‹ La marquise de CandeuilChapitre 11 sur 20 · II · texte numérisé non relu

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les boucles flottantes de ses cheveux un feutre noir à larges bords, garni d'un long voile, et jeta sur ses épaules un ample manteau. Ainsi vêtue, la belle jeune fille ressemblait à un cavalier prêt au rendez-vous et à Tesealade. Médine, tout en assistant son amie avec une intelligence habile et active, l'entretenait de la douce pensée qui devait régner dans son cœur. Le caractère de la jeune marquise de Candeuil était tellement résolu et hardi, qu'il ne pouvait supporter longtemps le joug delà réflexion. A peine cette noble et belle créature était-elle en face d'un danger que, soit dédain, soit audace, elle l'oubliait. Coquette, mais dans l'acception gracieuse du mot, élégante, folâtre, douée d'une imagination vive, capricieuse et délicate ; femme, enfin, selon toute la portée aristocratique de l'expression, Médine tenait à Télite de son sexe par toutes les vertus du cœur. Dévouée, généreuse à l'excès, elle s'effaçait d'elle-même devant les intérêts de ses amies, et ne calculait jamais les conséquences de ses sacrifices. Ainsi , les courts instants consacrés à la toilette d'Aïcha,

ne furent pas remplis de recommandations, de prières, de conseils relatifs à l'entrevue, des deux enfants de Zaka ; Médine ne supplia pas son amie de détourner la colère du farouche Kabyle... Non; elle l'entretint constamment du brillant cavalier qui devait la guider dans cette aventureuse ^ itreprise ; elle s'appliqua, avec une charmante malice il est vrai, à lui rappeler certains mots glissés, fort tendrement, pendant la demi-journée qui venait de s'écouler ; elle répondit par des éclats de rire, aux dénégations et aux modesties virginales de la belle Africaine, et lorsqu'elle lui prit la main pour la reconduire au salon, elle lui dit avec un sourire enchanteur :

— Fais en sorte ma chère petite, que ton oncle ne me tue qu'après tes noces, j'y veux prier et j'y veux surtout danser.

— Prends-tu toutes ces menacs au sérieux, par hasard ?

— Rien n'est sérieux dans ce monde, mon enfant.

— Tu es sérieusement folle cependant.

— Ah! ah ! tu joues sur les mots; lord Breck-

196 ^ LA MAIIQUISE

nock a, je le vois, un très bon élève... Tu partiras donc sans me dire ce que tu exiges de moi, en retour de la volonté tyrannique que je t'ai imposée ?

— Je serai peut-être moins discrète en revenant de mon expédition.

— A la bonne heure; on fait bien de t'envoyer en ambassade, tu as toute l'humeur d'un diplomate.... Je t'attendrai de pied ferme.

Lord Brecknock offrit son bras à Aïcha, qui embrassa tendrement la douairière et Médine, et monta dans la calèche où le capitaine et le baronnet prirent place à ses côtés. L'équipage partit lestement.

— Pourquoi n'avez-vous pas fait découvrir votre voiture, demanda le marquis?

— Nous aurions joui du clair de lune et de la fraîcheur, dit Aïcha.

— Et nous aurions ramené le capitaine avec , une ou deux balles dans la têle, Mademoiselle. Ah ! monsieur votre oncle n'y va pas de main morte... je vous engage même à ne parler que

très peu et très bas; mon excellent ami Mahïah n'est jamais loin de ceux qu'il cherche.

' — Cette comédie commence à me lasser, dit M. de Candeuil.

— Vous appelez cela une comédie, capitaine? c'est trop de bonté de votre part... pour moi, c'est un gros mélodrame.

— Arrivons vite au cinquième acte.

— Voilà qu'on lève le rideau... le premier rôle vous appartient, Mademoiselle, et nous allons entrer en scène, si vous le voulez bien.

— Je suis prête, Monsieur.

— Halte! cria le baronnet au cocher. *

La calèche arrêta; elle était arrivée à une portée de fusil d'Allevard; sir Francis ouvrit la portière et offrit la main à la nièce du Caffre.

— Nous ne pourrions aller plus loin en voiture, sans réveiller en sursaut tous les petits citadins de cette bicoque, dit-il : capitaine, vous nous attendrez dans cette calèche, nous ferons aussi vite que possible; si vous vous ennuyez par trop , souvenez-vous de voire

métier, tout soldat doit s'entendre à faire sentinelle.

— Comment, vous croyez que je vais rester là les bras croisés?

— Il le faut. "

— Et que ferez-vous de mademoiselle Aïcha ?

— Elle aura la complaisance de m''accepter pour cavalier.

— Pour aller oii!'

— Aune demi-heure d'ici, dans la montagne.

— Mais, Monsieur, dit Aïcha, je ne peux vous suivre seule.

— Il le faut, Mademoiselle... vous ne serez pas seule, puisque j'aurai l'honneur de vous conduire... M. de Candeuil n'a qu'à 8e montrer s'il veut faire une veuve... le temps nous presse, l'heure passe.

— Allons, dit Aïcha en prenant résolument le bras du baronnet.

— Mais... fit le capitaine.

— 11 le faut, mon ami, reprit la nièce de Mahïah, songez à Médine.,.

— Et par précaution, prenez cette paire de pistolets, la bravoure loi'squ'elie est désarmée n'a plus le sens commun... Adieu, capiiaine!

— Ne craignez pas de marcher trop vite, Monsieur, dit Aïcha à son compagnon après un long silence, je suis de race guerrière, et mon enfance ou plutôt ma première jeunesse ne s'est pas écoulée dans l'oisiveté.

— Vos pieds délicats sont faits pour fouler des tapis; les roches de ce sentier pourraient les blesser.

— J'ai souvent suivi les serviteurs de mon père, quand son douar était surpris par les chrétiens; je donnais alors l'exemple du courage et de la résignation... Croyez-moi, notre expédition nocturne est un jeu charmant.

— Elle doit cependant décider de bien graves questions... des questions de vie ou de mort.

— Douteriez-vous, aussi, du succès de ma démarche?

— Ce n'est pas de vous que je doute, grand Dieu ! vous êtes pour moi un symbole de puissance et de bonté.

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— Pas ,de compliment, Mylord, dit la jeune fille en souriant, nous sommes seuls, ce serait abuser...

— Parlez alors, Mademoiselle, parlez seule, ma bouche restera fermée.

— J'ai oublié le nom de la grotte où nous devons trouver Mahïah ...

— La Jeannotte...

— C'est cela ; qu'est-ce que cette grotte? A-t-elle fourni aux légendes?

— Oui, Mademoiselle, elle est même en renom.

— Ah ! je vous écoute ; est-ce bien long ?

— 11 eet avérq que les jeunes fdles qui la visitent se marient dans la même année; il n'y a que la mort qui puisse les affranchir de cette affreuse destinée.

Aïcha tressaillit de tout son corps, et le bras de lord Biecknock fut le confident de cette subite agitation. Dans ce moment, la lune qui avait disparu depuis quoique temps sous des nuages, montra son disque d'argent, et inonda la terre d'une molle clarté. Sir Francis regardant la tilk* de Ben Allai, la vit lever les

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yeux au ciel avec une expression suppliante et désespérée, qui eût embelli son visage, si sa beauté n'eût été parfaite. Se débarrassant des pensées qui la troublaient, Aïcha répondit presqu'aussitôt :

— C'est une trahison de votre part, monsieur le baron... vous m'avez condamnée à mort tout simplement, en arrêtant ce rendezvous.

— Vous avez trop d'esprit pour être superstitieuse?...

— Je suis de la terre des prodiges... gardez-vous bien de mettre les pieds dans la Jeannette, si toutefois les jeunes gens sont compiis dans la légende.

— J'y suis entré hier Mademoiselle... aussi je me considère comme un homme mort, mon testament est fait!... Nous sommes arrivés... daignez rester là quelques secondes, je vais à la découverte.

Le baronnet revint en toute hâte près d' Aïcha, et lui dit en touchant délicatement le bout de ses doigts.

— Suivez ce sentier ; je veillerai sur vous. , .

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quand vous serez au pied de ce rocher qui est penché sur le torrent, là à droite, vous en ferez le tour... Mahïah vous y attend... Vous serez libre d'entrer dans la grotte ou de n'en pas dépasser le seuil, ajouta sir Francis.

Et il abandonna la main de la jeune fille, qui la ramena vivement à elle en s'apercevant qu'elle l'avait oubliée dans celle de son guide.

Il faudrait un chapitre pour dire à peu près ce qui se passa dans le cœur d'Aïcha, lorsqu'elle se sépara de sir Francis ; il faudrait un autre chapitre pour rendre compte des sensations du baronnet. Nous reculons devant ce travail, avouant notre paresse au lecteur qui, sans doute, s'en frottera les mains, et nous courons au plus pressé.

Arrivée au rocher qu'on lui avait signalé, Aïcha s'arrêta et regarda autour d'elle avec soin. Une grande ombre s'agita derrière un buisson d'épines, et un froissement de broussailles annonça la présence d'un être vivant. A l'instant où la jeune fille se tourualt vers le bruit qui l'avait frappée, un homme se pré-

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senla et se prosterna à ses pieds, en prononçant son nom.

— Mahïrth, répondit en arabe la petite fille de Zaka, as-tu oublié les coutumes de nos pères?

— Non, le grand esprit le sait, je les vénère.

— Relève-toi donc , les hommes restent toujours debout, les femmes inclinent leurs fronts devant eux; respectons notre loi*.

— Je ne suis qu'un vil esclave, tu es issue d'un grand chef, dit Mahïah toujours courbé la face contre terre.

— Nous sommes les enfants de Zaka, tu es mon aîné ; si tu es esclave, je suis ta servante, relève-toi.

— Tu es Fange de bonté, tu marches sur la tête des hommes; ton cœur est dans le ciel; reprit le Gaffre, et il redressa sa haute taille.

— Aïcha tendit ses deux mains à Mahïah, et, approchant ses lèvres roses de son front brûlé par le soleil , elle y déposa un pieux baiser qui lit tremblei' le Caffre.

— Nous ne sommes pas en sûreté ici, dit J'Africaine, entrons dans la erotte.

— Tu ne cours aucun danger à mes côtés, répondit le nègre, et il frappa sur la crosse de son fusil d'une main ferme.

— Les femmes ne sont jamais en péril, mais toi, mon oncle, toi, Malnali, n'es tu pas recherché, poursuivi comme un malfaiteur?

— Hélas oui! les chrétiens ne comprennent pas! laisse-moi te voir encore, laisse-moi reconnaître ton beau visage... : Ah! mon noble sang, que tu as d'éclat!... Bien heui'cux , Aïcha, ceux qui peuvent vivre et mourir sous tes yeux !

— Montre-moi l'entrée de la grotte où tu te tiens caché, je ne veux pas rester plus longtemps à découvert. ^

Mahïah s'engagea le prenîier sous le rocher, en rampant sur les genoux, et se retournant souvent vers sa nièce, pour lui recommander d'éviter les pierres aiguës et tranchantes.

Aïcha suivit résolument l'exemple du Caffre, entra dans la grotte , s'assit sur un banc de mousse, et cherchant dans l'ombre

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la nmin du (ils de Zakn, elle dit avec douceur :

— J'ai peu d'instants à te donner celle nuit: on m'attend, et mon absence inspirerait do vives inquiétudes ; il ne tiendra quà toi, si In m'aimes comme un père, de vivre heureux près de moi, entouré de mes soins et de ma tendresse.

— Le ciel ne s'ouvrira jamais pour le pauvre Mahïa h.

— Ecoute-moi, j'ai une prière à te faire, une prière d'oti dépend tout mon boiiheur.

— J'en ai une aussi, à t'adresser, si tu l'écoutés favorablement, je mourrai content.

— Parle donc le premier.

« — Aïcha, pauvre fleur ravie à l'oasis ! j'étais inquiet sur ton sort quand mes rêves passaient la mer pour te chercher dans le pays des chrétiens. Je savais que ton âme pure et virginale s'était vouée, avec amour , à la destinée d'un homme qui est mort pour apaiser le génie de notre famille.

— Tu veux parler de l'Arbi, interrompit résolument la jeune fille... C'est toi qui l'as tué, je le sais.

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— Tii le sais ! Ah ! tu dois me maudire !

— Non, cette mort était juste, le Djelep l'avait ordonné, l'Arbi avait été le bourreau de ton père...

— Tu ne l'as donc pas aimé?

— J'ai eu honte d'un amour qui n'élait pi>s partagé; le souvenir de Kadidja l'amante de l'Arbi à fait tort à sa mémoire, et quand j'ai été instruite des désastres de ma famille, je n'ai pu laisser mon cœur où je l'avais follement placé.

— Noble enfant, tu me ravis!... Ecoute à ton tour!... As-tu remarqué parmi les beaux jeunes gens qui t'approchent, un seigneur, riche, magnifique, brave, doux et bon, dont le cœur est d'or, dont le bras est de fer f

— Comment le nommes-tu? dit Aïcha en tremblant et baissant la tête.

— Il se nomme Francis...

— Francis!... Oh ! tais-toi, tais-toi !

— Non, je ne peux pas me taire, ton sang est le mien, ta chair est la mienne : quoique tu sois splendide comme les anges, et moi hideux comme les démons, je veux me réjouir

de ton bonheui' et te savoir heureuse pour ta vie entière ; puisque je suis le dernier homnie de notre famille, je veux te servir de père, je veux étendi'e mes mains sur vos têtes et vous unir !

— Nous unir?... mais connais-tu sa volonté, connais-tu la mienne ?

— Je devine, à ton trouble, que tu aimes Francis, ne le cache pas... Je te devine?

— Eh bien I oui, murmura Aïcha, pourquoi imiterais-je les femmes chrétiennes dont la bouche et le cœur sont toujours en désaccord; oui, je l'aime... Mais lui ?lui?

— Puisque lu me choisis pour confident, apprends que sir Francis m'a dès long temps avoué l'amour brûlant que tu lui as inspiré... Cette histoire est longue à raconter, et lu n'as pas le temps sans doute de l'écouter ?

— Parle, parle, la nuit nous appartient, nous sommes tous les deux libres ; en France, comme dans le monde entier, les enfants de Zaka sont au désert.

Mahïah se prit à sourire; pour la première fois, depuis son départ d'Afrique, la voix

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argentine d'Aicha, et Faveii naïf que venait de faire sa curiosité, versèrent des consolations inespérées dans son âme ; et il fit un récit fidèle de toutes ses aventures depuis que Médine et Candeuil l'avaient laissé sur la plage de Mostaganem, en s'embarquant pour l'Europe. Lorsqu'il eut raconté l'entrevue qu'il avait eue, la veille, avec lord Brecknock, Aicha essuya les larmes qui coulaient sur ses joues, et lui dit:

— Noire union est impossible; nos Dieux nous séparent à jamais.

— J'ai long-tempsréfléchi a cette difficulté, répondit Mahïah, elle peut être surmontée. Francis est chrétien, mais la bonté de son cœur, sa générosité, ses vertus, m'ont enseigné les trésors de sa religion. Nous avons souvent parlé du ciel, et comparé nos deux lois divines ; il m'a toujours convaincu de la supériorité de la morale chrétieime sur celle de Mohammed.

— Médine m'a parlé comme loi.

— J'aurais volontiers embrassé la religion chrélienne, si , en fouillant dans mon cœur,

j*y avais trouvé assez de eharilé... Mohammed favorise les passions de l'homme, Moïse les combat *. Fais le bien pour le bien^ dit le Koran ; fais le bien pour le mal^ dit l'Evangile!.,. Aïcha, toi qui n'as aucun devoir sanglant ;i remplir, sois chrétienne ; c'est le Dieu de Moïse qui t'a envoyé Francis.

— Comment se fait-il que, raisonnant ai^nsi, tu poursuives un projet que condamnent toutes les lois divines.

— N'essaie pas de me fléchir; songe à notre mère!... Je ne suis ni à l'Evangile, ni au Koran, je suis au démon et au Djelep.

Aïcha combattit tous les scrupules de Mahïah, et fut vaincue. Le Caffre rappela, eu termes brûlants, les misères de sa famille, il exprima le chagrin, la douleur, les remords que lui causaient son devoir impitoyable ; il aimait Médine, et la respectait, et lui devait les seuls beaux jours de son temps d'esclavage; mais elle devait mourir ainsi que les Candeuil... tous périraient de sa main !... Cependant, ébranlé par les supplications de sa nièce

• ï.es musulmans reconnaissent Moi e commo un propliète. II. 14

^^0 * LA MAUQUISli

Mahiah lui dit en la ramenant au sentier où l'attendait sir Francis :

— Je ne veux pas profiter du hasard qui m'a fait tomber au milieu de mes ennemis pour les fiapper; je leur donnerai le temps de fuir et de m'éviter; annonce qu'après demain^ quand le soleil sera couché^ Maliïali sera sanspUié,., mais que d'ici là ses yeux seront fermés,..

Cette dernière phrase fut achevée devant lord Brecknock, qui dit au nègre en langue arabe :

— Vous n êtes pas galant, mon excellent ami... mademoiselle m'aurait demandé une douzaine des étoiles qui nous éclairent, que je ne les aurais pas refusées. •

— Donne-lui donc ce qu'elle envie bien plus que les splendeurs du ciel et les richesses de la terre, donne-lui ta foi, ton amom% ta vie.

Disant cela, le Caffre rapprocha vivement les mains du baronnet et celles d'Aïcha, les unit dans l'une des siennes, et étendit son bras droit sur la tète des deux jeunes gens, comme pour les bénir. Sir Francis couvrit de

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baisers les mains de la fille de Ben-Allal et lui fît les serments les plus passionnés.

— Je suis dès ce moment votre fiancée, dit Aïcha, d'une voix émue et pleine de larmes, mais je ne serai votre femme qu'à deux conditions... Serez-vous assez dévoué pour vous y soumettre ?

— Je les accepte d'avance.

— Prenez garde, elles seront dures !...

— M'imposeriez-vous les travaux d'Hercule, Mademoiselle, je suis prêt.

Mahïah recula d'un pas, et attendit, les mains croisées sur le bout du canon de son fusil, et le menton appuyé sur ses poignets, la réponse de sa nièce dont les regards s'enflammèrent tout à coup.

Deux caprices d'une Jolie femmet

— Le premier de mes caprices, reprit Aicha d*iine voix calme , en opposition avec Vexpression énergique de ses traits , et la fierté soudaine dont son front s'était paré, s'adressera à votre amour, à cet amour passionné quia, je ràvoue sans honte et sans détour, vivement troublé le cœur d'une pauvre fille.

Cet avœu exprimé avec une candeur touchante, fit tressaillir sir Francis, et il porta ses regards du noble visage de rAfricaine aux splendeurs du ciel.

— Que mon langage ne vous surprenne pas, Mylord, je ne suis pas Européenne, je vous parle dans le silence de la nuit, en face du Dieu vivant, et sous la protection du dernier homme de ma race ! J'oublie , dans ce moment solennel qui doit décider du bonheur de ma vie , les discours frivoles de la coquetterie française, je vous parle en fille de chef , en femme de cœur, sans détour et sans arrièrepensée.

— J'ai longtempsvécu chez le peuple arabe, Mademoiselle, j'ai toujours admiré le caractère de ses nobles enfants , aucune de vos paroles ne peut me surprendre ou me trouver incrédule.

— Merci , Mylord , daignez m'écouter maintenant, sans m'interrompre. Mon histoire, et par conséquent mes malheurs sont connus de beaucoup de monde en France, et vous ne les ignorez probablement pas.

Sir Francis fit un signe affirmatif.

— Vous savez que la guerre sainte a ruiné et détruit ma famille. Vous savez que dans les combats de l'an dernier, j'ai perdu mes

DE CÂNDLUIL.

quatre frères et mon père vénéré , le kalifat de TAngaëd. Ces cinq guerriers ont été foulés aux pieds par les chevaux des chrétiens ; leurs corps couverts de blessures sont restés dans les broussailles sans sépulture, et les chacals ont dispersé leurs ossements dans la plaine, vous savez cela? Ce que vous devez savoir aussi, c'est qu'Aïcha n'est pas une fille dégénérée , et que le sang qui coule dans ses veines crie vengeance pour le sang répandu , comme son cœur désolé prie, pom* les siens , l'ange des morts !

Quittant mes montagnes et mes sables pour fuir l'ignominie de l'esclavage et pour suivre la compagne chérie que le Seigneur, dans sa bonté , donna à mes douleurs , j'ai fait un vœu en invoquant tous les chefs de maligr.ée et la gloire du Prophète, c'est ce vœu que je dois vous communiquer avant de laiî^ser tomber ma rnain dans la vôtre , et de confier mon âme à votre âme.

— Quel que soit ce vœu, je l'accomplirai^ dit le baronnet avec feu. . ,

Mahïah poussa un long soupir, sans changer

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d'attilude, sans abandonner sa nièce du regard.

— J'ai fait vœu , reprit Aïcha , après un court silence , de ne m'allier qu'à l'homme assez courageux, assez entreprenant, assez dévoué pour prendre les armes contre les Fiançais, et combattre sous les étendards sacrés, avec les valeureux partisans d'Abd-el- Kadcr. Oui, ajouta la fille de Ben-Allal , en s'animaut à sa propre voix , j'ai fait vœu de n'avoir pour maître qu'un guerrier capable de venger mon père et mes frères, en poussant son cheval dans les rangs français, sans trêve, sans relâche, sans merci , pendant une année entière, Mylord , j'attends votre réponse.

Le Caffre se précipita sur la main d' Aïcha et la plaça sur son cœur ; il était trop ému pour pouvoir accompagner ce mouvement d'un seul mot.

— Vous comblez mon ambition , Mademoiselle , répondit lord Brecknock avec enthousiasme ; je me plaignais de vous aimer sans vous donner des preuves de mon amour ; votre

DE CAKDLLIL. 217

vœu sera exaucer Si je meurs en combatlaut pour vous , mon nom , mêlé à vos prières , vous rappellera que j'étais digue du choix que vous faites.

— Ne vous engagez pas trop vite... Songez que les Français sont chrétiens comme vous , craignez des regrets tardifs I

— Les chrétiens se font la guerre pour des causes beaucoup moins légitimes. Ma nation a été de tout t^mps rivale de la nation française , et c'est avec joie , qu'à vos genoux , je prèle le serment de vous obéir.

Le nègre prit encore la main de sir Francis, et l'unissant sur sa poitrine à celle de sa nièce, il dit :

— Mahïah te rejoindra dans l'Atlas et dans la plaine ; Mahïah portera ton fusil aux jours glorieux des batailles; Mahïah portera ton drapeau , il sellera ton cheval , et son corps couvrira le tien!... Mahïah sera ton esclave.

— Non pas mon esclave , mais mon ami , répliqua vivement le baronnet , qui entrevoyait un moyen de préserver les Candeuil...

2f8 LA MAUQUISE

Nous partirons ensemble demain, dès le point du jour !

-— Non , interrompit le Caffre , Mahïah ne sera libre que quand le démon aura repris ses serments; lorsque le soleil se sera levé et se sera couché deux fois sur ces montagnes , le serviteur du Djelep pourra peut-être aller mourir dans son pays et sous tes yeux — Les serments brûlent tout cœur qui les viole î

Lord Brecknock et Aicha baissèrent les yeux , en entendant cette sentence prononcée avec une morne douleur, qui ne leur laissait aucun espoir de fléchir la farouche superstition de Mahïah. La fille de Ben-A.lhil reprit bientôt la parole.

— Si vous succombez en terre sainte , Mylord, voire dernière pensée vous dira qu'Aïcha portera votre deuil jusqu'au tombeau, j'en prends à mon tour rengagement sacré !

— Vous me donnez le cœur d'un lion , Mademoiselle; et dès demain, je veux que vous bénissiez mes armes.

— La seconde demande que j'ai à vous faire devra retarder votre départ de quelque temps.

DE GANDEUIL. 210

— Tous les jours de retard sont des vols faits à moïi bonheur, car ils reculent l'époque de mon retour.

— Pour que vous n'ayez pas trop à vous plaindre,. vous passerez ces jours avec nous... près de moi. Ce ne sera pas très long.

— Ordonnez...

Aïcha sembla hésiter pendant quelques instants , puis changeant l'expression de sa voix , elle dit avec la douceur des anges :

— Je me suis adressée à votre amour, je vais m'adresser à votre générosité ; ma franchise sera la même, mon langage sera droit. Lorsque mon père fugitif, errant, ruiné, n'avait même plus les débris de son ancienne magnificence; lorsqu'il en était réduit, lui kalifat, à se reposera l'ombre des broussailles, à vivre de racines sauvages, et à fuir les chrétiens , faute de poudre et de balles pour les combattre , il se tourna vers Dieu, et lui demanda ce qu'il devait faire pour continuer la guerre en son nom terrible. Alors, Dieu qui lui avait tout pris, lui rendit tout en un jour, car il envoya un ami opulent et dévoué , qui

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partagea ses trésors et son cœur avec le grand vaincu. Dès ce jour, mon père abrita sa tête sous une lente riche et spacieuse , ses armes ne manquèrent plus de munitions , ses chevaux bien nourris, le portèrent vaillamment ; ses regards joyeux virent renaître dans sa deirah *, la confiance et l'énergie... L'homme à qui mon |)ère devait tout , après Dieu , était le père de Médine....

^ — Je le sais , dit lord Brecknock.

—Près de la lente de Ben-Allal et de l'Abib *\ s'élevait celle de deux jeunes filles, unies entre elles comme leurs pères Tétaient entre eux. Ces deux pauvres enfants vivaient comme deux ramiers vivent sur le palmier d'un oasis. L'arbre sacré s'élève au milieu d'un jardin, etlesdeux oiseaux, confondant leuis caresses, semblent oublier, en écoutant le murmure de la source vive , en livrant leurs ailes au vent frais du matin , que le désert les environne,

* La deirah est à la fois le personnel et le matériel qui composent le douar d'un grand chef.

** Ben-Allal et VÀbih, personnages du roman de Médine, pères d'Âicha et de Médine.

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