Il
— Quel est ce portrait qui est dans la chambre de ta maîtresse, me demanda-t-il ?
— Celui du baron d'Ulm.
— Le père de Médine ?
— Oui.
— Le premier mari de ta maîtresse?
— Oui.
— Je voyais flamboyer les yeux du Caffre à chaque réponse qu'il m'arrachait, et je compris que j'avais commis une grave imprudence car ce sauvage s'écria, dans un transport furieux :
— La mère du capitaine mourra, le capitaine mourra. Médine mourra 1 !
— Pour réparer le mal que j'avais fait, je n'imaginai rien de mieux que de caresser les penchants féroces du monstre, afin de m'emparer de ses projets.
— Ah ! Monsieur, vous serez notre sauveur, s'écria la marquise attendrie.
— Déjà, continua l'intendant, en feignant de vous porter une grande haine, j'ai captivé la confiance de Mahïah. Il n'a pas voulu me dire où était son refuge dans la montagne
mais il me donne des rendez-vous et me ques tionne , afin de connaître les allures du château et d'exécuter l'abominable forfait qu'i médite. Avant de signaler ce meurtrier à la justice et de le faire arrêter, j'ai voulu recevoir vos ordres ; je sais , comme vous , qu'il est l'oncle de mademoiselle Aïcha, cette parenté n'exige-t-elle pas qu'on prenne des ménagements pour délivrer la société de ce fléau ?
Ah ! si j'étais homme , je me ferais justice moi-même , et sans tarder !
— Pourquoi tremperiez-vous vos mains dans un sang aussi vil , dit dévotement M. Mathieu , la gendarmerie se chargera de ce soin. Aussitôt que vous le désirerez, je prendrai heure et lieu avec le Caffre ; les soldats le cerneront , il se défendra comme un lion , et on le tuera sur place.
— A merveille, Monsieur, à merveille; mais il faut que mes enfants et qu'Aïcha surtout , ignorent ce plan ingénieux ?
— Le secret n'existant qu'entre vous et moi , ne peut être divulgué.
164 • LA MAUQUfSE
— Tics bien ; mais sur quel motif feronsiioiis rechercher ce bandit?
— N'est-on pas à la poursuite de l'assassin qui a lire sur le cheval de madame votre bellefille?
— C'est juste, vous êtes la pi évidence de ma famille , Monsieur ; que Dieu vous rende l'assistance que vous me prêtez !
— Ainsi , à quand fixez vous , A peu près , l'expédition?... toute lenteur est périlleuse.
— Je vous dirai cela après demain.
— Réfléchissez que votre vie est exposée, ainsi que celle de vos enfants.
— Je n'y pense que trop; mais j'ai les mains liées pendant deux jours... Prépari zvous néanmoins pour vendredi.
— De grâce , Madame , ne quittez pas vos appartements d'ici là ; ni vous, ni les vôtres ! Que tous vos gens fassent bonne garde.
— IN'ayez peur !
— Il ne me reste plus qu'à vous saluer , madame la marquise... Sur le moindre signe je me mettrai à vos ordres..., et samedi malin je vous ferai ma visite , en compagnie de mon
DE CAINDEUIL. 465
notaire; je vous ei)gage à faire venir le vôtre d'Allevard, l'acte devantêtre légalisé en France et en Savoie.
— Croyez à ma vive reconnaissance... , à propos ; et la quittance des cinquante mille francs, attendez donc?...
— C'est vrai , passons pour la forme , par toutes les règles... Grand [nerci , je vous baise les mains , Madame , et vous renouvelle mes civilités.
« Excellent homme ! s'écria la douairière , en écoutant les pas de M. Mathieu , parfait honnête homme!... N'aurai-je donc pas le courage d'avouer à mon tour, moil... Puis s'approchant du médaillon dn baron d'Ulm , elle fît glisser la coii lisse qui cachait le visage du colonel , et murmura d'une voix faible , en contemplant les traits du guerrier :
« Oui , j'aurai ce courage!... oui, je parlerai ! ... oui , j'avouerai ! ... »
Un joyeux éclat de rire parti du salon d'attente , vint arracher la marquise à ses méditations ; elle se hâta de voiler l'image de son premier époux , et lorsqu'elle se retourna ,
166 • LA MAUQUISE
souriante et gracieuse , vers la porte d'entrée , elle rencontra Médine et Aïcha qui lui crièrent d'une seule voix :
— A votre avis, quelle est la plus belle? Soyez impartiale et franche.
— Mes enfants , je n'y vois vraiment plus sans lunettes.
— Charmante faç(^n d'esquiver une réponse, dit Médine:
— Nous ne vous demandons votre opinion que sur nos robes et nos chiffons , interompit Aïcha.
— C'est une autre histoire , approchez , chères petites.
— Hé ! mademoiselle Aïcha , nous abandonnons les couleurs sombres , si je ne me trompe... Allons , allons, ce corsage est délicieux , ce barège est ravissant, ces manchettes sont très riches , nos cheveux sont sans pa reils , et nos fleurs on ne peut mieux choisies. Quant à vous, Médine, je vous ai toujours pré dit que vous péririez par la coquetterie.... Vous avez là des malines hors de prix , et ce volant d'Angleterre est digne des raffinés de
Louis XIII. Quels sont donc vos projets , mes tourterelles? Volons-nous à la conquête du Rameau-d'Or ?
— Nous allons à la conquête de l'Angleterre représentée par le jeune et magnifique lord Breknock,dit Médine avec une impétuosité charmante , pendant qu'Aïcha rougissait et baissait les yeux.
— Vous ne parlez pas pour vous , sans doute, belle étourdie, toute femme mariée ne rêve plus victoire.
— Vous voulez dire ne chante plus victoire... c'est par pure modestie.
— Vous avez , Dieu me pardonne , inventé la réplique , et c'est perdre son temps que de vous attaquer.
— Non, dit Aïcha, c'est se faire battre.
— A la bonne heure... mais je devine, moi, qu'il y a quelque anguille sous roche... laquelle des deux se sent capable de ne pas mentir? Ne répondez pas à la fois... heinî Si je fouillais bien avant dans ces deux cervelles, n'y trouverais-je pas quelque gros secret... Médine, vous avez la parole?
I6S , LA MAUQUISE
— Chère mère, comme je hais le mensonge pai'-dessus tout, je vous avoue que, dans certaine cachette ignorée de tout le monde, je caresse un petit complot fort mignon.
— Voyez-vous cehi?..., et vous Aïcha?
— Moi, je ne tairai pas que je me suis mis en tête une ravissante espièglerie , j'ajouterai même , que le bonheur de ma vie est attaché, sans restriction , à la réussite de mon projet.
— Oh! oh! un complot d'un côté, une espièglerie de l'autre, tout ceci promet... m'acceptez-vous pour confidente et pgur arbitre ?
— De grand cœur, dit Mèdine avec vivacité.
— Et vous Aiïcha ? vous ferais-je peur ? vous vous taisez...
— Je réfléchis... le cas est grave... après tout, je ne dis pas non.
— Mademoiselle est fort dissimulée, reprit Médine, si elle veut que je parle je lui donnerai l'exemple.
— Volontiers.
— A.U fait ! au fait ! la séance est ouverte...
— Eh bien donc, sachez, chère mère, que nous avons juré, .Vicha et moi, mais juré
DE CAAULUIL. ^69
d'une façon solennelle d'obéir, réciproqnement, à Tune de nos volontés, ou plutôt à l'un de nos caprices... Comprenez-vous?
— Si je comprends, je ne comprends guèrcs^.,. Médine a faille grand serment de passer par l'un d^s caprices d'Aïcha, et Aïcha par l'une dos volontés de Médine... Y suis-je?
— Justement.
— Je vous [)lains également toutes les deux, et je m'estimerais fort en danger, si vous me meniez de moitié dans ce beau traité...
— Prenez garde d'y être pour le tout.
— Pas de plaisanteries, mes chères filles... et quelles sont ces deux méchancetés s'il vous plaît?
— Ah ! dit Aïcha, vous pouvez penser que nous nous sommes pendant longtemps creusé la tête...
— Franchement non, quanta moi, repartit Médine.
— Eh bien ! ni moi non plus dit Aïcha.
— En finirez-vous mes bavardes?
— Faut-il parler, reprit Médine? Veux-tu que je te donne mes ordres, Aïcha ?
^70 • LA MAHQIIISE
— Oui.
— Tu n'as pas peur, ton cœur ne bat pas ?
— Non*
— - Ah I ça, mais vous ne vous êtes donc rien confié encore?
— Rien...
— Dépêchez ; vous me mettez sur des charbons.
— Je veux, j'entends, j'ordonne, dit Médine, quema nièce, mon amie, mieux que cela, ma petite sœur Aïcha, fasse choix d'un mari.
Aïcha tressaillit, ses joues se colorèrent et pâlirent coup sur coup; elle essaya de sourire et de parler, ses lèvres lui refusèrentle sourire et la parole.
— Et cela dans le plus bref délai, continua Médine.... Suis-je bonne princesse , chère mère ? Ma volonté est-elle dure et tyrannique? Disant cela, Médine se jeta au cou de la jeune Africaine, et couvrit de baisers son doux visage.
— Les grelots des fous sonnent juste quelquefois, répondit gravement la douairière , il
Dt: CANDEUIL. ^71
y a plus de sagesse dans vos étourderies , Médine, que dan s la vie d'un philosophe.
— Prenez-vous nos sornettes au sérieux? s'efforça de dire Aïcha.
— Sornettes! s'écria Médine, Sornettes ! je crois que tu te révoltes, ma mie?...
— Entendons-nous si c'est possible, interrompit la douairière, je ne vois pas l'ombre d'un mari dans la commune de la Rochi lie, et, en conscience, Aïcha ne peut pas épouser un villageois Savoyard.
— Regardez ce beau front, ma mère, voyez comme il rougit; que vous dit celte teinte rosée?... ne devinez-vous pas que le mari est tout trouvé?...
Aïcha posa vivement les doigts effilés de sa main droite sur la bouche de Médine, et lui dit à demi-voix ;
— Tais-toi ! tais-toi ! tu es décidément folle.
— Non je ne me tairai pas, s'écria la jeune marquise, en se dégageant avec souplessse, et en frappant du talon, d'un petit air colère qui contrastait délicieusement avec l'angé-
472 • LA MAKQllSE
liqne douceur de sa physionomie, non ! je ne me tairai pas. Nous connaissons, dans les environs, un modèle de mari qui a été créé et mis au monde exprès pour nous; ce jeune homme , car il est très jeune, ce seigneur, car il est très grand seigneur, cet élégant, car il est très élégant, ce..,
— En finiias-tu, babillarde, interrompit la douairière tout en riant aux larmes, en finiras-tu ?...
— Ce lord, car c'est un pair d'Angleterre, nous aime éperdûment ; et nous...
— Médine^ dit Aicha, Médine, de grâce !
— Et nous? répéta la douairière...
— Nous t'aimons... Ma foi tant pis ! le mot est lâché...
— Tu mens ! tu mens !
— Quand tu seras mariée, Horace demandera raison à lord Brecknock de ce démenti, ma chère, et nous servirons de témoins à ces messieurs.
— Vengez-vous Aïcha , vengez-vous de cette indiscrète en lui imposant quelque chose d'épouvantable ?
-r— Ah ! oui, je me vengerai !
— Je ne demande pas mieux.
— Madame , vous prenez acte de la déclaration, n'est-ce pas, dil Aïcha à la douairière.
— Oui, certes, mon enfant,... et qu'ordonnez-vous?
— On le saura ! ... On le saura ! . ..
— Quand?
— Je l'ignore.
— Bientôt?
— Peut-être.
— Ce sera donc bien effroyable, demanda Médine, en riant sous cape.
— Ce sera charmant, vilaine.
— Vous me ferez souhaiter de veillir avec vos histoires... Comment avez-vous découvert tant de choses, Médine, mon amie?
— Allez- vous encore la faire radoter?. .
— J'ai découvert que nous aimons par la vertu de certaine baguette que nous autres femmes avons, toutes, à notre service ; j'ai vu un peu, j'ai compris beaucoup, j'ai deviné le reste... Je pourrais même dire qu'on m'a avoué le tout...
— C'est trop fort, dit Aîcha en portant son nriouchoir à sa bouche.
— C'est trop fort, mais c'est vrai. Dès lors j'ai résolu de ne pas laisser dépérir ma fleur chérie, et je prétends brusquer l'attaque... Je déteste les lenteurs ; nous avons toutes les deux du sang africain dans les veines, et les petites sentimentales de cette petite Europe nous font pitié...
— Tout cela est bel et bon, interrompit la douairière. Mais sir Brecknock? sir Brecknock?
— Je voudrais bien voir qu'un Anglais ne tombât pas à nos pieds, quand nous lui faisons le rare honneur de lui trouver de l'élégance et de Fesprit. Je veux ajouter, que dès notre première rencontre, mylord m'a paru pris à nos doux yeux, comme le bel oiseau des champs à la glue de l'oiseleur... J'entends et reconnais le pas d'Horace, demandez-lui, chère mère, pourquoi lord Brecknock est venu se promener à cheval sur vos terres, dans la matinée... Ces messieurs ont causé long-temps
en lête-a-tête, sous l'allée; ce qu'ils ont dît m'intrigue beaucoup.
Le capitaine Horace de Candeuil entra dans le cabinet. Médine se penchant à Foreille de sa belle-mère lui dit tout bas :
— Le mariage aura lieu, je vousle promets. Puis elle courut à son mari.
Aïcba jeta vivement ces mots à la douairière:
— Priez Dieu pour moi, vous serez tous sauvés !
— Quelle nouvelle vous a donnée lord Brecknock, ce matin, mon cher Horace, dit la marquise à son fils d'un ton nonchalant.
— Il m'a rempli d'épouvante, murmura le capitaine.
— Ah ! mon Dieu ! s'écrièrent les trois dames.
Le marquis se laissa tomber dans un fauteuil, ses traits étaient bouleversés.
vu
lies enfantii de Zaka.
Entouré par sa mère, Médiue et Aïeha, le capitaine se reprocha (ravoir été faible vis-àvis de trois femmes, et il s'efforça de leur sourire.
— Vous ne nous tromperez pas, Horace dit Médine, un cœur comme le vôtre ne se trouble pas pour peu de chose... Parlez, mon ami, nous vous écoutons, quoique vous nous appreniez, nous serons résignées et fortes...
Quelle est cette terrible nouvelle?
^78 • LA MAIIQLISE
— Ma mère, il faut que nous quittions La Rochette au plus vite, il faut que nous partions sans le moindre retard... et surtout, que notre départ soit secret pour tous nos gens.
— Y pensez-vous, Horace? parlez-vous sérieusement?
— Je vous répète, ma mère, qu'il nous faut fuir vile et loin... vite et loin !
— Au moins, mon ami, dit Aïcha, apprenez-nous la cause de cette déroule?
— Oui, je vous rapprendrai, mon pauvre enfant; et en vous instruisant, je vous donnerai, personnellement, la preuve de mon estime et de ma confiance,
— J'en suis digne, croyez-le.
— Depuis trois grandes heures j'erre dans le parc, cherchant à calmer l'agitation qui me dévore, cherchant aussi un moyen d'échapper à la fatalité qui nous poursuit. Je n'ai rien trouvé de mieux que la fuite, et une fuite, précipitée, dussions-nous franchir les mers, et courir à l'un des bouts du monde...
— Mais enfin ! enfin ! dit Médine...
— Au lieu de me rendre au déjeuner de fa-
DE CAN DEUIL. 4 7î>
mille, où vous m'attendiez, je me suis enfcM*mé dans mou cabinet, et j'ai envoyé ma démission à mou colonel, je ne peux plus servir.
— Ciel! s'écria la marquise... Pourquoi tant de précipitation ?
— IN'étions-nouspas, dès longtemps, d'accord sur ce point ? Ne m'avez-vous pas instamment prié, à maintes reprises, d'abandonner le service?... Pourquoi vous étonner aujourd'hui?
— J'ai réfléchi' qu'un état aussi honorable que le vôtre, était toujours un refuge contre le malheur...
— Pour ma part, dit Médine, je suis ravie de cette détermination; nous sommes, Dieu merci, assez riches pour nous passer de cet état le plus noble de tous, j'en conviens, mais aussi le plus pauvre.
— Les riches peuvent être ruinés en un jour, ma fille, répondit la douairière, en baissant les yeux.
— r Notre fortune serait-elle menacée? demanda le marquis.
>I80 • LA MARQl^'ÏSK
— Menacée!... Hélas! non, repondil la douairière...
— A quoi perdez-vous votre temps, Horace, interronnpit Aïcha, en lançant un regard suppliant à la vieille marquise. Venez nu fait.
— Ma lettre partie, j'ai décidé que nou^ nous mettrions en route pour ï.ondres, d'abord.
— Mais vous rêvez, mon fils.
— Malheureusement non. Sachez donc que lord Brecknock est venu me voir ce matin.
— Nous le savons, ajouta Médine, il était seul et à cheval ; il vous a entraîné sous l'allée de marronniers; et, sans mettre pied à terre, il vous a entretenu longuement... Vous voyez que nous avons nos espions. r. après?
— Je vous croyais endormies, mesdames.
— Nous dormons les yeux ouverts, mon ami..., les femmes sont si curieuses... Continuez.
— Cette visite matinale m'a fait éprouver une émotion délicieuse, reprit le marquis, en regardant Aïcha avec unedouceur chagrine... Enfin, je croyais avoir deviné chez le baronnet
DE CÂNDEUIL. ^81
certains penchants, certains sentiments qui me laissaient espérer une confidence dont j'eusse été à la fois bien heureux et bien fier, car lord Brecknock est un gentilhomme accompli quej'estime, que j'aime, et...
— Nous vous comprenons, interrompit Médine, ces pauvres hommes ne sauront jamais faire une déclaration; pour dire un mot ils font une phrase !
Le capitaine ne putsedéfendre d'un sourire, à cette sortie de Médine qui, rieuse en toute occasion, semblait prendre à lâche de défier les périls de toute espèce. Aïcha affectait un petit air distrait qui cachait fort mal ses émotions, et la douairière qui commençait à comprendre la cause des teneurs de son fils, donnait l'exemple d'un froid courage et d'une inébranlable résolution. Le capitaine continua :
— Mon attente fut trompée ; dès les premiers mots de lord Brecknock, mes joyeuses illusions s'étaient envolées! j'appris, pardonnez-moi, Aïcha, si j'ose devant vous dire tout ce que jesais, j'appris que ma mère, mafemme
et moi-même sommes voués au poignard d'un fanatique...
— Cela ne se peut pas, interrompit Aïcha vivement, ma grand'mère en mourant n'a désigné aux vengeances de son fils que la race d'Ibrahim et celle du Juif Samuel. Ma chère Médine est seule exposée à un danger, dont je me fais fort de la préserver. Cette nuit, en voyant Mahiah, j'obtiendrai l'oubli d''un serment qui retomberait sur moi... Vos craintes ne sont pas fondées.
— Médine n'est pas seule exposée, comme vous le dileà, mon amie, s'il en était ainsi, je me fierais entièrement à la force des liens qui "vous unissent à Mahïah ; mais ma mère est enveloppée dans cette affreuse vengeance; car elle a épousé, en premières noces le baron d'Ulm, et Mahïah l'accuse d'avoir été la rivale préférée de Zaka ; ainsi, ma mère et moi devons succomber pour expier les malheurs de votre grand'mère ! Aïcha, jamais votre oncle , qui eut pu être indulgent pour Médine, ne le sera pour nous... jamais!
Aïcha baissa la tête et s'avoua vaincue.
DE CANDEIIL. ^85
— Quoi ! c'est là tout, dit la douairière en riant... vraiment vous nous faites des contes de Barbe -Bleue, mon cher Horace, et je vous avoue que j'ai les oreilles brisées par tous ces rabâchages. Aïcha verra son oncle cette nuit, ainsi qu'il est convenu, et si ce brave homme ne veut rien entendre, nous aviserons à sortir de ce guêpier... Quant à partir pour Londres, ne comptez pas sur moi. On ne tue pas ainsi deux femmes et un capitaine, vertu-chou ! les bourreaux auraient trop belle besogne!... Laissez-moi me préparer à recevoir notre magnifique visiteur, je n'ai pas mis une épingle de ma toilette.
— Si vous comptez sur l'entrevue d'Aïcha, vous pourrez vous tromper, ma bonne mère; sir Francis a parlé à Maïah, celte nuit, et il l'a trouvé indomptable.
— Et, à propos comment se fait-il que ce nègre sache mon histoire?
— Cette histoire n'est-elle pas connue de tout le mdridë, depuis qu'on en a fait un roman.
— J'espère bien, mon fils, que vous ne fré-
^184 • LA MAnyiJlSE
queuterez plus les littérateurs; voilà de leurs exploits.
Oïl entendit le roulement d'une voiture, et Médine, courant à une fenêtre s'écria :
— Voici lord Brecknock ; quelle délicieuse calèche.., quel luxel Comme ces quatre chevaux noirs son bien appareillés.. .Aïcha, viens donc voir.
— Allez recevoir pour moi, mes enfants, je vous rejoindrai dans quelques minutes. Horace, ne vous tourmentez pas, mon fils comptez sur votre mère, elle veille nuit et jour sur vous.
Restée seule dans son cabinet, la douairière sonna sa femme de chambre, et dit,, en se parlant tout haut :
« Sans mon complot avec M. Mathieu, je ne resterais pas un quart d'heure dans le voisinage de ce meurtrier, de ce cannibale... mais alors la ruine, la misère me suivraient sans relâche!... Lord Brecknock m'échapperait!... Il faudrait renoncera cette alliance qui va relever ma fortune, l'accroître, peut-être... Ah 1 non, plutôt mourir!
DE CANUEUIL. ^85
— Madame la marquise me demande, dit la femme de chambre, en entrant.
— Oui, Louise, habillez-moi.
— Que mettra Madame?
— Ce que vous voudrez. Louise, vous étiez là, je crois, il y a quelques jours, lorsque j'ai maltraité M. Mathieu, le régisseur de ce château ?
— Oui, Madame?
— Avez-vous parlé de cette affaire à quelqu'un !
— Je ne parle que quand on me le permet, Madame.
— J'en suis très malheureuse, car vous saurez que j'avais été on ne peut plus injuste à l'égard de cet excellent homme; loin d'avoir dilapidé mes revenus, et de les avoir détournés, j'ai reconnu que je lui devais une somme assez considérable... Vous voyez qu'un outrage est bientôt fait.
— Madame se sera peut-être laissé persuader?
— Ce que je dis est exact, vous tiendrez M. Mathieu, à mon exemple, comme un type
de probité et de désintéressement; les hommes de sa trempe sont plus que rares de nos jours. . . C'est très bien, donnez-moi mon lorgnon et mes gants... Vous pouvez descendre... Quand se marient mon filleul Cornette et votre charmante petite fille ?
~ Demain, après vêpres, Madame, à la chapelle d'Allevard.
— Je tâcherai d'y êtie... N'oubliez pas que je lui donne cinquante louis pour cadeau de noces.
— Madame est trop bonne.
— Descendez avec moi.
Après les compliments et saluts d'usage, la douairière qui avait trouvé lord Brecknock au salon avec Médine, Aïcha et le capitaine, approcha un fauteuil près de sir Francis, et engagea l'une de ces conversations futiles qui n'ont de trait et de charme que par la finesse et i'oiiginalité des riens qui en font les frais.
' — Je vous admire vraiment, Mylord, en ce que vous civilisez notre contrée.
— Est-ce un reproche. Madame la marquise, et comment l'entendez-vous?
— Point. C'est une action de grâce. 11 y a quelques années, on ne s'aventurait par ici qu'avec des bâtons ferrés ou des mulets, et vous courez les champs à quatre chevaux.
— Vous pensez donc que la civilisation ne peut marcher qu'en carrosse?
— J'en ai peur.
— Les révolutions nous voudraient prouver, cependant, qu'elle va pieds nus.
— Ne confondons pas la civilisation avec la liberté, dit le marquis.
— Oh ! pour cela non, répondit lord Brècknock, la liberté ne marche pas du tout.
— C'est qu'elle se sera essoufflée à trop courir, reprit la douairière.
— J'ai à vous remercier', Mylord, ajouta Médine, au nom d'une jeune fille fort timide, mais très reconnaissante, du magnifique perroquet dont vous vous êtes défait pour lui plaire. — Nous sommes confuses... Il parlera très bien, à en juger par le seul mot qu'il articule à merveille.
' — C'estleseul qu'on lui ait appris. Madame.
— Et pourquoi cela? demanda Aïcha.
"i^S • LA MARQUISE
— Ne dit-il pas merci^ merci et toujours merci,
— Oui, vraiment, et cela nous a beaucoup amusé.
— L'heureux oiseau n'est pas ingrat, comme vous le voyez, il répèle sans cesse qu'il vous doit tout son bonheur en vivant sous vos yeux.
Aïcha tressaillit; c'était le premier aveu sorti de la bouche de sir Francis, aveu bizarre comme tout ce qui venait de cet élégant et charmant cavalier.
— A l'élèvs on reconnaît le maître, répondit la douairière, pendant que Médine adressait un tendre regard à son amie.
— L'éducation de ce pauvre cacatoès n'est pas très variée, reprit le baronnet, mais la base en est bonne.
— Mylord veut-il faire une promenade au parc, dit le capitaine, nous y attendrons l'heure du dîner.
— Non pas, de grâce... Mademoiselle Aïcha et moi pouvons seuls nous promener librement ici ; et comme nous serions obligés de
DE CANDEIIIL. 189
nous promener séparément, je vons supplie de vouloir bien demeurer dans ce saîon.
— Je ne comprends pas bien, dirent la douairière et Médine.
— Croyez-moi, ne mettez les pieds dans votre pare que quand nous saurons à quoi nous en tenir sur le compte de M. Mahïah.
— Les murailles sonl hautes, les portes fermées, il n'y a aucun danger.
— Je connais les Kabyles, madame la marquise ; quand ils ne peuvent pas marcher, ils rampent, quand ils ne peuvent ni marcher ni rampei', ils volent. Vous seriez plus en sûreté sous une douzaine d'épées de Damoclès que vous ne Têtes à quelques lieues du brave et hardi Mahïah, que j'aime, d'ailleurs, de tout mon cœur et que j'admire de toutes mes forces.
Aicha leva lentement ses grands yeux humides sur sir Francis. Eu entendant ces mots, sou cœur s'emplit d'un baume qui calma d anciennes douleurs; lord Breckuock régnait désormais sur l'âme fière, blessée, souffrante delà noble orpheline.
La conversation devint générale et sérieuse, le baronnet confirma tout ce que le capitaine avait dit de l'obstination de Mahïah ; il avoua que le traité de paix devennit très difficile, de})uis que le nègre avait découvert l'origine desCandeuil; et il termina en conseillant un brusque départ, si toutefois la tentative de réconciliation venait à échouer. En donnant ce conseil, la voix de lord Brecknock trembla tout-à-coup, et ce {rouble consola instinctivement la pauvre Aicha, subitement menacée de perdre ses illusions et ses secrètes espérances. Néanmoins, le dîner fût gai, animé par la charmante vivacité d'esprit de Médine, par le modeste et gracieux abandon d'Aicha, par la verve du capitaine, les crit'ques acérées de ia douairière, l'infatigable or ginalité et l'immense savoir de lord Brecknock. Les anecdotes, les bons mots, les innocentes malignités, les modes, les voyages, la politique, l'histoire tout fut dit, raconté, repris, réfuté, discuté, enrichi, augmenté, retourné, développé avec ce ton exquis des sociétés d'éliie, fine fleur des temps passés qui*disparait cha-
que jour de nos salons, depuis que les lions, les lionnes et autres bêtes féroces les ont ravagés !
— Puisque j'y pense, mylord, dit la douairière pendant que lord Brecknock lui donnait le bras pour la reconduire au salon, pourriezvousme dire ce que vous avez fait à un certain M. Malhias?
— Rien que je sache. Madame.
— Je vais vous donner à lire ce qu'il écrivait à mon fils il y a quinze jours environ..., et ceci me rappelle, Horace, que je ne vous ai pas communiqué ce chef-d'œuvre épistolaire, je ne sais trop pourquoi.
La douairière quitta le salon, et revint avec la lettre de M. Mathias qui passa des mains du baronnet à celles du capitaine, de Médine et d'Aïacha. L'hilarité fut générale, sir Francis raconta les aventures de sa traversée, et dit ces mots avec une amère mélancolie.
— Ma vie s'écoulait, depuis l'enfance, dans la solitude et dans l'ennui ; mon cœur perdait chaque jour les lambeaux de ses croyances ! Lassé par une lutte énergique entre la foi et le
-192 • LA MARQIISK
scepticisme, atteint de cette maladie fatale qui a violemment mis au tombeau les plus nobles enfants de ma race, je méditais de quiltet* ce monde dont je ne suis pas digne ..
— Vous vouliez vous tuer, interompit Médi ne avec effroi.
Sir Francis regarda la nièce deMaliïah avec une douceur angélique, et répondit, en i a»nenant discrètement les yeux sur Médine, afin d'épargner Âïcha dans son trouble :
• — Tel est le crime que M. Mathias a si grotesquement interprété. Ce pauvre Marseillais est excellent homme au fond, mais son vin de Madère est détestable.
— Nous en savons quelque chose, dit le capitaine de Candeuil... Je pense bien, mylord, que nous parvieudrons à chasser les derniers symptômes de cette noire maladie ; il ne serait pas loyal à vous de nous demander notre amitié, et même de la prendre sans la demander, pour tranchei' tout-à-coup le nœud de ses liens... Vous ne faites plus de ces mauvais rêves, j'espère ?
>v — Quelquefois., . nvAh je viâs mieux, biau'
DE CANDIUIL. ^ i)5
coup mieux, l'air de ce pays e$t si pur, ce qu'on y voit nous ramène si doucement aux pieds du Créateur, que le cœur semble reprendre ses croyances, et la vie ses ailes, et Ihomme son courage. Cependant... Mais il faut songer au départ, l'heure de notre expédition approche, capitaine, vous êtes des nôtres?
— Certainement.
— Je voudrais vous éviter ce voyage, car je ne vous cache pas que votre vie est exposée, mais mademoiselle Aïcha ne pouvant s'aventurer seule avec moi, vous Tescorlerez... Après tout, vous êtes soldat ?
— Le silence de ces dames vous prouve que ma place est près de mademoiselle Aïcha... Nous partirons quand vous le désirerez, mon enfant.
— A rinstant même
Aïcha, suivie de Médine, passa dansson appartement pour prendre un costu me de voyage. Elle mit une robe de drap noir , boutonnée jusqu'au cou , cacha sous son corsage un petit poignard à deux tranchants, attacha sur