace et sa femme et Aïcha arrivent demain soir... Dieu soit loué!... Ma foi, le temps est bien long d'ici à demain, se dit la marquise, et puisque cette lettre de Marseille est pressée, je vais la lire, Horace m'en saura peut-être gié ! Ayant rompu le cachet, la douairière courut à la signature et lut tout iiaut :

« Polycarpe Mathias... » Qu'est-ce que c'est que cela?... Ah! bon ! je me souviens, c'est le Marseillais qui a vendu à n;es enfants cet af-

'freux vin de Madère. Son style vaudra sans doute mieux que sa cave.

« Monsieur le marquis, je pense avoir deux titres à votre souvenir; primo d'abord, c'est moi que je vous ai passé en France l'an dernier, en compagnie de mademoiselle Médine, aujourd'hui votre épouse, et de mademoiselle Aïcha, son amie. Secondo, c'est moi que je vous ai vendu cinq cents bouteilles d'excellent Madère, comme j'en ai encore deux mille et quelques à votre disposition, et à vil prix. Cela étant, je vais jeter l'ancre plus que jamais dans votre cœur et votre mémoire, pour un service d'une nouvelle nature.

— Où veut en venir ce phraseur, dit la douairière impatientée, puis elle continua sa lecture sans remuer les lèvres.

« Figurez-vous, monsieur le marquis, que

j'ai fatalement mis à mon bord un personnage

qui va en France, à votre poursuite, dans la

simple récréation de vous poignarder, vous ou

votre femme, votre femme ou mademoiselle

Aïcha ; peut-être poussera-t-il la fureur jus- I. is

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qu'à faii'G un massacre général dans votre fa-* mille.

— Quelle horreur! s'écria la marquise... Puis, se frappant le front, elle reprit avec effroi : Ce nègre... ce nègre qui vient d'arriver, si c'était le farouche Kahyle à qui mon fils doit la vie, mais qui a juré la mort de Médine, si c'était Mahïah !... Louise, courez à l'office, et faites monter le messager... ou plutôt demandez-lui son nom... Allez... Je suis folle, ajouta madame de Gandeuil, dès que sa femme de chambre fut sortie ; puis elle repritla lettre de M. Mathias;

« J'ai surpris tous les projets de l'infâme scélérat, et je Tai signalé à M. le procureur du roi, qui ne le laissera pas sortir de Marseille, je l'espère; mais, en tout cas, prenant l'avance sur lui, j'ai cru devoir vous prévenir en vous écrivant, et, par plus sûre précaution, j'ai détaché un matelot de mon équipage, homme dévoué, brave et plein de ruse, qui doit suivre l'assassin pas à pas, nuit et jour, jusqu'à l'instant où ma lettre vous sera parvenue... »

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— Le messager qui attend les ordres de madame, se nomme Mahiah, dit la femme de chambre accourant tout essoufflée... Quel bonheur ! si c'était ce brave nègre qui a sauvé la vie à M. le marquis.

— Faites-le monter... faites-le monter, s'écria la marquise profondément émue ; et, jetant sur son secrétaire la lettre de M. Mathias, elle ouvrit un paquet de Paris, et lut ces mots :

« Madame la marquise,

« Vousavezété merveilleusement inspirée en ne suivant pas mes conseils, les fonds ont baissé de soixante-cinq centimes aujourd'hui, à la stupéfaction de tous les gros joueurs. Vous eussiez perdu deux millions en achetant les rentes que je vous avais proposées. Je reconnais-là votre heureuse étoile.

« Daignez agréer, etc.

« Jourdain, agent de change. »

— Deux millions ! s'écria madame de Candeuil; deux millions hQuelle perte ! comment la réparer ! Folle que je suis ! imprudente ! . . .

Et ce niais de Jourdain qui me félicite... ; il ne sait donc pasque j'ai fait acheter, sous main, par Dufour son confrère... Voici justement son écriture :

« Madame la marquise,

« Nous avons été malheureux : la nouvelle d'un changement de ministère, et les fonds anglais, ont fait tomber la rente... Vous avez été mal inspirée celte fois, mais nous prendrons une prompte revanche. J'ai fait une concession, en votre nom, des deux millions deux cent mille francs que vous possédiez sur le grand-livre. Cette somme énorme est passée à M. Jourdain , agent de change, qui a joué à la baisse avec un insolent bonheur, et a, comme vous le voyez, gagné ce que vous avez perdu. J'attends humblement vos nouveaux ordres, etc., etc.

Dufour. »

Quand je dis que Jourdain est un aigle, murmura stoïquement la marquise; pendant qu'il me conseillait la hausse, il jouait à la baisse. ..

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Ah! drôle ! voyons Bordeaux... encore ! s'éciia la douairière, encore! Cinquante mille francs perdus aux cheminsde fer. Une faillite de cinq cent mille francs et mes vignes de Médoc grêlées... Mais c'est l'histoire de Job, que la mienne ! Et, d'une main tremblante, madame de Candeuil ouvrit précipitamment les lettres de Francfort, de Naples, de Londres et de Hambourg; partout elle rencontra des sinistres! Alors, joignant les mains, et tombant à genoux devant le portrait du baron, cette femme, éprouvée par une ruine complèle, courba son front superbe, baisa le tapis avec humilité ; puis, regardant le mâle visage de son premier mari, elle murmura d'une voix lente, en frappant trois fois sa poitrine :

— C'est ma faute! ô mon Dieu! c'est ma faute ! ma très grande faute!

Plongée dans la prière, la méditation et le désespoir, la marquise de Candeuil n'entendit ni ne vit entrer Mahïah qui, glissant sm^ le tapis, s'arrêta tout-à coup, ouvrit des yeux de hyène sur l'image vivante du colonel d'Ulm, prêta l'oreille à l'acte de contrition de la douai-

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rière, et se croisa les bras en attendant qu'elle se tournât vers lui.

lie Message de sir Francis Brecknockt

Madame de Candeuil , entendant le bruit léger d'un soupir se leva vivement, et regarda derrière elle. Mahïah était posé comme une statue, en face du portrait du baron d'Ulm ; ses yeux, depuis qu'ils avaient rencontré cette peinture, ne l'avaient pas quittée.

Lamarquise suivit la direction de ce regard enflammé, et lorsqu'elle le vit attaché au visage du colonel, elle sentit son cœur tressaillir comme s'il eût été frappé d'un coup de poi-

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gnard. Tout sou corps cliaucela; elle s'appuya d'une main à la cheminée, et de l'autre elle agita violemment le cordon d'une sonnette. Le valet de chambre entra aussitôt.

— Joseph, tenez-vous dans le petit salon, et à ma portée, je puis avoir besoin de vous.

— Madame, j'attendrai vos ordres.

— C'est bien.

Le domestique se retira.

Pendant ce court dialogue, Mahïah n'avait pas bougé de place; son esprit était entièrement absorbé par la contemplation des traits du baron d'Ulm; les personnages qui se mouvaient à ses côtés, ne pouvaient le tirer de sa rêverie, de son extase. Le fils de Zaka , le Caffre superstitieux , poussé au crime par la fatalité et par une aveugle loyauté , luttant contre sa destinée, par la seule puissance de ses généreux instincts, et ne marchant encore qu'en tremblant sur cette terre de France où vivait sa victime, venait de rencontrer brusquement, comme une exhortation infernale, comme une menace terrible, comme un ordre

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implacable, le visage de rennemi de sa race, cause de tous ses malheurs !

Pour mieux frapper l'imagination du nègre, ce visage était paré de la jeunesse et de la beauté qui avait séduit Zaka. C'était bien le fier et vaillant raameluck, blessé trois fois dans la guerre d'Egypte, et trois fois guéri parles tendres soins de la belle négresse, fille du roi Gaïka , esclave vendue par le juif Samuel. C'était bien là cet Ibrahim amoureux et magnifique, qui avait délaissé la pauvre Zaka pour suivre en France le chef chrétien : c'était là aussi le père de Médine et de l'Arbi, l'ami de Ben-Ulal, l'Abib-Bou-l'Arbi, enfin, qui était mort après le combat de Beni-Smiel, sous les débris embrasés de sa tente.

Mahïah n'avait jamais vu de tableaux dans sa vie, la rencontre de ce médaillon produisait donc sur lui un effet surnaturel. Les yeux du colonel semblaient le suivre, et son sourire le défier. Cette armure de fer, dont le Kabyle de l'Atlas ne connaissait pas l'usage, rendait plus imposante encore la vision dont il était en quelque sorte épouvanté.

La marquise était trop physionomiste pour n'avoir pas deviné, tout aussitôt, les pensées qui s'agitaient dans le cerveau du nègre.

Elle avait appris de la bouche de son fils, à connaître ce caractère hardi, haineux, mêlé de noblesse et de férocité; elle savait que Mahïah devait se repentir, tôt ou tard, d'avoir épargné Médine, et, moins courageuse que sa belle-fille, elle avait toujours redouté l'apparition subite de cet homme dévoué aux vengeances de sa mère. Médine ne l'inquiétait pas seule, car elle avait à craindre, plus que l'enfant d'Ibrahim peut-être, le couteau du fils de Zaka. N'était-elle pas la première femme d'Ibrahim devenu baron d'Ulm, et n'avait-elle pas été préférée à l'esclave égyptienne abandonnée par son amant. Si Mahïah apprenait un jour cette histoire, quel sentiment, quelle pitié, quelle puissance arrêteraient son bras! aussi, en voyant le regard du Caffre fixé sur le portrait du colonel, la marquise avait senti la mort se glisser dans son cœur. Son secret était trahi!.,. L'ennemi de son sang était devant elle; et cet ennemi, rendu furieux par la ren-

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contre qu'il venait de faire, ne bornerait sans doute pas ses vengeances à un seul crime!... La race entière du général de Candeuil devait périr!... Toutes ces émotions étaient arrivées en foule au moment où la veuve éplorée venait d'apprendre sa ruine. Le doigt de Dieu se montrait dans ce châtiment terrible infligé à la femme sans cœur du baron d'Ulm; son immense fortune s'était écroulée en quelques heures; le souffle de vie qui lui restait allait être arraché par un crime ; ses enfants étaient fatalement menacés.

Voyant l'extase prolongée du nègre, madame de Candeuil comprit qu'il lui restait encore quelque lueur d'espérance. Elle pensa que Mahïah pouvait ne pas avoirdeviné qu'elle avait été mariée au baron d'Ulm, et sitôt que cette pensée lui fut venue elle reprit sa sérénité et demanda au messager d'un ton calme et froid ;

— D'oîi venez-vous?

— De Grenoble , répondit le nègre, sans quitter des yeux le tableau.

— Qui vous envoie?

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— Lis et lu le sauras.

Mahïah présenta à la douairière une lettre coquettement pliée et fermée à la cire. Madame de Candeuil regarda lesarmes du cachet, et s'éloigna du nègre de quelques pas qu'elle fit vers une fenêtre, par précaution. Le messager regardait toujours l'image du coîoneL

— Vous paraissez bien occupé de mon tableau, mon ami?

— Je voudrais loucher cette tête avec ma main.

— Je vous le permets... Croyez-vous donc que cette tête soit vivante ?

Sans répondre à cette question, Mahïah s'approcha vivement du médaillon, et, bondissant sur lui-même, il toucha de sa large main lejjront cicatrisé du baion d Ulm. Le visage du nègre exprima unstupideétonnement.

— Avez-vous connu le colonel ? demanda la marquise en souriant, malgré elle, du désappointement du Caffre.

— Quel colonel !

Celui dont voilà l'image.

— Oui... je l'ai connu... longtemps...

beaucoup... et toi? répliqua Mabïah, en se tournant brusquement vers la douairière, et en fixant un regard effrayant sur elle. Tu l'as donc connu?...

— Oui, interrompit la marquise en toute hâte... mais je...

— Tu as peut-être été son amie?

— Non.., murmura madame de Candeuil, le cœur brisé!... non...

— Tu ne l'asjamaisaimé? demanda le Caffre en baissant la voix, et reprenant son calme habituel.

— Non jamais ! dit encore la marquise en levant les yeux au ciel.

— Alors, lis la lettre que je t'ai donnée... Merci, démon! pensa le nègre, j'ai cru un instant que l'épouse et la mère et le fils devaient tomber sous mes coups... 0 Djelep ! n'est-ce pas assez d'une victime ! le sang d'Ibrahim n'aura-t-il pas coulé jusqu'à sa dernière goutte!

Madame de Candeuil, rassurée pour le moment, jeta les yeux sur la lettre et lut ces mots écrits en fine anglaise.

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