II. lU
— Tu ne le sauras pas.
— Vous méfîez-vou^ donc de moi ?
— Non, je suis prudent.
— Très bien. Mademoiselle \ïcha sera ici vers le milieu de la nuit prochaine, je compte sur vous pour faire ma déclaration.
-7- Quelle déclaration ?
— Vous aurez l'extrême obligeance de dire à votre nièce, que je brûle d'amour pour elle, que son image est devant mes yeux nuit et jour, et qu'au premier encouragement de sa part, je me jetterai à ses pieds, pour lui demander son cœur et sa^nain.
— Quoi ! tu as vu Aïcha deux fois de suite, et tu ne lui as pas encore avoué ton amour?... Qu'attends-tu donc ?
— Je n'ai pas le courage de parler. D'ailleurs, si je m'élaistrop hâté, j'aurais été sans doute repoussé. J'attends tout de votre bonté et du tendre attachement que cette jeune fille a pour vous.
— Elle sait que je suis son oncle I tu ne m'as donc p^as trompé?
DE CANDEUIL. >l 47
— En entendant prononcer votre nom, elle s'est efforcée de retenir ses larmes.
— Elle ne me méprise pas ! elle, la fille d'un grand chef!.. Aïcha si belle 1 moi si affreux!.. Dieu est grand ! Dieu est grand !
— Mylord, cria du dehors une voix chevrotante la place n'est pastenable.
Le Caffre se leva brusquement, et arma son fusil.
— Ne bougez pas, mon ami, rassurez-vous; dit le baronnet de sa voix douce.
— Tu n'es pas venu seul ici ?
— ^ Celui qui m'attend ne vous a jamais vu et m'est dévoué... Quittons-nous... à demain.
— A, demain.
— Vous me promettez de ne Tien cacher à Aïcha, et de sonder son cœur en songeant à moi.
— Je le promets.
— Dieu vous garde, mon cher ami, et queg surtout, il vous conseille !
Le baronnet sortit de la grotte comme il y était entré; et Mahïah attendit, pour gagner
^^8 LA MAUQIÎÏSF
la montagne, que le bruit des pas de ses visiteurs se fut perdu dans le vallon.
— Hélas! monseigneur, disait Maester Jack en piétinant dans Teau boueuse du sentier : Les héritiers de Votre Grâce se réjouiraient fort de vous voir ainsi hors de votre lit !
—Nous leur donnerons quelquefois ce divertissemejît.
— Plait-il, Mylord!
— Je dis que demain , à pareille heure, pleuvrait-il des hallebardes, je ferai la même course.
Alors, monseigneur, je vais passer ce reste de nuit, et lout le jour en dévotion !
— Vous devenez bien poltron, Jack?
— Mylord, les condamnés espagnols qu*on met en chapelle, ne sont pas plus près de mourir que votre vieux serviteur !... Encore une nuit comme celle-ci, et je trépasse!. . N'entendez- vous pas claquer mes dents... Ah! monsieur le baron, quand je songe au dernier relevé de votre fortune, j'estime que vous menez la vie bien témérairement.
— Quand je serai marié, je serai prudent.
— Avec quarante millions, faire un métier de contrebandier ! Sainte Vierge î... Ah ! nous voici de retour au château!., ma perruque n'a plus de forme, je suis trempé jusqu'aux os!... Mylord veut-il que je Taide dans sa toilette de nuit?
— Non, Jack... Couchez- vous chaudemennt et dormez bien... ne faites pas de mauvais rêves, demain soir je me passerai de vous.
— Merci, Mylord, je souffre doublement quand je vous sais loin de moi, et surtout en danger... Mon devoir est de mourir sur vos talons... x4h! Tamour! Tamour est une sotte invention, Votre Grâce peut déjà s'en apercevoir!... Quels sont vos ordres pour demain, Mylord?
— Je monterai à cheval sans suite.
— Sans un groom... seul, comme un campagnard.?
— Seul... Que mon cheval soit prêt pour huit heures du matin.
— Mais voilà deux nuits que vous ne dormez pas?
— Le sommeil est une affaire d'habitude... on s'en peut passer à la rigneur.
— Que le ciel ait pitié de vous, mon bon maître, je commence à regretter votre vie vagabonde... J'ai l'honneur de vous saluer, monsieur le baron.
— Bonsoir, Jack.
En se retirant, le valet de chambre jeta les yeux sur son corps ruisselant de pluie, et il s'écria d'un ton larmoyant :
— L'amour est la plus stupide des stupidités !
Un bonnêtc bomme.
La marquise douairière de Candeuil, agitée par les graves projets qu elle roulait dans sa tête, était la première sur pied dans son château. Dès le point du jour, cette femme habile à rintrigue, reprenait son travail, mettait au courant sa volumineuse correspondance, demandait de nouveaux sursis à ses créanciers, étudiait ses combinaisons, composait son visage et son maintien pour la journée, de manière à ne pas laisser soupçonner sa ruine et à
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maintenir ses enfants dans une confiante sécurilé. Aïcha était instruite de la catastrophe qui, au piemier moment, devait fondre sur Médine et son mari ; la confidence de la douairière avait porté juste, et ses prévisions n'avaient pas été déçues, car la nièce de Mahïah, pressée parle danger qui menaçait la famille de Candeuil, devait certainement se hâter d'accepler l'alliance de lord Brecknock,afm de ])artager sa fortune avec ses amis ruinés. Toutefois, un obstacle redoutable s'élevait encore devant la douairière, et cet obstacle l'épouvantait. Aïi;ha était musulmane et le baronnet api^artenait à l'Église anglicane ou à la religion romaine. Comment unir ces deux oppositions? L'amour passionné du lord, laissait bien quelque espoir de tout concilier ; mais entre l'espoir et la certitude, il y avait un abîme, et la marquise rêvait nuit et jour au moyen de combler ce gouffre ouvert sous ses pas.
Telle était, cependant, la persévérance et la force de caractère de madame de Candeuil, qu'elle ne paraissait nullement préoccupée des intérêts qui l'assiégeaient ; et que, dans la ma-
tiiiée du jour où sir Francis devait dîner au cIiAteau, elle avait, aisée comme toujours, ordonné sa maison avec calme, avec luxe, avec ce ton de commandement qui lui était si familier.
Quelques instants avant l'heure du déjeuner, on vint annoncer à madame la douairière que son régisseur désiiait être introduit.
M. Mathieu entra discrètement dans le cabinet, où il avait été si vertement tancé, ainsi que nous l'avons appris dans Tun des précédents chapitres ; il se présenta humblement devant sa châtelaine, et déposa sur une console, une petite caisse qu'il avait apportée sous son bras.
— C'est vous. Monsieur?... Vous êtes exact, et même pressé, car je vous avais donné quatre jours pleins pour vous préseiiter, et nous ne sommes encore qu'à la matinée du quatrième. Disant cela, la douairière fixa un regard sévère sur l'intendant. M. Mathieu opposa un visage de marbre à cette muette interrogation et répondit :
154 • LA MAHQUISE
— On ne saurait avoir trop d'exactitude en affaires, madame la marquise.
— Nous sommes absolument du même avis; Monsiiîur, je vous écoute.
— Si madame la marquise veut prendre ses livres, nous ferons notre règlement.
— J'ai mes chiffres dans la tête... Vous me devez sept cent cinquante mille francs, pour trente années de gestion des terres de la Rochette; apportez-vous cette somme?
— Vous faites erreur, Madame, nous ne sommes pas d'accord sur le montant de la dette.
— Alors, débattez, je serais désespérée de vous faire tort d'un centime.
— C'est à vous que l'erreur fait dommage, Madame.
— Vraiment! Expliquez-vous, je ne comprends rien à ce discours.
— Ma loyauté m'ordonne de restituer tout cequeje vous dois.
— MalpCvSte ! vous m'apprenez l'hébreu, M. Mathieu.
— Il n'est jamais trop tard pour rentrer dans
son honneur, Madame... Je viens vous confesser mes faiblesses...
— Hum ! vos faiblesses! Passons sur le mot.
— Soyez charitable, madame la marquise, mon crime n'a été qu'une faiblesse puisque j'ai le courage de le réparer. Je viens donc avouer, à vos genoux, qu'honoré depuis trente ans de l'administration de ce château, j'ai détourné de ses revenus, à mon profit, une somme énorme qui, capitalisée avec les intérêts des intérêts, m'a constitué une valeur de neuf cent mille et quelques cents francs.
— Vous êtes le plus honnête homme des cinq parties du monde, monsieur Mathieu; qui a pu vous susciter de si nobles remords?
— La religion, madame la marquise. Le digne pasteur de la Rochette à qui j'ai confié les secrets de ma vie, dans une confession générale, m'a dit que le seul moyen de trouver grâce devant vous et devant Dieu, était de dépasser vos justes exigences en vous remettant dans tout votre bien.
— Touchez là. Monsieur, vous êtes, dès ce jour, de mes amis ; oubliez les dures paroles
que j'ai pu adresser à l'homme faible^ et gardez bon souvenir des éloges que je suis heureuse de vous donner.
Le régisseur baissa les yeux, ses lèvres se contractèrent dans un ricanement imperceptible, et il répondit, en touchant le bout des doigts effilés de la douairière :
— Quand j'aurai acquitté la dette sacrée qui m'engage vis-à-vis de vous, il me restera encore de quoi vivre modestement, mais ma famille sera ruinée dans son honneur...
— Au coutraire, Monsieui*, bien au contraire, vous S3rez le plus vertueux modèle de cette contrée.
— - Hélas ! madame la marquise, le monde ne pardonne jamais; et mes enfants, quand ils m'auront fermé les yeux, ne seront que les fils d'un misérable, d'un voleur...
— Vous exagérez vos craintes... d'ailleurs à un homme de votre trempe que peut faire la calomnie?
— A moi rien, à mes enfants tout.... peut être exècreront-ils , ^eux-mêmes , ma mémoire !
— Mais, j'y pense!... j'ai été tellement absorbée, ces derniers jours, par l'airivée de ma petite colonie, et par de nombreuses affaires, que celle qui nous occupe m'est absolument échappée. Je n'en ai parlé à personne, pas même aux miens.
— Votre femme de chambre était présente, lorsque vous m'avez fait les sanglants reproches que je me suis honteusement attirés.
— C'est une domestique dévouée, et entièrement à ma discrétion, il me sera facile, au surplus, de vous réhabiliter auprès d'elle.
— Vous me sauverez la vie, madame la marquise, car le chagrin me tuerait. Voici maintenant le mode de payement que j'ai l'honneur de vous proposer. A l'aide de mes dilapidations, j'ai acheté, en Savoie, le beau domaine de Montefîeri. Les jaloux auraient découvert la mine d'où je tirais l'or qui a payé cette pio-
• priété, si je n'avais usé de patience et de ruse. Ce n'est qu'en feignant des procès en pays lointains, des héiitages en Amérique, que jai pu solder au vendeur, année par année, la somme ronde dehuitcent mille francs. Je vous
158 LA MÂIIQIISE
offre de vous céder cette terre dont voici le plan et la dernière estimation par inventaire. Ilestbien entendu que vous aurez l'obligeance de consentira une vente simulée dont je vous donnerai tout aussitôt quittance.
— Je connais le domaine de Montefieri, j'ai même eu fréquemment la fantaisie de Tacheter, et je passerai tout acte qu'il vous plaira.
— Voici une boîte qui contient, tant en billets de la Banque de France, qu'en or, cinquante mille francs... madame la marquise pourra vérifier elle-même le compte. Disant cela, le régisseur ouvrit la casette et en montra le contenu à la dounirière.
—Je suis confuse de tant de probitémonsieur Mathieu, j'ai été bien cruelle envers vous !
— Vous avez été charitable, au contraire; sans votre sévérité, la clémence divine m'eut abandonné. Quant aux cinquante autres mille francs, je les réalise, en ce moment, sur d'excellentes valeurs, et, vers la fin de la semaine, je les verserai entre vos mains.
— Nous n'en parlerons plus, je vous les abandonne, en récompense de votre zèleàfaire
DE CÂNDEUIL. 4^9
prospérer m63s terres; grâce à vous, j'aug-» mente considérablement ma fortune.
— Souffrez que je refuse, en vous remerciant, madame la marquise ; cet argent me brûlerait comme une flamme de l'enfer !
— C'est moi qui vous supplie...
— N'insistez pas, Madame, c'est m'offenserl Si mon repentir vous touche, conservez-moi la gestion de vos terres.
— Oui certes, et je vous investirai, devant tous, de ma confiance illimitée.
— Je ferai mon devoir en homme honnête, et avec toute l'habileté que Dieu m'accordera. Quand madame la marquise veut-elle que nous passions l'acte de vente de Montefîeri ?
— Donnez-moi votre jour?
— Nous sommes à mecredi. Eh bien ! pourrez-vous disposer de la matinée de samedi?
— Très volontiers.
— Ces trois jours me seront utiles pour simuler une opération industrielle. J'expliquerai ainsi la réalisation de mes fonds, et je serai sensé avoir éprouvé une catastrophe qui me
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ruinera à peu près. Que vous semble de cette combinaison?
— Elle atteste que vous avez le génie des affaires, et surtout le génie du bien, Monsieur...
— Maintenant, madame la marquise, un dernier mot. J'ai hâte de vous exprimer ma gratitude pour la généreuse condescendance que vous mêliez à me relever de l'abjeclion où j'étais tombé. Je ne saurais mieux la témoigner qu'en m'efforçnnt de vous rendre un signalé service.
— A moi?
— A vous !... Il se passe des choses (-xlraordinairesautourde vous ; votre château seiait battu par la mine, qu'il ne sciait pas exposé à un danger plus grand que celui dont je vais vous parler.
La marquise changea de couleui', malgré l'empire qu'elle savait prendre sur elle, en toute occurrence.
^ Vraiment, je ne vous comprends pas, répondit-elle.
DE CANftEUlL. ^61
— Cela doit être, si vous me compreniez, vos jours ne seraient pas en péril.
— Expliquez-vous.
' — Il y a quatre jours, un nègre est venu au château, porteur d'un message pour vous, n'est-il pas vrai ?
— Oui.
— Savez-vous le nom de ce nèore ?
— Je l'ignore, dit la douairière avec un sang-froid imperturbable.
— C'est Mahïah, c'est ce même Caffre qui a sauvé la vie à votre lils, et qui a juré à sa mère d'exterminer la race de votre premier mari.
— Que m'apprenez-vous là , s'écria madame de Candeuil, jouant admirablement la surprise.
— La pure vérité. Comme je revenais de chez M. le curé de la Rocliette hier matin, et que les sages conseils de ce digne pasteur germaient déjà dans mon âme, je rencontrai dans un sentier de la vallée, ce même nègre armé d'un long fusil de chasse, et sa vue m'inspira
une subite épouvante.