S LA MARQUISE
et un homme d'esprit que ce Werther. Je crus lire ma propre histoire, sauf le dénoûment , que, grâce au ciel, je tiens à peu près à ma disposition. Werther avait aussi deux idées fixes.... l'amour et le suicide... Heureux mortel ! Il a trouvé l'accomplissement de tous ses rêveSj dans un baiser de sa Charlotte et dans une charge de poudre. Il a également satisfoit son cœur, et sa tête, ces deux démons capricieux qui mènent noire machine par le bout du nez! Quelle heureuse rencontre je fis là, grand Dieu ! J'appris, dès ce jour, à combiner les mouvements des deux ressorts de ma volonté. Â.imer une femme et me tuer après!... La tête m'en tourna ! Je faillis me pâmer d'aise! La vohipté se glissa dans mon être, par tous les pores. Mais où trouver une Charlotte et son baiser? Après mûre réflexion, je fus conduit à être moins exigeant que Werther. En effet, ce personnage aime Charlotte avec idolâtrie : et attend, pour se casser la tête, que son inhumaine ait trahi son amour par un baiser. « Fi donc ! je serai plus généreux, je ferai grâce de cette formalité à l'objet de ma pas-
DE CANDEUIL. ^ i 9
sion. En d'autres termes, je ne demanderai aucun retour... Une femme qui puisse enflammer mon cœur, voilcà tout ce que je désire. Qu'elle me rende où non mon amour, cela la regarde. Dès que j'aurai senti les feux dévorants de l'incendie platonique, je l'étcindrai avec la corde, l'arsenic, le fer, le plomb ou la rivière. J'ai horreur du charbon depuis l'aventure que vous savez !
« Certes, la femme que je cherche ne doit pas être rare en Allemagne, où Ton raconte tant de légendes, et où M. Goethe a pris naissance, pour mon bonheur. Fort de cette pensée, je sonnai Jack et nous partîmes. »
« J'ai fouillé l'Autriche, la Prusse, la Confédération, les villes libres, la Hongrie, toute la Germanie, en un mot ; cherchant une Charlotte, comme les plongeurs cherchent les perles, et j'y ai ruiné ma vue !!
« Les Allemandes ont toutes les mains rouges ou de gros pieds. Ce sont, d'ailleurs, d'excellentes personnes, recommandables par leurs vertus domestiques, douces comme des agneaux. Je les estime fort, et les aime peu. Je
120 LA MAUQUISE
ne sais vraiment pas où M. Gœthe a pu rencontrer son héroïne.
« Je ])artis donc pour Jérusalem, désappointé, découragé, et presque décidé à me contenter du suicide, abandonnant mon autre projet comme inexécutable.
« A Jérusalem, j'enviai tout bas le sort de mon frère, qui rendait à Dieu son âme sans l'avoir souillée de l'abominable crime qu'il me faudra bien commettre tôt ou tard. »
Sir Francis Brecknock ayant lu cette réflexion à haute voix, M. Mathias, qui commençait à perdre la patience et l'équilibre derrière la porte de la cabine, sentit un frisson courir dansson cœur, et murmura entre ses dents:
— Tu ne le commettras pas, méchant vaurien, tu ne le commettras pas!... Suivait un juron provençal, que chacun connaît, et dont nous ne savons pas l'orthographe.
Le baronnet continua mentalement sa lecture.
« Les pistolets de mon frère ne me quittèrent plus; vingt fois, para», je les ai appliqués
sur mon front, et vingt fois, par an, j'ai lâché la délente. Vingt fois, par an, ce niais de Jack les avait prudemment déchargés. D'où il résulte que depuis 1842, j'ai été quarante fois redevable de la vie à cet original ; aussi, vaisje le présenter pour le prix Montyon. Ma famille lui doit une statue équestre ! Après maint pèlerinage à pied, à cheval et en voiture, après maintes ascensions, maintes traversées maritimes, me voici débarqué, d'hier, à la Guadeloupe. On dit que les créoles des A.iitilles sont des créatures accomplies. C'est ce que je vais savoir. Il serait bizarre que j'eusse négligé ces pauvres îles, où se trouve peut-être ma Charlotte, pour courir la prétentaine à travers le Globe. Cela ne me surprendrait pas, cependant, ni vous non plus, si vous songez que mon trisaïeul, bisaïeul, grand'père et père cherchaient sans cesse leurs tabatières dans toute la maison, dès le matin, pour les trouver dans leur poche, au moment de se mettre au lit. Sur ce, que Dieu vous ait en sa sainte garde.
« Pendant que j'y pense, n'oubliez pas que
\22 LA MAUQUISE
je vous déshérite, mes chers héritiers, aujourd'hui comme toujours.
« Francis Brecknock, baionnet. »
« Détroit de Magellan, 23 décembre 1844.
«r Pour me distraire des ennuis que je rencontrais à chaque pas à la Guadeloupe et aux Antilles, j'ai été faire une promenade au Chili, au Pérou et dans la république de l'Equateur; enfin je reviens dans l'ancien monde, par le détroit de Magellan qu'on délaisse à tort, ce me semble, pour le détroit de Lemaire ; car si celui-ci est fort large, il est fort court, tandis que si le canal de Magellan est fort étroit, il est très long. Chacun son goût, moi je préfèie le long au large. Quant aux catastrophes, je n'en rencontre nulle part.
« Pendant que je navigue assez lentement, à bord d'une goélette qui menace de s'accrocher à tous les récifs, je veux vous dire que les créoles m'ont fait faux-bond comme toutes les femmes du monde. J'ai retrouvé dans le golfe du Mexique et les charmantes îles qui l'enveloppent, tout un essaim de Parisiennes,
J)E CAIMDEIIL. >I25
à la voix de Syrène et aux yeux fripons. C'est vous dire suffisamment que j'ai mis rnes jambes à mon cou pour fuir. La vérité est que je cours encore.
« Ma goélette a le cap sur le Sénégal. levais remonter le Niger jusqu'à sa source, voyage dont nul n'est revenu jusqu'à présent. J'aila prétention de traverser l'Afrique dans sa largeur. Vous direz que je déroge à mon système des longitudes, mais les périls qui m'attendent me feront pardonner celte incartade. Vous songerez que je dois infailliblement périr dans celle nouvelle entreprise; et, dès lors, que je sois mangé par les nègres, les lions ou la fièvre jaune, mes bénédictions et l'unique héritage de mes Mémoires vous seront acquis.
« Peut-être rencontrerai-je dans le grand désert la Charlotte que vous savez; à coup ■sûr, si elle existe quelque part, ce doit être là. Une semblable merveille ne saurait être trop cachée.
« Je sortirai de l'Afrique par ïa côte de Coromandel que je remonterai jusqu'à la mer Rouge. Il ne me restera plus à explorer que
^124 LA MAUytisii
quelques coins de l'Arabie-Pétrée; puis j'aurai la conscience nelte. Alors, mes chers parents, bien convaincu de l'inutilité de mes recherches ; je ferai la somme totale des lieues terrestres et marijies que j'aurai parcourues, je signerai île rechef mon journal, j'y joindrai une vingtaine d'exeiii plaires de mon testament dont M. Biîickston, de Caërnavon, possède les doubles, eL je passerai brusquement dans un monde meilleur, quitteà me quereller avec M. Gœthe pour les billevesées mensongères que contient sa trop réjouissante histoire de Werther. »
« 8 janvier ^845, Tombouctou, ou plutôt Ten-Boktou . (Mettons Torthogi aphe autant que possible, et n'imitons pas ces historiens qui, pour avoir mal écrit les noms de certains hommes, ont étrangement abusé de la postérité et de leurs héros. Ainsi, le fameux fondateur d'Alger se nommait Aroudj, comme chacun peut le savoir. Les Algériens le surnommèrent Baba-Aroudj, ce qui veut dire père Aroudj ; et voilà que les écrivains espagnols ont couché ce célèbre pirate dans l'histoire,
in: CANDiaiL. ^125
sous le nom de Barba-Rossa, qui se traduit en tout pays par Barberousse. Je connais un taleb ou savant de Constantiue, qui a écrit deux in-folios avec une préface, pour enseigner aux antiquaires que Barberousse avait la barbe noire.) J'ai fermé ma parenthèse pour revenir à Ten-Boktou, capitale du royaume de ce nom, située en pleine Nigritie, comme bien vous le savez.
« Les mœurs de ce pays me plaisent assez , et tous ces sauvages zébrés et coloriés comme des panthères et des perroquets, me paraissent devoir fournir une assez agréable compagnie. Toutefois ma Charlotte ne m'a pas encore apparu, il faudra décidément que j'y renonce. Je repose ici mes esprits, ma langue, ma tête et mon cœur. Jenepaile jamais! n'étant nullement versé dans l'idiome de ces messieurs , j'ai envoyé Jack m'acheter un dictionnaire et unegrammairenègreschez le premier hbraire de la ville. Il est revenu me dire, d'un œil terne et morne, qu'il n'y avait à Ten-Boktou, ni l'un ni Tautre de ces livres, ni imprimerie ni librairie, pris même d'Académie. Cette ré-
426 LA MAROl'ISE
ponse a enlevé un poids de cent kilos de dessus ma poitrine. Je venais de résoudre la grande question, ébranlée déjà, par la triste condition des chiens savants de Smyrne. Oui, mes chers parents, la science est une absurdité, bêtes et gens le prouvent* en Europe comme en Asie, Le bonheur est-là où on ne sait ni lire, ni écrire, ni compter; mon pédant de Brecknock n'était lui-même qu'un âne, et je voudrais, à l'instant même, oublier tout ce que je sais. Vous aviez donc raison de m'élever dans les ténèbres, vous aviez cent fois raison; aussi, pour reconnaître vos mérites, comme il m'est prouvé que les riches de ce monde seront pauvres là-haut, et vice versa, préférant pour vous les félicités éternelles aux jouissances temporelles ; je vous déshérite plus que jamais.
« Je suis engagé, pour demain, à aller manger un beefteack d'éléphant, chez un paysan hollandais des environs. Donc, à demain soir. Je vous aime de tout mon cœur. »
« 9 janvier 184S, onze heures du soir.
« Je suis encore tout papiitant de l'aven-
ture étrange qui m'est survenue aujourd'hui. Chère famille, que n'ètes-vous là pour que je saute au cou de tous vos membres. Imaginezvous que je crois avoir trouvé mon introuvable, la reine de mon cœur, l'âme de ma vie , ma Charlotle, enfin, tranchons le mot, et coupons court aux périphrases. Me voilà sur le point d'êlre heureux, et sur le point de mourir de joie, mourir de joie, mourir de joie littéralement, car, l'instant de mon bonheur sera celui de mon trépas.
« A cinq heures du matin, aujourd'hui, j'étais chez mon paysan hollandais ; vous direz que j'étais en avance pour déjeuner? Point. Le couvert était mis, et l'on ne m'attendait plus. Autres pays autres mœurs ! la chair d'éléphant a son mérite ; elle vaut sans contredit les fameux aloyaux du North-Riding, dont vous êtes affamés. Le Hollandais est un baour assez à l'aise pour un Ten-Boktouquois, et il vit sur ses terres comme un Sardanapale. Après boire, mon hôte me conduisit sous son kiosque, où l'on avait servi le café. Je vous laisse à deviner les objets qui frappèrent ma
^128 LA iMAI.OnSE
vue?... Des journaux, mes amis, des piles , des tas, des colonnes de journaux. Je crus rêver ! ce n'était que trop vrai ! Je trouvai 1^ , le Journal des Dé bais, le Siècle , le Morniwj- Clironicle, la Quotidienne, le Constitutionnel, les Petites-AfficlieSj, les Connaissances utiles, la Gazette de Leipzig... Que sais-je ?
— Hélas ! dis-je à mon paysan, que faitesvous de ces paperasses ?
— Je les lis en famille, cela nous amuse.
— Vous parlez donc toutes ces langues?
— Jeneles parlepas, maisje lescomprrnds, cela me suffit.
— C'était rigoureusement juste.
« Je pris les Débats, et y trouvant un feuilleton, je le jetai de côté. Je pris le siècle, même trouvaille, même dédain. Je pris le Constitutionnel , même histoire. La Quotidienne eût le même sort. Enfin, les Connaissances utiles et les Petites -Affiche s, m'offrirent encore cette prose romancière qui avait tant agi sur mes nerfs, autrefois. « Seigneur! m"écriai-je, ce n'est pas la liberté qui doit faire le tour du globe, mais bien le roman feuilleton ! Dans
DE CANHEUIL. ^ 29
quel état nous reviendra cet intéressant voyageur !! A en juger par son équipage au départ, nous devons craindre de le revoir, s'il revient! dans une bien pitoyable détresse!
— Connaissez-vous cette histoire, médit le Hollandais, en posant son énorme doigt sur la Quotidienne?
— Quelle histoire?
— L'histoire Médine.
— Quelle est cette Médine ?
— C'est une femme fort jolie et fort intéressante. Pendant que je ferai ma sieste, lisez cela, vous m'en donnerez des nouvelles.
Ce disant, le baour me jeta une liasse énormesur les bras, et alla se coucher (il n'était guères que huit heures du malin). Un de plus, un de moins, pensé-je, cela n'empêchera pas la terre de tourner ; et, appelant Jack, je lui ordonnaidemefairela lecture de Médine ^ feuilleton de la Quotidienne.
a Jack soupira d'aise et se frotta les mains; ce garçon là est né, je crois, d'une muse et d'un maître d'école !
« J'écoutai le premier volume, moitié bâil-
laut, moitié rêvant. Le second volume fixa mon attention, et m'intéressa raisonnablement. Gomme mon lectem* achevait sa corvée et m'assurait, les larmes aux yeux, que cet ouvrage était superbe, le Hollandais arriva et me dit : ^
— Eh bien ! que pensez-vous de mon feuilleton ?
— Mais il est assez proprement écrit, répondis-je ; c'est un mensonge assez bien inventé ; Médine et Aïcha sont deux femmes comme il n'en existe pas, malheureusement, et ce capitaine de Candeuil est un heureux drôle qui trouve deux fois, sans y penser, la pierre philosophaie. S'il existait en chair et en os, je lui conseillerais, pendant qu'il est en veine, de chercher la quadrature du cercle.
— Donc, si vous rencontriez une Médine, vous l'aimeriez?
— Avec fureur, avec rage.
— Et si vous ne trouviez qu'une Aïcha ?
— J'en deviendrais fou ! une femme si belle et si malheureuse 1 mais je me ferais écarteler rien que pour lui dire un mot d'amour!
— Alors, sir "Francis, soyez heureux, ces femmes existent réellement.
Je sautai à la gorge du paysan, comme un tigre sur un daim, en lui criant :
— Que dites-vous là?
— Je dis que cette histoire n'est point une fiction, je disque Médine, Aïcha, le marquis de Candeuil, Mahïah, tous les personnages mis en scène, sont des êtres vivants et non des créations. Tenez, lisez ceci ; et l'honnête homme me tendit un autre numéro de la Quotidienne qui affirmait son dire, en annonçant que les aventures de Médine et d'Aïcha étaient toutes véridiques et d'une scrupuleuse fidélité.
« Suffoquant d'émotions, je rappelai Jack, et lui commandai de me relire incontinent, et avec soin, les deux volumes en question. Mou pauvre domestique retira de ce travail forcé une extinction de voix et une maladie de poitrine ! Ce ne fut qu'à la lueur des torches qu'il prononça le mot fm avec un affreux soupir, que je pris pour son dernier souffle !
« Rentré dans ma case à Teu-Cuktou, je me.
suis hâté do vous relater cette aventure, pour vous communiquer ma joie. Je suis amoureux de Médine ou d'Aïcha, des deux peut-être, de façon à rendre jaloux, le grand, l'heureux Werther.
« Dès demain, je redescends le Niger et je vais à Alger par le Maroc. A Alger, je prendrai de nouvelles informations. »
« Alger, 21 aM'il 1845
«Le Hollandais ne m'a pas trompé, Médine existe, Aïcha existe, le marquis de Candeuil existe. Enfin ! grand Dieu ! enfin ! tous les trois sont en France, à Paris! J'y voie! le hasard m'a fait tomber ce matin sur un journal dans lequel j'ai lu ces lignes : « La charmante mar- « quise de Candeuil et sa jeune compagne, « aussi intéressante que belle, doivent quitter « Paris le 50 de ce mois pour faire un long « voyage et une longue absence; la société « perdra ces deux perles. » Cette nouvelle m'a fait frémir. Le bateau à vapeur ne part que dans cinq jours, et il faut que dans huit fois vingt-quatre heures je sois à Paris, sous
bii <;andeuil. 155
peine de recommencer ma vie errante à iu poursuite de mes idoles.
« Huit heures du soir.
« M. Jack vient me dire qu'un brick, fin voilier est en partance pour Marseille : on appelle ce brick VEnfer. Singulier nom de baptême! Peu m'importe? je vais me faiie mettre à son bord, et quand j'y serai, le diable ne m'en fera pas descendre.
« Je laisse Jack à terre avec tous mes bagages. Le malheureux est sur les dents; il me rejoindra où et quand il le pourra. Je n'emporte que mon portefeuille et les pistolets du comte Thomas de Brecknock mon frère !
« Je renonce à l'Aiabie-Pétrée, comme j'ai renoncé à couper l'Afrique en deux.
« Onze heures du soir.
a. Je suis à bord de VEnfer! triste présage pour ma vie éternelle, etc., etc., etc. >
Le baronnet ayant conduit sa lecture jusqu'au passage que nous connaissons, ferma son carnet, le remit dans sa poche, et dit tout haut : — Oui , c'est Aïcha que j'aime, mon
^Ô'i LA MARQUISE
choix est irrévocablement fait, je l'aime avec frénésie... Qu'elle m'appartienne la dnrée d'un éclair, et la mort, même sur un échafaud me semblera trop douce !
— Ah ! gueusard ! dit le capitaine, tes projets sont donc bien avoués ! et c'est la malheureuse amie de la marquise de Candeuil qui est l'objet de tes brutales amours ; c'est cette pauvre colombe, et non M. de Candeuil, que tu as résolu d'assassiner si elle te résiste. Voilà (jui est bel et bon à savoir.
Le baronnet continua toujours à voix haute:
— Il faut absolument que je sois à Marseille dans trois jours, à Paris dans six. Je verrai Aïcha sans retard, je lui parlerai, je jouirai des délices de ma passion ! Si elle me repousse... Eh bien ! la mort prendra tout aussitôt sa victime, le 30 avril 1845, le crime sera consommé !
— Misérable galérien! pensa M. Mathias, la Providence te surveille, et le bourreau t'attend!
— Mais il faut que ce capitaine vantard et abruli me conduise en trois jours à Marseille,
DE CANDEUIL. -i 55
il le faut! et s'il ne le fait pas, malheur à lui ! je le tue comme un chien !
M. IMathias, à ces paroles terribles, faillit tomber à la renverse, et courut se cacher dans sa cabine, oià le point du jour le trouva pâle et tremblant,
Sir Francis Brecknock s'était jeté sur sa couchette oij, dans un sommeil bienfaisant, il rêva de jeunes filles et de poudre à canon.
li'enfer lève l'ancre.
L'aurore, en traçant sa courbe argentée sur les vagues de l'horizon, amena, du sud-est, une magnifique et fraîche brise qui tourmenta violemment les flammes et les cordages du brik marseillais. Le capitaine Mathias sortit de sa cabine, monta sur le toit de sa dunette, et jeta un coup de sifflet, après avoir mis le nez au vent, comme font les chiens de bonne race avant de se mettre en quête.
A peine le son aigre et mordant du sifflet
138 LA iVJALQlJlSE
eut-il résonné sur le pont et dans la cale, que les matelots se rangèrent à leur poste, prêts et attentifs au premier commandement.
L'équipage se composait de dix matelots et gabiers *, un maître calfat ou charpentier, un cuisinier ou maître-coq, deux novices et un mousse, un contre-maître et le capitaine. Ces braves gens étaient tous des côtes provençales, tant de Marseille que de Toulon, des îles d'Hyères, que de Saint-Tropez, de la Ciotat, que d'ailleurs. Aussi dirons-nous, entre parenthèse, que le baronnet Brecknock entendant, tout-à-coup, un grand bruit de paroles et de jurons lutter, autour de lui, avec le bruit des flots, se demanda sérieusement si, depuis qu'il avait quitté la France, on n'y parlait plus français.
Un seul matelot protestait par la couleur de sa peau, contre cette association patriotique et en quelque sorte fraternelle, c'était Mahïah.
Échappé aux terribles regards de sa tante, le nègre s'était enfui à travers les rues rocail-
* Les gabiers sont les matelots qui font le service des voiles hautes.
leuses et rapides du vieil Alger, sans oser détourner lalête, étourdi par les menaces, et les reproches, et les injures dont la vieille esclave semblait encore le poursuivre. Cette voix sauvage et infernale, frappant toujours l'oreille épouvantée de Mahïali, l'attendait à chaque maison, à chaque carrefour, enflait ses cris et tonnait sur les talons du fuyard pour précipiter sa course. Parvenu au débarcadère, le nègre avait cherché, des yeux, une chaloupe, et, n'en trouvant pas, il s'était jeté à la nage bravant les lames qui déferlaient sur la grève, et s'était dirigé dans les eaux du brick.
Accueilli , comme nous Tavons vu , par M. ]\hithias, qui avait besoin de compléter son équipage, Mahïah, réchauffé par un copieux verre de tafia, s'était roulé dans son kaban ; et, se plaçant à côté d'un soldat endormi à Tavant du navire, il avait passé la nuit muet, immobile et les yeux ouverts.
Au coup de sifflet du capitaine, le militaire s'éveillanten sursaut, regarda son compagnon et le toisa, comme on dit, des pieds à la tête. Mahïah se leva, secoua ses bras longs et ner-
]A0 LA 5IA!iOl i-;|:
veux, tordit ses higes mains, les passa sur son visage, et jetant sur Alger un regard [ilein d'amertume, il courut au cabestan, où l'équipage était déjà attelé \
Au commandement de M. Mathias, commandement répété par le sifflet du contremaître, les matelots poussèrent d'une seule voix Tun de ces cris mélancoliques et prolongés par lesquels ils entament leurs manœuvres, et qui donnent en quelque sorte l'élan à leurs rudes travaux. Ce cri, précédé de plusieurs appels, fut immédiatement suivi du coup de collier et d'une chanson gaillarde sur l'air classique Bon voyage Monsieur du Mollet, qu'entonnèrent les matelots, et que soutint le fifre criard du maître calfat.
L'ancre était dérapée**; le brick s'inclina par un gracieux mouvement de tangage de l'avant à l'arrière-, comme pour saluer la rade
* Le cabestan est un levier ou treuil qui sert à déraciner l'ancre et à l'enlever. Sur la plupart des navires de commerce , l'équipage s' attelé aux rayons d'une roue qui , en tournant, faifmarcher l'engrenage.
** C'est le terme dont se servent les marins pour indiquer que l'ancre ne tient plus au fond.
DE CANDE.LML. >I44
hospitalière et les coteaux africains; puis, tournant sur sa quille avec majesté, pendant que son beau-pré ', chargé de quelques voiles, se soulevait et prenait le vent, il prêta bientôt son flanc de tribord à la brise du sud-est et gagna la haute mer couché sur son bois, fringant comme un cheval en liberté, martial sous ses toiles blanches comme un lougre de guerre, rapide comme les hirondelles qui tournoyaient sur ses vergues et fêtaient sou départ.
Déjà le superbe amphithéâtre des collines algériennes n'apparaissait plus que comme un groupe étroitement uni et couvert de mnisons aux blanches terrasses confusément entassées. Cette ville pittoresque, créée par le seizième et le dix neuvième siècles, perdaiit aux grandes perspectives son originalité, ne présentait plus aux marins marseillais qu'un morceau de pierres, ou plutôt l'aspect d'une immense carrière de plâtre. Chaque minute grandissant la distance qui séparait le brick de la rive, rappetissait les dimensions des ci-
* Màt incliné à favant du navire.
tadelles, du phare, des vaisseaux à l'ancre et des maisonnettes dont le massif d'Alger est si gracieusement couvert. Bientôt les arbres et les vertes ravines qui enveloppent la ville, et les rochers des caps Caxine et Matifoux, et les murailles culminantes du fort l'Empereur ne furent plus que des points brumeux entre les gerbes de la lumière céleste et les vapeurs des flots. En ce moment, la mer fondait sa teinte d'émeraude dans un bleu foncé presque noir, argenté par le sillage du navire.
Mahiah et le jeune soldat passager étaient tous les deux accoudés contre le bastingage, et regardaient, depuis longtemps, une hirondelle qui plus courageuse que ses compagnes, suivait le brick d'un vol infatigable, rasait les vagues en y plongeant quelquefois un bout d'aile, et semblait décidée à passer en France.
— Nous verrons bien jusqu'oii tu iras, dit le militaire. Aussi bien je te conseille de quitter ton pays du diable.
Mahïah regarda son compagnon de route d'un air étrange.
— Tu trouves peut-être que c'est un beau
pays? reprit le soldat, sans beaucoup de façon, attendu que tous les Arabes se lutoyent; le guerrier français faisait, en cela, parade de savoir et d'expérience.
Le nègre regarda de nouveau ce beau parleur; et, sans lui répondre, il revint à l'oiseau rapide qui l'occupait. L'hirondelle jeta un pe* titcri aigu, monta dans la nue par une ligne perpendiculaire, s'abattit sur les flots les ailes déployées, et s'élança tout-à-coup dans la direction de la terre qui avait entièrement disparu. Les yeux de Mahïah s'animèrent et s'emplirent de larmes, sa tête s'affaissa, son menton heurta sa poitrine, deux soupirs s'échappèrent de son cœur, et firent trembler tout son corps.
— Tiens! tiens! tiens! s'écria le soldat, en voilà un qui est bête et romantique !
Puis tirant Mahïah par son kaban, il ajouta :
— Est-ce que tu as la maladie du pays, mon vieux?
— Non.
— Pourquoi pleures-tu?
— Cette hirondelle est bien heureuse ! elle
^44 La MAllQUISE
retourne à son nid, elle va revoir ses petits, et sécher ses plumes au beau soleil !
— Quelque chose de propre que ton soleil! il est cause que je rentre en France avec une peau tannée comme la tienne, moi qui suis parti frais comme une rose. Si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne plus regarder de ce côté, mais de l'autre ; c'est d'oublier l'Afrique et de chercher la terre de France. En voilà un pays! saint Mahomet ! en voilà un farceur de pays !
Disant cela, le soldat exécuta deux ou trois ronds de jambe avec une souplesse et un talent qui eussent fait honneur à un maître de danse.
— Serons-nous bientôt en France? demanda le nègre.
— Comment! tu es matelot et tu me fais cette question-là?
— J'en suis à mon premier voyage.
• — Ah ! bah I eh bien , mon vieux negro, nous pourrons être à Marseille dans trois jours, si ta baraque de bâtiment sait marcher.
— Esl-ce bien grand la France !
— Pas mal, pas mal.
— Et Paris ! qu'est-ce que c'est?
— C'est mon pays! c'est mon village, c'est mon berceau ! Paris ! Paris !
Le soldat donna un nouveau témoignage de ses talents sur le chassez-croisez.
— Ah! c'est un village, répéta le nègre... est-il grand?
— Assez grand, oui...
. — Tout le monde doit s'y connaître?
— Imbécile, s'écria le militaire offensé de de tant d'ignorance, figure-toi que si tu mettais dans la plaine de la Mitidja et dans un même coin, Alger, Blidah, Tlemsen, Mascara, Oran, Bone, Constantine, Bougie, Cherchell et toutes tes bourgades déguenillées, tu ne formerais pas un quartier de Paris.
— Mais enfin, y peut-on trouver ce qu'on y cherche? demanda le nègre, sans prêter grande attention à l'enthousiasme du Parisien.
— C'est justement parce que tout se trouve à Paris, qu'il est rare d'y rencontrer ce qu'on cherche.
— Comment cela? dit Mahïah que cette logique surprenait fort.
— Parce que tout y est en profusion et en
^ U) LA MAii(^liSE
confusion. Pour les choses on a l'iMuliaiias du choix; quant aux gens...
— Eh bien!
— Il faut avoir de la chance pour mettre h main dessus, lorsqu'on n'a pas leur adresse.
— Ah!
— Mais si tu as besoin de quelques renseignements, ajouta le soldat avec un air capable, je te prêterai mes lumières.
— Tu vas à Paris?
— Non, et toi?
— Peut-être.
— Explique-moi ce que tu veux faire et savoir, je te dirigerai...
Ace point de la conversation le mousse Biscayen vint dire à Mahïah que le capitaine voulait lui parler, et l'attendait dans sa cabine.
— Quand tu auras fini avec le patron, nous causerons, dit le militaire, je veux faire ton éducation... Ce sera un beau travail !
Le nègre baissa la tête en signe de remerciement, et suivit le mousse. Le soldat déboucha une belle et grosse gourde suspendue à sa ceinture, la caressa, lui sourit avec une ten-
DE CÂNDEUIL. A A7
dresse touchante, et la portant à ses lèvres, il s'écria ;
— Madelon, rose d'Allevard, à ta santé ma poulette!
Puis, se promenant nonchalamment sur le pont, le passager en pantalon garance, se prit à bayer aux corneilles de la plus expressive façon.
Arrivé devant la cabine du capitaine, Biscayen se tourna vers Mahïah, lui fît signe d'avancer, et frappa deux petits coups contre l'huis redoutable du redouté M. Mathias.
— Entrez, mille diables! s'écria du dedans une voix quelque peu chevrotante.
La figure intelligente et rosée du mousse apparut à côté du visage mâle et défait du nègre.
— Avance ici, moricaud?
Mahïah fît un pas brusque, et se heurta la tête contre une poutrelle du plafond.
— Eh ! baisse-toi, mon garçon, nous ne sommes pas en plaine ici. Biscayen, ferme la porte et promène-toi devant la dunette pour empêcher qui que ce soit d'approcher, et sur-
448 LA MARQl'ISE
tout d'écouter. Si on surprend une de mes paroles, je te fais donner six douzaines de coups de garcette... Va, mon pitchou, va.
Le mousse s'inclina, poussa la porte, et se mit en sentinelle.
Mahïah avait essayé de comprendre la consigne de M. Mathias, mais cette consigne avait été donnée en style de réthorique provençale, et les oreilles du Caffre n'en avaient pu retenir qu'un certain sifflement de paroles sonores et majestueuses. Seulement, comme dans cette brave Langue-d'Oc le geste joue un rôle magnifique, notre Africain devina, sans trop de peine, qu'il allait se passer quelque chose de ténébreux entre son commandant et lui.
M. Mathias invita le nègre, par un geste plein de dignité, h s'asseoir sur un escabeau, au chevet de la couchette sur laquelle il était douillettement allongé, puis il passa une sévère inspection de toute sa personne, et lui dit, enfin, après une assez longue pause :
— Tu dois avoir un tempéramment de fer.
— Je ne suis jamais malade.
— Tu es sobre?
— Je ne mange et ne bois que pour vivre; je vis de peu.
— Tu es alerte et laboiieux?
— Je brave toute fatigue,
— As-tu jamais été en service?
— J'ai passé ma vie dans l'esclavage.
— Et tu étais fidèle à tes maîtres.
— Jusqu'à la mort, répondit le nègre avec émotion.
— Très bien... J'ai sur toi de grands projets. Lesquels?
— Je veux l'épargner les manœuvres du bord, et t'investir de toute ma confiance ; je veux l'attacher à ma personne... Tu ouvres les yeux, mon garçon, et je comprends que celte proposition (o puisse flatter; mais notre traité n'est pas encore conclu... doucement... il me faut de grandes et secrètes condilions.
— Garde pour loi tes secrets , je ne peux pas te servir.
— Tu ne peux pas me servir! et pourquoi, s'il teplait?
— Parce que je ne le veux pas.
— Bagasse ! en voilà d'une autre, par exem-
pie; et qu'es-tu venu faire sur mon bâtiment?
— Me promener.
— Te promener, mille diables 1 et puis après?
— J'ai voulu connaître la France, voir Paris... Si j'étais lié à ta personne, je ne connaîtrais que le ciel et l'eau, Xu fais toujours le même chemin.
M. Matliias accueillit ces mots avec un charmant sourire, et repartit :
— Tu ne raisonnes pas trop mal, en vérité, pour un sauvage. C'est-à-dire mon pitçliou que tu vas en France par curiosité.
— Oui,
— Tu ne pouvais donc mieux tomber qu'avec un maître de mon acabit. Sache une fois pour toutes, que j'ai la manie d'employer mes domestiques au service de tout le monde.
— Je ne comprends pas !
— Je le crois bien !.., J'entends par ces paroles un peu obscures, je l'avoue, que mon bonheur est de payer mes gens pour qu'ils soient les valets du premier venu qui m'intéresse.
— Je te devine. . . peut-être tomberons-nous
d'accord, continue tes serviteurs sont des
espions.
— Bagasse ! tu vas trop vite, je ne sais pas ce que c'estqu'un espion. Voici le fait. J'ai, ici, dans la cabine à côté de la mienne, un jeune Anglais, grand seigneur, qui se rend à Paris, je veux que tu l'y suives.
— Je le suivrai.
— S'il quitte Paris, tu l'accompagneras... Bref, tu seras sans cesse sur ses talons jour et nuit.
— Pendant combien iie temps?
— Pendant quinze jours.
— Et qu'aurai-je à faire, autrement !
— Tu surveilleras ce quidam, cet Anglais, ce criminel, cet infâme ! .. . et tu l'empêcheras de Commettre un assassinat...
— Un assassinat, murmura le Caffre, l'œil enflammé.
— Oui, répondit le Marseillais à voix basse. . . cet homme se rend en Fi-ancc pour y commettre un lâche assassinat.