I.e visage de Mahïah exprima tout à la fois
^152 LA MAUQUISE
la stupéfaction, l'épouvante, la honte et la fureur. Le capitaine, préoccupé de son idée fixe, ne prit pas garde aux émotions que trahissaient son confident, et il continua sur le même ton, moitié sérieux, moitié grotesque.
— Ne me demande pas le nom de la victime qu'a choisie la rage de ce tigre. Tu le sauras plus tard; si je te le cache maintenant, c'est par pure précaution. La moindre indiscrétion de ta part me ferait tomber sous les coups du meurtrier. Je peux te dire, toutefois, que cette intéressante victime est une femme.
Le nègre tressaillit de nouveau.
— Ainsi, continua le Marseillais, je puis compter sur toi?
— Je ne peux m'engager à rien.
— Malédiction! s'écria M. Mathias, auraistu écouté mon secret pour en profiter ?
— Je ne t'ai rien demandé... Rassure-toi, ma bouche comme celle d'un mort ne parle pas.
— A la bonne heure; mais qui t'empêche de m'aider à faire une bonne action ?
DE CANDEUU.. 153
— Ma fantaisie... Il faut avoir le temps de ftiire le bien et je ne l'ai pas.
— Je tombe des nues! marmotta le capitaine, je tombe des nues !
— Chacun a ses affaires. Tu as les tiennes, l'Anglais a les siennes, j'ai les miennes.
— C'est parfaitement clair. Que diable peuxtu avoir en tête?
— Rien de ce qui t'occupe assurément.
— Faites donc de la philantropie pour ces gaillards de nègres, pensa M. Mathias, voilà comment ils vous comprennent ; puis il ajouta tout haut et en riant :
— Si tu n'as pas les mêmes affaires que moi, j'imagine que tu ne fais pas un voyage d'agrément comme mon passager.
Mahïah baissa la tête sans répondre , et le capitaine prit ce silence pour une loyale dénégation.
— Je réfléchirai à ce que tu m'as proposé, et si mes projets s'accordent avec les tiens, je te ferai serment de fidèle esclavage. Jusque là, compte sur mon silence et mon obéissance, car je suis ton matelot.
— C'est bien. Il faut que j'aie ta réponse deux heures avant d'arriver à Marseille.
— Tu l'auras.
— Biscayen, s'écria M. Mathias.
Le mousse entra.
— Tu n'as vu personne rôder autour de la dunette?
— Personne, répondit le contre-maître, qui, ayant suivi le mousse, se présenta chapeau bas.
— Ah ! c'est toi, Vampire, j'avais justement à te parler... Retirez-vous, mes enfants, laissez-nous seuls.
— Combien filons-nous de nœuds, mon brave Vampire?
— Onze, capitaine*.
— Et le vent est toujours bon?
— Excellent.
* Les marins estiment la vitesse de leur marche en jetant le lock. Jeter le lock, c'est lancer à la mer le bout plombé d'une corde que Ton file pendant une minute. Cette corde est marquée de nœuds à distances égales. Trois no'uds font une lieue à l'heure; ainsi onze nœuds font à l'heure trois lieues deux tiers.
— Nous serons à Marseille dans trois jours, si le ciel il est propice !
— Nous n'allons donc pas en Chine ?
— Ah ! bast !
— Aussi ai- je dit à Mitraille que son projet n'avait pas le sens commun.
— C'est une besiiasse que ton 3Iitraille. Nous nous en allons tout droit à la Cannebière. Sais-tu bien, mon pitcliou, quel' Anglais m'a fait des menaces épouvantables?
— Comment cela?
— Ne se doutant pas que j'étais revenu le guetter et l'écouler, cette nuit, il s'est écrié dans sa fureur sanguinaire: Je verrai Aïe ha ^ je jouirai pendant quelques heures des délices de ma passion, et /^ 50 avril 4845, la mort prendra sa victime. Le crime sera commis le 50avriH845!!..
— Quelle horreur! vous êtes sorcier, capitaine, Vous êtes sorcier.
— Ce n'est pas tout, mon cher, ce n'est pas tout. Il a ajouté : « Si ce Marseillais ne me conduit pas en trois jours à Marseille, car il faut que j'y sois dans trois jours, je le tue comme un
chien!... Je le tue comme un chien.» Entendstu, mon brave Vampire, entends-tu? C'est à mademoiselle Aïcha etaupauvrcMathias qu'il en veut !
— Je vois maintenant pourquoi nous forçons de voiles et nageons comme des bonites *.
— Bagat^a; ! je le crois... Ce butor ferait comme il a dit, au moins.
— Oh ça, et ce pauvre marquis de Candeuil, comment se tirera t-il (le cett<i bagarre?
— M. Mathias n'est pas un âne, tu le sais. Je me charge de tout .. Mais ne jicrds pas un pouce de voile, mon cher; ce n'est pas j>our moi que je parle, je ne crains rien, tu le sais ; ce capitaine de Candeuil m'afflige seul, sur mon âme.
— Je n'en doute pas, vous êtes si charitable. Ce chien d'Anglais ne dort donc pas ?
— Il a passé toute la nuit à lire, à écrire, à gesticuler et à parler tout haut. Cet homme lutte contre le remords et la soif du sang, et
* La bonite nage avec une extrême rapidité.
DE CÂN DEUIL. Uu
iine passion insensée. Je répète qu'il est fou, amoureux et criminel. C'est le diable qui l'a jeté sur mon brick.
— Croyez-moi , le nom de notre navire nous portera malheur un jour ou l'autre. Changez-le.
On frappa à la porte de la cabine, et le mousse entra.
— Que veux-tu? demanda M. Mathias.
— Capitaine, le passager vous fait demander ce que vous avez de mieux en linge de corps.
Le Marseillais croisa les bras avec une sourde fureur.
— Ce que j'ai de mieux, mille canons! Et que lui faut-il donc?
— l)â quoi changer des pieds à la tête.
— Tu le vois, Vampire, tu le vois, cet homme me fera mourir de chagrin.
— Envoyez-lui des chemises d'équipage, ça lui tannera la peau.
-- Tu en parles à ton aise, toi... Allons,