‹ La marquise de Candeuil (volume 2)Chapitre 6 sur 15 · LA MAI'QUISE · texte numérisé non relu

LA MAI'QUISE

— Que je suis un ane? s'écria M. Malhias.

— Ccitainemeut, car si vous aviez moins d'esprit, vous n'auriez pas découvert tant de choses, et le passeport de l'Anglais étant on règles, il ferait de son temps ce que bon lui semble.

— Ah! bast, murmura le contre-maître, je suis de l'avis du capitaine ; il faut sauver ce brave homme de marquis.

— J'ai une idée, cria Cocythe, du ton d'une vigie apercevant et signalant la terre.

— Parle?

— Une fameuse idée !... L'Anglais est pressé d'arriver à Marseille, n'est-ce pas?

— Oui.

— On espère entrer au port dans trois jours? il compte faire cent-cinquante lieues en isoixante-douze heures, n'est-ce pas?

— Oui, oui, que diable, avance donc !

— Eh bien ! voici ce que nous avons à faire... au point du jour nous sortons d'Alger avec une belle brise sud-ouest... très bien! le goddam monte sur la dunette, se bat les lllancs de joie, et rit d^ns sa barbe comme

un sans cœur... très bien! Au moment où nous dépassons le cap Matifoux, la brise du sud-ouest nous quitte, tourne au nord et passe à l'est... bon! nous mettons le cap à l'ouest, et nous naviguons sur nos huniers et nos bonnettes... bravo!

— Et où arrives-tu, butor? cria M. Mathias impatienté.

— Au Cap, aux Indes, au Brésil, en Chine! Gibraltar franchi, nous allons à tous les diables, tournant le dos à M. le marquis de Candeuil.

Cette vigueur de raisonnement abattit Vampire et Mitraille tout aussi bien qu'un coup de massue.

— Et mon chargement, bélitre? répliqua le capitaine un peu revenu de son élourdissement.

— Nous le vendons aux Caffres rouges ou à Bahia, ou à Macao, et nous faisons la noce à la barbe de l'Anglais...

— Et l'Anglais? interrompit M. Mathias qui commençait à s'exaspérer, qu'en faisons-nous dans tout cela?

88 LA MAllQUISE

— Ne pourrions-nous pas le vendre aussi, avança timidement le cuisinier.

— Ma foi, j'opine pour ce délassement, ajoula le contre- maître.

Cocythe triomphait.

— Vous êtes trois misérables , s'écria le commandant, aussi stupides que Dieu est puissant!

Les matelots s'inclinèrent comme s'ils eussent reconnu tout ce qu'il y avait de vrai dans ce jugement.

— Néanmoins, vos bévues m'ont été utiles... mou plan est arrêté.

— Dites-nous cela, capitaine?

— Allez vous coucher... A mon coup de sifflet, au point du jour, que tout le monde soit sur le ponî.

MM. Vampire, Cocythe et Mitraille se retirèrent et descendirent, l'oreille basse, dans le faux pont.

Bientôt, perchés dans leurs hamacs, ils s'y balancèrent voluptueusement et s'endormirent de l'heureux sommeil des pauvres d'esprit.

M. Mathias entra dans sa cabine, feignit d'en fermer la porte avec fracas, en ressortit à petit brait, et revint se poster de manière à espionner de rechef son fantasque passager.

Le lecteur ayant peut-être fait gorge chaude

de la prétentieuse intelligence et de la bizarre

imagination du capitaine de VEnfer, nous

nous ferons un véritable plaisir d'affirmer, et

sur preuves, que cet estimable navigateur

avait un peu plus de fond que de forme, et

moins de brillant que de solide. Pour établir

ce fait, nous retournerons dans la cabine du

baronnet; et, plus curieux cette fois, nous

regarderons par-dessus son épaule, et nous

lirons en tête du carnet ouvert sous ses

doigts :

« Journal de la vie de sir Francis Brecknock, écrit de sa propre main et dédié à ses héritiers directs, qiCil déshérite de tout autre bien à lui appartenant. »

Cet intitulé porte à croire, ce nous semble, que M. Mathias était un assez habile homme

d'avoir découvert, sans la palper, la fatale

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proéminence que le célèbre docteur Gall nous assuie être grosse de foiie.

« Page trois mille cinquante -neuf, suite de mes impressions de voyage, et des ennuis quotidiens qui me poursuivent depuis l'âge de quinze ans, à travers les cent seize mille huit cents lieues environ, que j'ai faites dans les cinq parties du monde, de 1837 à ^1845^ époque ou j'écris, calculant qu'en moyenne j'ai pu courir quarante lieues de poste par vingt-quatre heures. B

Décidément M. Mathias est un homme plein de sens.

Continuons, en suivant le baronnet qui, comme pour nous complaire, repasse négligemment ses souvenirs, et feuillette de sa main potelée les pages de son portefeuille.

« Ce carnet est le trenle-deuxième du manuscrit commencé en mai 1857, et devra être remis chez M. Blackston, mon exécuteur testamentaire, à Caërna von , pour être réuni aux trente-et-un précédents numéros de mes Mémoires, qu'il possède en dépôt et au profit de mes héritiers ci-dessus désignés. Cette noie

, DE CAISDEUIL. 91

est écrite dans la sage prévoyance d'une mort prématurée, auquel cas j'ajoute au legs de mon journal mes sincères bénédictions à mes plus proches parents, et mon immense fortune, mobilière et immobilière, au plus pauvre et nécessiteux des habitants de la ville, village 01! hameau qui recevra ma dépouille mortelle; lui laissant toutefois la charge de me faire enterrer en fosse commune. Par cet acte de charité et d'humilité renouvelé en tête de chaque numéro de mes Mémoires, je constate que je suis en pleine et saine raison , jouissant de toutes mes facultésintellectuelles, et je signe comme autre part,

Sir Francis Buecknock, baronnet. »

Diable!!! notre Anglais ne serait-il qu'un original? poursuivons :

« Srayme, 4 juillet iS4i.

« Puisque je m'ennuie aujourd'hui plus que jamais, je vais vous raconter, mes chers parents, l'histoire de ma naissance, et vous expliquer les motifs qui font de moi un cheva-

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lier ou un juif errant ; ne vous gênez pas pour me classer, je ne suis pas susceptible , et quand vous lirez ces paroles, je le serai encore moins, sïl est possible, attendu que vous aurez fait dire quelques douzaines de messes pour le repos de mon âme. Nous sommes trop bons catholiques, quoique Anglais, pour que je ne compte pas sur cette obligeance de votre part. Le récit que je vais vous faire vous divertira peu, je pense, pour deux raisons. La première, c'est qu'étant de ma famille, vous savez sur le bout du doigt tout ce qui se rapporte à mon berceau ; la seconde, c'est que voilà bien des fois; depuis notre séparation, que je vous répète, dans ce journal, la cause de mes périgrinations. Mais entre parents et amis, tout étant ou devant être en communauté, peines et plaisirs, je croirais vous manquer d'égards, en ne vous conviant pas au spleen emi^oisoimé dont je me nourris à l'heure qu'il est.

« Je suis né dans le comté dont je porte le nom, et mon frère aîné étant mort en ^845, je pourrais et devrais prendre le titre de comte,

illustré par mes ancêtres. Mais j'attache peu d'importance à mes dignités, par ce seul fait que je m'estime médiocrement dans ces temps de farniente^ et que duc, comte ou baronnet, je me trouve parfaitement inutile sur terre. »

Voilà de la haute philosophie !... Eh ! capitaine Mathias , votre fou va devenir un Socrate.

« Je suis arrivé au monde avec une très faible complexion, et un tempérament d'oiseau-mouche, dans la saison de la chute des feuilles, l'an mil huit cent vingt-deux.

« Ma naissance fut accueillie avec des transports de joie par vous , mes aimables cousins et charmantes cousines, ainsi que par ma mère vénérée, sainte créature s'il en fut! Cette joie unanime, de votre part , se comprendra de reste, si l'on prévoit que le médecin qui me tira par les pieds jusque dans cette vallée de misère, annonça, en m'attachant au sein maternel, que je ne vivrais pas quinze fois vingt-quatre heures. De telle sorte que vous chantâtes, le même jour, mon Te Deum à grand orchestre, et mon Dies irœ du fond

î)'i LA MARQIUSIÎ ,

de vos excellents cœiirs! Tant que je vivrai, je vous saurai un gré infini de ces bonnes prières.

« Ma mère , prévenue de mon triste horoscope, se garda bien de me confier à une nourrice, et supplia Dieu de lui venir en aide, pour sauver celte pauvre fleur éphémère de son amour vertueux et chaste. La pauvre femme se dévoua si bien à mon salut, qu'elle fit passer sa fraîcheur sur mes joues pâles , son sang dans mes veines, sa vie dans la mienne. La fleur étiolée se redressa sur sa tige, se baigna dans la rosée, s''ouvrit au doux soleil, joua dans la brise, embauma le gazon, et montra son calice aux plus beaux papillons qui n'osèrent le toucher. La rosée, le soleil , la brise, le parfum, tout venait du créateur, qui versait sur moi les trésors de la tendresse maternelle. Vous criâtes au miracle, et vous n'aviez pas tort.

« Mais ce ne fut pas impunément que ma mère in'arracha de la tombe. Si la fleurette prit racine et vécut, la plante magnifique qui

la protégeait de son ombrage et semblait la nourrir de sa sève, dépérit et mourut !

« Vous rechanlâtesle DïV^ï'r^; ce fut une cérémonie superbe. J'avais alors plus de quatre ans, je m'en souviens ! et vous?

« Le lendemain du jour où cet affreux malheur m'arriva, un courrier de mon frère aîné nous apporta des lettres de Navarin. Mou père, qui faisait la guerre aux Turcs par désœuvrement, avait été tué, le 20 octobre !827,d'un coup de boulet dans la poitrine, bonheur que je n'aurai jamais, et que je vous souhaite de toute mon âme.

« Vous envoyâtes à mou frère l'acte de décès de ma mère chérie en réponse à l'extrait mortuaire du comte Geoige de Brecknock , votre oncle et cousin, et vous y ajoutâtes que je me portais assez mal. Consulté sur ce chapitre, j'eusse répondu que je jouissais d'une santé parfaite, mais c'était votre opinion et non la mienne que vous donniez, et chacun a sa manière de voir la mine d'autrui.

•« Mon frère répondit de Madagascjjr qu'il consacrait une rente de deux mille livres ster-

on LA :>IA!{QriSK

liug il mon éducation et à mes frais d'enlrotien, jusqu'à ma dixième année. Il nommait un conseil de famille et désignait notre oncle, lordFolkmoot, pour mon tuteur, ajoutant que son humeur voyageuse le tenait constamment à quelques milliers de lieues du château de Brecknock, et l'empêchait de diriger lui-même ma très intéressante enfance.

« Mon conseil de famille, tuteur en tête, dépensa largement la rente de cinquante mille francs destinée à mon éducation. Je dois avouer, car c'en est ici le cas , que si ces grosses sommes eussent été employées à apprendre la poésie et l'arithmétique à un âne, il fût probablement sorti des mains de ses opiniâtres professeurs , beaucoup plus lettré que moi de vos férules , regrettables amis , qui ne m'avez voulu enseigner, durant dix années, ni la dernière ni la première lettre de l'alphabet.

« Je suis encore à la recherche de savoir si je dois vous faire des compliments ou des reproches relativement à cette ciasse d'ignorance dont vous avez barbouillé ma première

jeunesse, attendu que je flotte sans cesse entre ces deux questions :

a i° L'homme à l'état sauvage est-il moins heureux qu'à l'état de civilisation? 2" L'érudit ramasse-t il plus de jouissances que le manant qui ne sait pas lire?

« Hier, en arrivant à Smyrne, j'ai failli résoudre le problème. Un saltimbanque donnait une aubade devant la porte de mon hôtel, entouré d'une demi-douzaine de chiens savants qui dansaieut a merveille sous une grêle de coups de bâton.

« Non loin de là , faisant cercle, quelques ignorants molosses aboyaient à plein gosier, dans une fringante liberté.

« Evidemment les . chiens savants étaient moins heureux que les autres.

« Four peu que je rencontre un nouvel argument en faveur des ténèbres, je vous baiserai les mains; comptez sur mon impartialité. »

Oh ! oh ! M.Mathias , c'est un Grec, et non pas un Anglas que votre passager ; il tient d'Esope et de Socrate tout à la fois.

WD L\ MABQi ISE

« Néanmoins, vous avez eu lort , je ciois , d'éei'ii'c à mon frère, comme je l'ai su bien plus tard, que ma rente était insuffisante de moitié pour m'élever convenablement, attendu que la paresse de mon intelligence et les vices de mon cerveau, me menaçant de crétinisme, il était urgent d'assembler autour de moi une espèce d'académie ; dépense ruineuse de nos jours!.... Mon frère donna les cent mille francs, et plus peut-être ! Vous seuls pouvez le savoir ; après tout, vous cherchiez à faire fortune sur ma tête, et vous en aviez le droit; car, dans ce temps d'industrie raffinée, sont réputés voleurs tous ceux que le vol n'enrichit pas; et, par contre, on trouve parmi leshonnêtesgens bon nombre de voleurs qui ont eu la prudente précaution de tirer l'échelle derrière eux. Or, je n'avais pas quinze ans, que vous vous étiez partagé environ douze cent mille francs; donc vous êtes de très honnêtes gentlemen, et je vous ôte mon chapeau !

a En 1855, ayant fait la connaissance d'un pédant des environs de Breckuock, j'eus le

îjonheur ou le malheur de lui plaire. Je dis bonheur ou malheur, parce que tout est doute pour moi ; et que si dans mes courses, j'ai quelquefois rencontré des gens auxquels j'aurais voulu plaire, sans y avoir jamais réussi, j'en ai plus souvent trouvé auxquels j'ai fatalement plu, à mon corps défendant. Eclaîrcissez le cas.

« Le pédant s'avisa de me croire beaucoup d'intelligence et une grande élasticité d'esprit. Il me demanda si je voulais apprendre à lire et à écrire; et comme c'était pour moi une occupation toute nouvelle, je me mis au travail avec ardeur ; me gardant bien de vous dire que je savourais ce fruit défendu.

« En peu de temps, je sus lire comme un huissier, écrire comme un clerc et compter comme un épicier.

« Mon volumineux journal vous fournit la preuve de ma reconnaissance aux plumes d'oies ; comme sa dédicace, celle de mon inébranlable attachement.

« Le premier usage que je fis de mon talent fut d'écrire à mon frère , qui devait être

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alors quelque pari, comme à Chandernagor ou Calcutta, pour lui demander la permission de l'aller joindre, et lui raconter mon histoire.

« Ma lettre courut autour du monde, à la poursuite de mon frère qui, changeant de place à tout propos, ne put me répondre qu'en 4 857, époque oii vous avez été vertement admonestés, et où je me suis senti des guinées en poche, un peu de joie au cœur et toute ma bride sur le cou.

« Je vins prier sur la tombe de ma pauvre mère, j'y pleurai, j'y jetai toutes les fleurs du jardin de Brecknock, et je m'envolai à tircd'aîles, seiitant tout à coup s'allumer dans mon âme la passion dévorante des voyages, passion qui, de père en fiis, pousse dei)uis plus d'un siècle, les seigneurs de Brecknock à vivre partout, excepté chez eux.

a Croyant mon frère à Rio-de-.Ianeiro, je m'embarquai pour le Brésil. .l'appris dans ce magnifique empire, encore en friches, que le comte Thomas de Brecknock était parti poia* la Nouvelle-Orléans. A la Nouvelle-Orléans,

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je le manquai de qnarante-huit heures, et le poursuivis sur le Meschacébé ou Mississipi, si vous le préférez , pendant près de quatorze cents lieues, jouant aux barres avec lui, depuis les cataractes de Saint-Antoine jusqu'à l'embouchure du fleuve Majestueux; le cherchant sur rOhio, quand il était sur la Cumberland , et sur la Cumberland quand il chassait le Castor dans le Kentucky. Bref, je ne fus guère étonné, un beau matin, d'apprendre que mon malheureux frère avait été pris par les Peaux- Rouges de la Louisianne: et ce ne fut qu'après une longue captivité qu'on le rendit, non pas à mes embrassements, mais à la liberté. Le malheur voulut qu'au lieu de la Louisianne, par le Mexique, où je l'attendais, il en sortît juste du côté opposé, par le Mississipi.

« Or, si je suis original , mon frère l'était bien davantage, il avait la manie de ne pouvoir pas s'astreindre à donner un rendez-vous, et surtout à attendre qui que ce fût. Quand le spleen le prenait à la gorge, il demandait ses chevaux, et les devançait toujours en se promenant sur la route qu'il devait suivre. De

sorte que ses gens allaient un train du diable pour le rejoindre. On m'a certifié qu'il avait souvent enfourché le cheval de son coureur, pendant que celui-ci buvait un verre de vin à un relai. Le coureur alors montait dans la voiture, et tout allait pour le mieux, les rôles étant changés.

ce Dans toutes les villes capitales où je passais, je trouvais à la poste des mandats sur des banquiers, et des regrets sans nombre sur la circonstance imprévue qui,' retardant notre réunion, la remettait à quatre ou cinq mois, à quelques douzaines de cents lieues.

« Enfin, je l'ai atteint, par hasard en ^840, à Géorgievsk, sur le Podcoumok, dans le Caucase. Il sortait de la ville et j'y allais entrer. Son briska se rompit, mes gens aidèrent les siens. Mou frère était un homme d'une réserve sans égale, il ne m'adressa pas un mot. Woi, je ne parle que rarement en voyage, et je me gardai bien d'ouvrir la bouche dans cette circonstance. Or, comme nous ne nous étions jamais vus, nous n'eûmes aucune peine à ne pas nous reconnaître. Mon frère impa-

tienté des lenteurs de ses valets, détela un cheval et partit ventre à terre. Je demandai aux laquais si ce seigneur était pressé, ils me répondirent qu'il passait toute sa vie à ne rien faire.

« Arrivé a Géorgievsk , et dormant peu la nuit, selon ma coutume, je songeai à l'originalité de ce voyageur, et l'idée me vint que le comte Thomas de Brecknock était seul capable de pareilles excentricités. Sur les informations que je fis recueillir, j'appris à reconnaître dorénavant le visage de mon cher frère qui élait un homme magnifique sous tous les rapports.

« Enfin, le 2 juillet 4842, j'arrivai à Jérusalem, oii je rencontrai le fugitif, bien malgré lui, car il était cloué sur un lit de douleur, sur son lit de mort ! Nous nous embrassâmes avec une touchante effusion, et nous pleurâmes d'attendrissement, en nous racontant de vieilles histoires du |)ays! Pauvre Thomas ! quelle excellente nature! quel cœur d'or! 11 me remit tous les titres de la famille et tous les actes qui garantissaient notre fortune princière. Un seul chagrin le tourmentait;

c'était de rester en place et de ne pouvoir courir la poste ou suivre les caravanes. Aussi Patrick, son valet de chambre, passait-il deux heures par jour à tailler du fouet, dans une pièce voisine de celle du malade , pour le distraire.

— « Cher Francis, que j'ai donc hâte d'expirer, me disait-il un jour !

< Je mis cette triste exclamation sur le compte de la fièvre chaude, et demandai au moribond pourquoi il formait des vœux si cruels ?

— « Pour commencer mon plus intéressant et plus grand voyage, me répondit-il avec douceur ; je me suis assez promené sur la terre, en long et en large, je la connais mieux que ma poche où j'ai rarement fouillé ; et je n'ai jamais regardé le ciel, sans désirer ardemment d'y aller.

« Comme nos pères , Thomas mourut en fidèle chrétien et en pur gentilhomme; toutefois, la manie des grands chemins s'empara de son dernier soupir, car il le rendit en me disant : — Adieu!.,, en roule!.,.

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4 Généreux Thomas ! tu seras arrivé au séjour céleste, sur les ailes de la bienfaisance. »

A cet endroit de son journal, le baronnet essuya de la main quelques larmes arrêtées dans ses cils; et, renversant son portefeuille eiitr'ouvert, la couverture en dessus , il croisa ses bras, et tomba dans une noire mélancolie!

Le capitaine Mathias, toujours à l'affût, s'apprêta patiemment à voir ou à entendre quelque chose de nouveau.

lies denx Idéesi fixes de sfr Francis Brecknock.

— Je savais bien que tu ne voulais pas te tuer, Bagasse! murmura, en lui-même, le Marseillais qui, obstinément campé à son observatoire, vit le baronnet saisir ses pistolets, les désarmer l'un après l'autre et les remettre en poche. — Tu faisais une répétition du crime que tu médites; je connais ça, moi... Puis ! voyons ce que tu vas faire. .. je te tiens, sois tranquille.

'lOS LA MAUQllSli

Sir Francis prit son carnet, et, parcourant au hasard quelque feuillets, il lut plusieurs fiagments, saus dériderson frontchargé d'une sombre tristesse.

« Constantinople, le 2 août 1844.

« Au point de vue de la civilisation moderne, cette ville est plus avancée qu'on ne le croit. Les hommes y vivent entre eux, et les femmes entre elles. Tout le monde y fume, depuis le bambin de huit ans jusqu'à la sultane favorite. Chaque maison est un club dans cette cité du prophète où, comme partout, on s'ennuieà périr. Ceque je cherche ne se trouve pas plus ici qu'ailleurs !

« Décidément je crois que je n'ai rien de mieux à faire, que de charger les pistolets du comte de Brecktjock, mon pauvre frère aine.»

« Saint-Jean-d'Acre, 26 août 1844

« 11 faut que le général Bonaparte ait été bien obstiné et bien fou, pour s'acharner à vouloir prendre cette bicoque qui n'a pas le sens commun. Certes, les Egyptiens ont donné la preuve d'une sordide ladrerie, en ne fai-

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sant pas cadeau de cette place misérable à leurs euncmis. Où diable suis-je venu chercher le bonheur ! Allons , je quitte l'Asie, comme j'ai quitté l'Europe, et je repars pour le Nouveau-Monde. Mes pistobls sont chargés tout de bon, cette fois, et de quatre balles chacun.

« Ile Guadeloupe, Pointre-à-Pîtte, 2 septembre 18^4.

« C'est une belle invention que la vapeur, je le confesse ; grâce à elle, j'ai fait un voyage d'aigle. Quand je dis que c'est une belle invention, je me trompe peut-être, car nul n'a découvert encore s'il est plus profitable d'avancer que de reculer. Je ne sache pas que Té crevisse envie le sort du lévrier, et réciproquement. 0 vous qui comptez à tort sur mon héritage, ma chère famille, jevous abandonne en toute confiance la solution de ce vaste problême qu'a négligé M. de Buffon. Pensez-y.

« Je suis assis sur les ruines d'une ville autrefois charmante. Cette ville a été renversée de fond en comble par un tremblement de terre, comme jadis le temple philistin par

Samson. J'ai toujours regrette de ne m'être pas trouvé là. Mais il est difficile d'avoir un pied en Chine et l'autre aux Antilles, le colosse de Rhodes, lui-même ne saurait faire une si belle enjambée. Or, le 8 février 1845, j'étais ivre mort d'opium à Nankin, espérant, par cette ivresse, me distraire un peu des stupidités de ce monde.

« Puisque me voilà en train de philosopher, et que mon regard plonge sur lOcéan et sur des ruines, je vais, mes bien aimés cousins et cousines, vous raconter que, depuis la mort de mon excellent frère, je me trouve assailli, poursuivi, persécuté, sans repos ni trêve, par un ennemi infatigable et par deux idées fixes, dans toute l'acception du mot.

« L'ennemi vous le connaissez, c'est l'ennui, le spleen, la lassitude, le dédain pour tout ce qui m'entoure , pour mes livres, mes chiens, mes chevaux , mon perroquet ; pour mon singe, pour vous, pour moi !

« Vous vous étonnerez peut-être d'apprendre que j'ai des livres. Sachez donc , une fois pour toutes, que mon pédant de Brecknock

DE CANDEUIL. * i^\

m'ayant donné un peu de goût pour l'étude, je suis devenu un homme à peu près universel, grâces à mes voyages. C'est vous dire que je ne sais presque rien. Avons-nous le temps d'apprendre, tous , tant que nous sommes ?

« Quant à mes idées fixes, les voici : J'ai grande envie de me faire sauterie crâne... et d'une 1 J'ai si souvent entendu parler d'amour en Angleterre, en France, en Allemagne, en Italie , en Turquie , en Amérique , chez les Palagons et les Iroquois, aux Indes et au Japon, chez les Cosaques et en Espagne, sur terre et sur mer, et même en ballon { je professe une grande estime pour les aéronautes) que, ma foi, j'ai la fantaisie d'aimer... et de deux !

« Le jour où cette fantaisie m'a pris, j'ai dépêché un courrier à mon pédant de Brecknock; il m'avait si bien appris les notions du jambage, de l'alphabet et des quatre règles, que je devais compter sur lui pour étudier les premières fadaises de cette science horriblement ingrate , à ce qu'il paraît. Était-ce par

'il 2 LA MAllQllSE

reconnaissance envers mon professeur? Non, c'était par égoïsme.

« Le pauvre mngister était en train de trépasser quand mon courrier mit pied à terre à sa porte. Il eut cependant assez d'oreille pour se faire lire ma missive , et assez de langue pour répondre : — Dites à Francis que les plus savants en amour sont des ânes. Et on le mil en terre.

« Je pris tout un semestre pour réfléchir à ces paroles. Pendant ce semestre , l'idée do me suicider fit de prodigieux progrès dans mon cerveim. La religion, seule, me vint en aide et me fit reculer devant ce crime qui n'est, à mon sens, qu'une lâcheté.

« Bref, dans l'un de mes voyages à Paris, je repris avec passion mon projet daimer, et ce projet me revint en tête en lisant des feuilletons au bas de tous les journaux, feuilletons qui racontent des amours tragiques, des amours frivoles, des amours coupables, des amours sans fin à la portée de tous les cœurs sensibles, de toutes les intelligences, de tous les âges, mais non pas de toute morale.

« Celte lecture m'amusa fort le premier jour. Le lendemain, j'en eus les tympans brisés et l'esprit ahuri. Ce diable de mot amour se trouvant à chaque ligne et dans chaque bouche, semblait me dire : Es-tu donc le seul à ne pas aimer?

« Sans lumière et sans fil dans ce labyrinthe, je m'avisai de demander, un soir, à mou valet de chambre qui me déshabillai! (j'avais alors entre seize et dix-sept ans) : Jack, sauriez-vous me donner une belle ou plutôt une bonne théorie pour faire l'amour?

« Jack tomba de son haut, et me répondit qu'il ne savait rien de plus profitable , en ce genre, que les théâti'cs du Vaudeville et du Palais-Royal. Là , ajouta-t-il on apprend à nouer, fder et dénouer une intrigue de la belle façon ; et pour n'en rien retenir, il faut être aveugle, sourd ou stupide.

a — Et qu'en avez-vous retenu, Jack, mon ami?

« • — Je suis père de famille , monsieur le baron.

« Un esprit moins fort à la réplique aurait I. 8

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répondu : je suis stupide. Quoiqu'il en soit, j'allai le lendemain au Vaudeville et au Palais- Royal, et de sept heures du soir à onze , ma voiture ne fit qu'aller et venir de l'un à l'autre de ces th«'îâtres, comme les compagnons d'Ulysse, de Charybde à Sylla. Pendant quinze jours, je mis à cet affreux manège le même entêtement que j'ai reproché plus haut à Bonaparte à propos de Saint-Jean-d'Acre; et ce me fût une occasion, de plus, de connaître la profondeur de pensée de mon vieux maître d'écriture. Car, n'ayant vu jouer que de détestables pièces, dont les personnages trouvaient tous à se marier au dernier acte, j'en devais conclure que ces héros fabuleux pouvaient ne m'avoir pas montré toute la longueur de leurs oreilles.

« Je suis tenace dans mes idées, mes nombreux testaments qui se ressemblent tous, vous le prouvent, mes chers amis. Or, moins je Irouve ce que je cherche, plus je le cherche. Quelques mauvais sujets que j'abreuvais de Tokay, de Champagne et de Constance, qui me vendaient des rosses un prix fou, m'ache-

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taient pour rien mes chevaux pur sang, me pillaient au trente et quarante , et croyaient me duper parce que je voulais bien m'amuser à me faire voler, me conseillèrent de mettre de côté la théorie , et d'étudier le sentiment d'après nature. Bah ! la pratique alla tout de tiavers. Les femmes françaises sont charmantes, pétries d'esprit, mais coquettes et capricieuses et un peu trop intéressés ; ce qui s'explique, car la France est un pays excessi-p vement rich"e, où tout le monde est pauvre ; je jugeai lesFrançaises incapables d'un attachement sérieux; elles me jouèrent et me confusion» nèrent. Je me sentis une effroyable frénésie de m'asphyxier, et je commandai à Jack de m'apportçr un brasero de charbon. Ce qui étant fait, j'ouvris ]& Gazette des Tribunaux ( un excellent journal rempli d'histoires divertissantes que le Français né malin a eu l'esprit d'inventer). Je tombai sur un cas de mort par asphyxie, si mal écrit et mal conté, que je sonnai Jack pour lui commander d'enlever mon brasero. Mon stupide serviteur avait déjà les yeux rouges de larmes ! Je partis

-i^C LA MA UQ UlSE

imniédiatenieiit pour l'Espagne, n'emportant de Paris et de la France qu'une affreuse migraine , résultant du charbon qui est dans ce royaume d'une excellente qualité.

« J'avais entendu vanter les Sévillanes , les Andalouses et les Espagnoles en général comme des tigresses d'amour, je leur trouvai l'œil très noir et le pied très petit ; mais les pauvres femmes sont d'une médiocrité intellectuelle qui déshonore la passion. A Madrid, à Séville et dans les plus fameuses localités castillannes, le verbe aimer, qui est fort en usage, ne se conjugue qu'à grand renfort de fautes d'orthographe.

« Je revins en Angleterre. N'en déplaise à mes chères cousines, les Anglaises m'ont toujours fait peur ; elles ont une peau de satin blanc, c'est vrai ; des cheveux comme Phébus, je Tavoue; une grande solidité d'esprit, je le confesse; une grande intrépidité de cœur, à merveille ; mais leur plus affabFe sourire m'a toujours montré des dents si longues que le seul souvenir m'en fait encore frissonner.

« La Suède, la Chine , la Russie, l'Asie et

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les deux tiers du globe furent successivement visités par votre malheureux Francis, pendant qu'il courait après son vagabond de frère : toutes ses courses furent payées d'une égale déconvenue.

'< J'eus, un jour, un grand battement de cœur! c'était vers 4841, dans une bourgade de l'empire d'Autriche, dont le nom vous importe peu. En y arrivant, j'avais fait demander par Jack, à mon hôtelier, quelques livres bons ou mauvais, traitant des diverses inclinations du cœur.

« Je dis bons ou mauvais, car il arrive souvent, que les mauvais livres nous apprennent d'excellentes choses, au rebours des meilleurs, qui nous en apprennent quelquefois de fort mauvaises. Jack m'apporta un volume, assez malproprement relié, et fumé comme un jambon de Mayence, que mon hôte avait rencontré, après de laborieuses recherches, sous le pavillon de la cheminée de sa cuisine. J'ouvris ce livre; c'était l'histoire de Werther, par un nommé Goethe, que je vous recommande.

Voilà un homme de sens que ce M. Goethe,

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