DE CA IN DE LIT
le désert avec ses mers de sable, son Simoun brniaiil , son silenee de mort, et sa sauvage majesté ! Médine et Aïcha, cachées au jour par Je tissu soyeux et doré d'une tente délicieuse, ne pensaient jamais aux dangers qui les enveloppaient de toutes parts ; elles n'étaient qu'au bonheur de s'aimer ; la guerre n'envoyait pas ses horribles clameurs dans ce boudoir posé au milieu des Chotts \ comme l'Arche sainte au milieu des flots**. Médine et Aïcha étaient vêtues comme deux reines; les sultanes n'ont pas d'esclaves plus soumis à leurs caprices que ne l'étaient les nôtres; le luxe, lui-même, je peux le dire , s'efforçait à nous plaire.
— Je le sais encore , interrompit Francis.
— Vous devez savoir, alors , que Médine était ma bienfaitrice , comme son père était le bienfaiteur du mien. J'étais pauvre et sans espoir de pouvoir reprendre le rang qu'avait occupé ma famille; Médine était riche; elle
* Chott, lac marécageux.
** Les faits relatifs à l'Arche sainte sont relatés clans le Knran , et le Déluge y est iirésenté comme un juste châtiment infligé ans impies.
était, en m'adoptant pour sœur, plus heureuse que moi ; j'aurais blessé sa délicate teudresse en n'acceptant pas ses offres , et je me suis lis^rée à elle comme un enfant à sa mère.
— Vous avez bien agi , Mademoiselle ; qui peut deviner les caprices du sort? Peut-être serez-vous à même, un jour, de rendre tout le bien qu'on vous a fait. Vous étiez pauvre alors ; madame la marquise de Candeuil est fort riche aujourd'hui; d'un instant à l'autre vos rôles peuvent changer...
— Ils sont à peu près changés , Mylord ; Médine est plus pauvre que je ne l'ai jamais été.
— Que m'apprenez-vous là , grand Dieu ?
— La mère du capitaine vient d'éprouver des perles énormes qui absorbent toute sa fortune , et qui engloutissent celle de ses enfants ; cette famille si heureuse en apparence , touche à la plus affreuse misère.
— Votre amie connait-elle son malheur?
— Non.
— Et le capitaine ?
■^— Pas davantage... madame la douairière
DE CANOEUIL. 225
(le Caiicleuil n'a pu encore rassembler assez de force et de courage pour faire cet aveu terrible!... Luttant contre ses hésitations, elle a cherché à gagner du temps vis-a-vis de ses créanciers, elle a réussi à se faire donner de courts délais : mais avant peu , la foudre éclatera sur le château de la Rochette, et je serai impuissante à le protéger... madame de Candeuil m'a tout confié, elle m'a prié d'annoncer cette affreuse catastrophe à Médine.
— Je vous ai compris , Mademoiselle , Dieu vous a fait rencontrer celui que vous deviez aimer... Ne douiez pas de la Providence... Wavez-vous plus rien à m'ordonner, rien à me demander ?
— Rien, dit Aïcha ; puis, baissant les yeux, elle ajouta : Mais , Mylord , quand vous connaîtrez l'étendue de cette i:uine, vous serez épouvanté et ne pourrez peut-éti'e pas...
— Madame la douairière de Candeuil abandonnera tous ses biens à ses créanciers , et la comtesse de Brecknock fera le partage des siens avec son amie... .
— Mylord , voici ma main , je n'ai plus
224 LA MAllQUISE
qu'à me prosterner à vos pieds, la Providence c'est vous!
— Aïcha, mon enfant, dit le Caffre , on regardant sir Francis, je ne t'avais pas trompée en te faisant le portrait de ton ami , le proverbe des Kabyles : main ouverte, cœur d*or ; main serrée^ cœur étroit^ n'a jamais menti... Petite fille de Zaka , Tange de notre race, étend sur toi, désormais, ses ailes fortunées... vas , tu seras beureuse !
— Je vous demande le plus grand se( ret sur notre dernière convention, Mademoi^scUe, car pour vaincre les scrupules de la jeune marquise, j'ai besoin de réfléchira quelques statagèmes, si elle pouvait toujours ignoier que nous l'avons secourue , nous aurions doublement à nous réjouir.
— Comptez sur ma discrétion , Mylord.
— Maintenant , regagnons notie voilure ; le capitaine aura , pardieu ! fait une assez agréable faction, il est temps de le délivrer.
Mahïah étendit de nouveau ses mains sur la léte d' Aïcha , et lui dit :
— Que le Grand Esprit te prolt'gc, mon
enfant; ma bouche te parle sans doute pour la deinière fois; poui* la dernière fois mes yeux contemplent ton beau visage ; adieu , ma pensée le suivra tant que je vivrai.
— Ne te verrai -je donc pas la nuit prochaine?
— Non... Je 1)0 veux pas te fatiguer en t'aj)pe!ant deux fois de suite aux lointaines letraites que m'ordonne la prudence, et je ne peux pasm'exposer moi-même aux pièges des chrétiens en allant vers loi... Ainsi, îidieu , petite fille de Zaka , dans ta vie splendide n'oublie jamais le malheureux Kabyle.
— Accompagnez-nous, du moins, jusqu'à notre voilure , dit lord Brecknock.
— Non , tu m'as appris que le capitaine y attendait votre retour ; et je ne veux pas voir la face du capitaine.
— La trêve que vous avez accordée garantit vos ennemis.
— Mahïah craint les tentations du démon... Adieu !
En achevant ces mots, le Caffre s'élanca
dans les broussailles qui couvrent la monn. 13
220 LA marquish:
tagne, et le bruit de ses pas s'éteignit bientôt. Aïcba, appuyée au bras de sir Francis, descendit le sentier des grottes. Jamais promenade ne fut plus délicieuse', jamais chemin ne fut plus court pour chacun des deux amants. (Juoique seuls, quoique dérobés aux regards envieux , et sans doute par ces deux raisons , lord BîTcknock et sa fiancée n'échangèrent que de rares paroles. La pudeurde la jeune fille la protégeait de. son voile , Tamour chaste et la loyauté du baronnet ne lui inspiraient que du respect et de l'admiration.
— Il paraît que l'affaire a été chaude , dit gaiment le capitaine envenant au devant de ses amis.
— Et meurtrière , répondit le baronnet , en s'efforçant d'imiter l'insouciance du marquis.
— Contez-moi cela.
— Mettons-nous en route d'abord , on doit s'inquiéter au château.
. Los chevaux étaient à peine partis, que lord Brecknock dit à Aïcha.
— Vous avez la parole, Mademoiselle.
Aïcha raconta, dans le plus grand détail,
DK CANDEUIL. 227
ses tenlativos infructueuses et termina ainsi :
— Il n'y a qu'une fuite précipitée qui puisse vous mettre à l'abri.
— Je n'aime pas à fuir, répondit le capitaine avec dignité.
— A-ussi ne serez-vous pas consulté , mon ami. Madame votre mère et moi nous nous chargeons de cette affaire.
— Vous me permettrez d'avoir aussi mes projets , je présume.
— S'ils ne contrarient pas les nôtres , bien entendu.
La voiture entra dans l'allée des Marronniers. Médine et sa belle-mère étaient a la grille du château.
En offrant la main à Aïcha , pour descendre , sir Francis lui dit tout bas :
— N'oubliez pas de recommander à madame la douairière un silence absolu sur ses affaires, jusqu'à ce que j'aie eu l'honneur de lui parler.
— Eh bien ! mon amie , dit Médine en embrassant Aïcha , sommes-nous décidément condamnés à mort.
— Décidément , et sans appel.
228 • LA MAKQLISE
— Cela (levieiît tragique...
— Pendant que ees Messieurs vonl combiner leur plan de eampngne , voulez-vous, Mesdames, que nous tenions conseil à nous trois , dit Aïcha ?
— Volontiers et au plutôt... Je vous offre le silence de mon cabinet, répondit la douairière.
— Dépêchons.
Le marquis et lord Brecl^nock passèrent dans le grand salon , les trois dames montèrent au premier étage. Aïcha recommença le récit qu'elle avait déjà fait au capitaine, et r;ij)porta ce qui s'était passé dans la grotte , relativement à la niissiondont on Tavait chargée. Pendant qu'elle parlait, Médine perdait peu à peu de son assurance : elle commençait à comprendre que la vie de son mari courait un terrible et pressant danger. Tant que la fureur de Mahïah n'avait menacé que ses propres jours, elle avait traité dédaigneuscnjent les terreurs du capitaine et de lord BrecJinock ; mais les nouvelles que rapportait Aïcha la jetaient dans un trouble d'autant plus
DE GANDEUIL. 220
affreux, qu'elle n'avait pas un iiislant mis en cloute le succès de la députation de son amie.
— 11 faut commander les chevaux , et partir cette nuit-même, dit la marquise.
— C'est presque mon avis , ajouta la douairière, en consultant Aïcha du regard.
— Rien ne nous presse autant , nous avons deux grands jours devant nous, répondit la jeune fille, je me repose entièrement sur lapa* rôle de Mahiah ; les crimes qu'il se croit obligé de commettre chargent sa conscience et lui sont odieux, je Taffirme. Il nous a donné deux fois vingt-quatre heures, pour nous offrir les moyens de lui échapper. D'ici au moment fixé pour la rupture de la trêve , nous pouvons nous présenter partout , hardiment... Au lieu de nous attaquer, Mahïah nous défendrait, s'il en était besoin.
— Hum ! murmura la douairière. Je ne m'y fierais pas.
— Le pauvre nègre se croit encore eu Afrique , reprit Aïcha ; il croit qu'on voyage en Europe , sans amis , sans argent , sans guide... Or, je vous le demande , quand nous
aurons seulement une lieue de poste d'avance sur lui , où et quand pourra-t-il nous rejoindre?
— C'est assez vrai , dit encore la douairière qui voyait avec plaisir qu'on ne presserait pas son départ ; puis elle pensa tout bas : « Si Mathieu ne devait pas faire tuer ce maudit Caffre , après demain , je ne serais pas si crédule , ma chère. »
En supposant que Mahïah ne nous rencontre jamais , ce qui est probable , je l'avoue, mais ce qui n'est pas certain , ne mèneronsnous pas une existence insupportable, et ne vivrons- nous pas dans des transes continuelles sous le couteau de ce meurtrier, dit Médine , dont le visage était devenu pâle et dont le cœur battait avec force.
— Je vais proposer un moyen de salut , dit Aïcha.
La douairière fît rouler son fauteuil pour se rapprocher de l'Africaine , et prêta l'oreille avec soin.
— Je connais peu les lois françaises, aussi, ni'aiderez-vous de vos lumières, Madame.
La douaiiière fit un signe de tête plein de modestie.
— Fi^n dénonçant Mahïaii à l'autorité , sa vie serait-elle menacée?
— Non pas certes , mon enfant , puisqu'on ne pourrait l'accuser d'aucun crime.
— Mais la préméditation n'équivaut-elle pas au fait?
— Lorsqu'elle n'est accompagnée d'aucune tentative, non.
— Le coup de fusil tiré sur la route d'Allevard à Goncelin , ne sera-t-il pas considéré comme une tentative de meurtre?
>— On n'a aucune preuve à fournir, et d'ailleurs nous retirerons notre plainte.
— Quelles seront donc les conséquences de notre requête à la justice?
— On placera Mahïah sous la surveillance de la police. J'avais déjà pensé à ce moyen, mais... j'avoue, ma chère enfant, que je n'aurais jamais osé vous demander votre concours pour cet acte de pure justice. -
— Ni moi, certainement , ajouta Médine.
' — - Aussi , sera-ce moi qui me chargerai de
252 LA MAlUillSE
Faccusatioii, elle n'eu aura que plus de valeur. Expliquez-moi coiunient s*exerce la survcilance de la police ?
— Ou assigueuue résidence à Thomme que l'ou surveille , et, sans attenter autrement à sa liberté, on lui défend de dépasser une limite donnée ; s'il franchit cette limite, on se met à sa poursuite , et on prévient qui de droit.
— Très bien. Voici ce que nous aurons à faire : Écrire à Tautorilé , lui signaler les dangers que nous courons, et lui demander sa protection en nous chargeant défaire une rente annuelle h Mahïah pour qu'il soit à l'abri du besoin et même à son aise dans le pays qu'il sera tenu de ne jamais quitter. Quant à nous, nous aurons soin de vivre à deux cents lieues au moins de cette résidence, de manière à être prévenus de l'évasion de notre prisonnier, bien avant qu'il ait pu nous rejoindre. Que dites-vous de mon plan?
— Chère amie , dit Médine , en se jetant au cou d'Aïcha, ta sollicitude pour moi est ingénieuse et touchante ; mais Mahïah est...
— Mon oncle , je ne l'ai pas oublié. D'aii-
leni's, ne suis-je pas dans le droit de la justice et de rhumanité? Si Mahïah est mon oncle, ii'es-tu pas matante, toi, chère Médine? n'estu pns la compagne chérie de mon enfance?... En dénonçant Mahïah , je lui évite de commettre des crimes , j'assure son existence sans le condamner aux prisons , et je ramène la joie sur ton beau front !... Vite en besogne; Madame , donnez-moi du papier, j'ai hâte d'en finir.... A qui faut-il écrire?
— Au juge de paix d'AIlevard.... Mais j'y pense, nous le verrons demain , car je vous mènerai toutes les deux à Allevard , pour assister au mariage de mon filleul Cornette.
— A demain donc... Comment pourronsnous signaler le refuge de Mahïah?
— Ne le connais-tu pas?
—Non. Je lui ai parlé aux grottes de la Jeannotte, mais ce n'est pas là qu'il habite... Je pourrais lui faire assigner un rendez-vous par lord Breknock , et ne pas m'y rendre ; mais ce moyen répugne...
— C'est à mon tour d'être bonne à quelque chose, dit la douairière... Nous verrons le
juge de paix et vous lui f^rez votre déposition écrite; quant à connaître le gîte de Mahïah, cela me regarde; cela est trèsfacilCj au moyen d'un ami à moi qui m'a offert ses services , et qui se chargera volontiers de tout ce qui blesse à juste titre votre susceptibilité.
— Nous voilà donc tous parfaitement tranquilles... vous pouvez compter sur le zèle de la personne que vous emploierez ?
— Autant que sur moi-même.
— D'ailleurs , ajouta Aïcha , nous lèverons le camp après-demain, pour plus de sûreté.
— Je me charge maintenant de toute cette affaire, interrompit la douairière, peut-être ne partirons-nous pas... Eh! ma fillette, savezvous bien qu'on n'entre pas impunément aux Jeannottes... Allons, allons, ne rougissons pas...
— Je pense bien que tu ne veux pas mourir
celte année , ma chère amie , dit Médine , en
souriant avec malice.
— Tu es bien curieuse... Eh bien, non ! je me marierais plutôt.
— A la bonne heure , voilà de la franchise,
DE CANDEL'IL. 255
s'écviala douairière, mais n'oublions pas nos cavaliers. S'ils ont délibéré depuis que nous les avons quittés , il doivent avoir fait un chef-d'œuvre.
— Je parierais qu'ils n'ont rien fait de bon, dit Médine.
— Pourquoi cela?
— Quand les hommes se réunissent pour délibérer, ils vont à reculons.
— Ne parlons pas ]:)olitique , ma chère , répliqua la douairière en riant , la nuit est vraiment trop avancée.
— Pensez-vous que la poudre eût été inventée par une société de savants?... Non, à coup sûr, ce qu'un seul homme a découvert, un million d'homme§ l'eut négligé.
— Peut-on entrer^ dans votre sanctuaire, Mesdames, demanda le marquis , en entr'ouvrant la porte du cabinet.
— Oui , la séance est levée, dit Médine.
— Lord Brecknock ne veut pas partir sans vous faire ses adieux.
— Où est mylord.
— Derrière moi.
250 LA MAU^UISL
— Viens donc , Horace, s'écria la douaiïière.
Le marquis entra suivi de sir Francis qui jeta les yeux , dès ses premiers pas , sur sa fiancée.
— Eh bien! Messieurs, dit Aïcha, avezvous résolu le problème ?
— Non, Malemoiselle, répondit le baronnet, il est insoluble.
— Quand je vous disais , s'écria Médine, en riant de tout cœur , que deux hommes d'esprit en ont moins qu'un. Messieurs, nous sommes plus avancées que vous , et , pour vous punir de votre lenteur, nous garderons notre secret toute la nuit.
— Quel châtiment pour vous ! Mesdames , repartit le capitaine.
— Nous n'en souffrirons pas longtemps, en tous cas , dit la douairière , car il sera bientôt
, jour.... Mylord , nous vous ferons demain une belle visite, une visite en grand gala.
— Eh quoi , Madame , je suis donc un homme heureux, définitivement.
— A moitié, car nous irons à Allevard
pour visiter votre château dont on raconte des merveilles , et pour assister au mariage de Tun de mes fermiers.
— Vous me ferez l'honneur d'accepter un dîner improvisé?
— Vraiment oui, et avec grand plaisir.
Le baronnet salua chacune des trois dames, et, en s'inclinant devant Aïcha, il lui dit ;
— Que le souvenir de notre expédition ne vous donne pas de mauvais rêves, Mademoiselle ; votre chevalier en aurait des remords!
— Aïcha sourit toujours en dormant, mylord . se hâta de répondre Médine , pendant qu' Aïcha , surprise , penchait son beau front et rougissait.
Sir Francis descendit dans la cour, accompagné par le capitaine.
— Tes réparties n'ont pas le sens commun , dit Aïcha à son amie , aussitôt que son fiancé Teût quittée.
— Pourquoi toujourscacher ce qu'on pense? Je veux que tu épouses lord Brecknock; je l'ai mis dans ma tête, et cehi sera. Oh! rusée, vous me remercierez bientôt de mes indis-
crétions; si je ne me mêlais un peu de cette affaire, elle marcherait, je crois, bien de travers.
— Présomptueuse ! répondit Aïcha , en baisant au front la douairière ; puis elle dit tout bas à son amie; bon soir..., je vais sourire !
Lord Brecknock , en arrivant au château d'Allevard , trouva maester Jack qui se promenait à grands pas devant le portail.
— Dieu soit loué! mylord, dit le vieux serviteur, le roulement de votre voiture m'a remis le cœur au ventre , je craignais qu'il ne fut arrivé quelque chose à Votre Grâce. ..
— Depuis quand m'arrive-t-il quelque chose, Jack.
— Jésus ! monseigneur, je crois , au contraire , que toutes les choses du monde, les fâcheuses surtout , se donnent le mot pour fondre sur vous... Mais vous voilà en belle santé , cela me suffît pour aujourd'hui. Voire Grâce veut-elle me communiquer ses ordres pour demain?
— Oui , venez.
DE CANDEIJIL. 2,19
r.e baronnet se jeta tout habillé sur son lit et s'écria :
— Je suis moulu , Jack , mon ami !
— Hélas ! on le serait à moins ; depuis l'averse d'hier au soir , je sens couler des fleuves entre mes deux épaules , j'ai pris une toux quinteuse à ces niaudiles grottes... A propos , myiord , j'ai été assiégé , cette après-midi, pur une espèce de bourru qui , disait-il , voulait absolument vous présenter ses resf)ecîs.
— Quel homme était-ce ?
— Gros, court, ventru , négligemment vêtu, parlant une langue des Antipodes.
— Qu'est-ce que ce Iani>age là ?
— Ma foi , c'est un salmigondi de français , d'italien et d'espagnol 5 ce Monsieur m'a constamment appelé son pitchou^ et n'a pas décessé de jurer par bagasse , |)ar. . . une foule de gros mots de mauvais goût ; il prétend qu'on l'appelle Polycarpe Mathias, qui sont des noms de la sainte écriture , si je ne me trompe. .
— Ah î Ah ! j'aurais du plaisir à voir cet original; aussitôt qu'il se présentera, vous
2W * t\ MAUQl'ISE
l'introduirez... Jack , allez éveiller le maître d'hôtel et me Tenvoyez.
— Ma in tenant ?
-••Sur-le-champ... Je veux donner unefote demain à renverser les montagnes et h faire regrimper le Bréda vers sa source.
— Vivat! s'écria le brave valet de chambre avec jiibilalion , voilà des projets dignes de Votre Honneur... Que me commanderez-voiis à moi personnellement , Mylord ?
— Vous passerez deux heures dons la bibliothèque, et vous y ferez de savantes recherches relativement h l'ordonnance des réjouissances qui ont le plus marqué dans l'histoire. Vous trouverez, si j'ai bonne mémoire, d'excellentes choses dans le Festival du Prince noir, dans les Carrousels d'Isabcau^ et peut-être mieux dans \q^ Délassements de Charlemagne.
— J'y cours, Mylord, j'y cours, s'écria Jack en se frottant les mains... N'uvez-vous rien oublié?
— Non , rien... Ah ! Jack?
— Mvlord.
DE CANDKnir. 211
— Vous donnerez des ordies pour qu'on prépare mes équipages de route.
Le vieux compagnon de sir Francis faillit tomber à la renverse, et répéia ces mots qui l'avaient presque frappé d'apoplexie :
— Yos équipages de route?
— Oui ; nous partirons dans la nuit , aussitôt après le feu d'artifice.
— Nous partirons!... sans doute pour Grenoble , i\rylord?
— Pour l'Afrique , Jack... Toutefois , je ne vous emmènerai pas de force.
— (>'est-à-dire , monseigneur, que vous ne me forcerez pas à rester.
<L L'un de nous deux est fou, grommela le vieux valet de chambre , en se retirant la larme à l'œil ; si ce n'est mylord , c'est moi ; et comme il n'est pas probable que mylord, un homme de tant d'esprit , soit imbécille , il est présumable que ce doit être moi... C'est fâcheux , très fâcheux , fort fâcheux ! »
Après avoir prévenu le ruaitre d'hôtel des volontés de son maître, Jack s'enferma à clef dans la bibliothèque, et , posant la main sur
un énorme et poudreux in-folio, il répéta de nouveau: Je suis fou!... Si je ne le suis pas encore , j'aime à croire que je ne tarderai pas à le devenir.
IjC» ^ocest de Cornette.
— On m'a fait un pompeux éloge de vos talents, Monsieur, dit sir Francis à son mnîtred'hôtel, homme d'un maintien grave, d'une prestance imposante et d'une mise irréprochable. Habit et culotte noire, bas de soie bien tirés sur k jambe, souliers à larges boucles, ventre légèrement pointu , linge très blanc , épingle au jabot, tabatière d'or aux mains, mine rubiconde et front rêveur, c'était un artiste du plus haut style que cet officier de bouche.
24^^ LA MAnQUîSE
— Je suis désireux de juslifier cet éloge , Mylord, et je voudrais qu'une belle occasion mit en relief...
— Tous vos mérites, je le conçois. Cette occasion est venue, je veux donner un dîner splendide.
Le rayon de soleil qui perce les nuages, et tombe, après de longs jours de pluie, sur la terre attristée, fait sourire la nature avec délices au dire des poètes; mais nous affirmons que ce sourire des bois et des champs ne pourrait soutenir Téclat de la béatitude exprimée par le visage du disciple de Va tel, à la révélation du baronnet»
— Un dîner splendide ! répéta sir Francis*
— Quel jour, mylord ?
— Demain.
— Demain ! s'écria le maître-d'hôtel, Votre Grâce y pense-t-elle ?
— Seriez-vous au dépourvu?
— Mais. Monseigneur, on est toujours au dépourvu, toujours!... Vous donneriez au plus savant professeur un an, dix ans pour dresser un dîner de douze couverts, qu'au
DE CÀiNDEUlL. 245
moment de mettre la broche il serait pris au dépourvu!... On livre bataille tout à son aise, Mylord; on fait une tragédie sans gêne; ou renverse un gouvernement en quelques heures ; mais un noble dîner ne s'est jamais improvisé?
— Â-h diable ! vous m'inquiétez fort.
Possédé du génie de son art, l'officier de bouche se promenait à pas lents, les bras croisés, la tête basse, oubliant enfin Tétiquette et le respect.
— J'ai servi le prince de Bénévent, disaitil, non pas ce petit monsieur de Talleyrand , dont on a tant vanté les talents et la gastronomie, et qui était un massacre en cuisine comme en politique, mais bien le vrai prince de Bénévent, un Napolitain savant s'il en fut. Ce grand seigneur avait la manie de me prendre à l'improviste; ce qui fait qu'étant l'homme qui a le mieux vécu depuis Lucullus, je m'en flatte, il n'a cependant jamais rien mangé de bon. Monseigneur le cardinal Fesch était p!us méthodique, mais il péchait par d'autres tra-
246 LA MAUQUISE
vers. Un grand dîner demain, bon Dieu ! dans ce pays perdu !
— Vous af ez ici les truites saumonées, les chevreuils et les faisans qui font voter chaque année le budjet, de quoi vous plaignez-vous?
— Peut-on faire dîner un homme comme il faut, avec du poisson et du gibier? On nous a bien dit'que M. de fiichelieu avait ordonné un festin avec un bœuf, un seul et ignoble bœuf! et, quoique M. le duc fut à l'armée, je fais cas de son menu comme d'un chapitre de roman, et je soutiens que ses invités, fussentils affamés, durent faire de pitoyables grimaces! Combien avez-vous de monde,
mylord ?
— Trois personnes; deux dames et un cavalier...
Le visage du maître-d'hôtel prit, cette fois, une expression stupide. Le baronnet continua:
— Oui trois personnes d'une haute distinction, et environ deux cent villageois, peutêtre plus, mais pas moins a coup sûr. J'entends que ces braves gens soient servis comme des princes, mieux que des princes !
Nous nous" mettrons à table à cinq heures, pour ne pas faire crier tant de robustes estomacs... Le parc sera préparé pour recevoir tout le monde... Allez, monsieur le maîtred'hôtel, que tout soit dans Tordre, et que je n'aie pas un mot à redire; inspirez-vous des noces de Cana, car ce sont des épousailles que je veux fêter. Vous avez quinze chevaux de selle aux écuries qui sont pour le service du château, vous avez des fourgons, vous avez une traînée de fainéants dans les antichambres et à l'office dont vous pouvez disposer à votre gré ; mettez la France et la Savoie à feu et à sang, je ne demande pas mieux ; mais que mon dîner soit digne de moi, je ne demande pas moins... Allez.
Comme le maître d'hôtel saluait jusqu'à terre et se retirait, Jack entra chez son maître, tenant sur sa tête un in-quarto pesant cinquante livres, relié en parchemin avec fermoir en cuivre. Sous son bras, le cher homme tenait une liasse de journaux. Déposant son fardeau sur une table près du baronnet, Jack poussa un gros soupir et dit :
— J'ai trouvé dans ce précieux ouvrage, un chapitre qui m'a semblé devoir satisfaire Votre Grâce, mylord.
— Hiiel est cet ouvrage?
— C'est la relation des menus plaisirs de Caligula et de Claude, traduite, commentée et enrichie par un Jacobin.
— Ce doit être curieux?
— C'est très instructif. Monseigneur veutil que je lui lise les principaux passages de cet opuscule.
— Volontiers.
Jack enfourcha ses besicles, toussa et commença d'une voix de pédagogue :
« Nunquàm,.,
— Vous savez le latin! s'écria sir Francis.
— Hélas î non, Mylord ; j'ai toujours eu un vif chagrin de mon ignorance... J'eusse beaucoup aimé les langues mortes.
— Alors, pourquoi me lisez-vous du latin.
— Gela s'écrit comme le français, Mylord , et comme Votre Honneur n'ignore rien, j'ai voulu lui servir la fine fleur de la chose : Les
Dt CxUNDLLlL. 249
traducteurs font toujours tort au texte, à ce que j'ai lu quelque part.
— Lisez le français, je vous prie, je ne suis pas égoïste.
« Jamais, reprit le lecteur, la magnificence des empereurs n'avait été poussée aussi loin que dans cette fête. (11 s'agissait de célébrer, ajouta maester Jack, en levant le nez, le consulat et le pontificat du cheval de Caligula. ) Cinq mille tigres ou panthères furent lâchés contre deux miUe lions d'Abyssinie, et les arènes retentirent des rugissements de cette horrible mêlée. Les lions triomphèrent malgré l'infériorité du nombre, ce qui fut d'une grande moralité pour le peuple héroïque de Rome, habitué à combattre contre des forces triples des siennes. La victoire des superbes Africains leur coûta cher, néanmoins, car ils perdirent quinze cents de leurs frères, et les cinq cents vainqueurs ne gardèrent le terrain que sur des membres éclopés. Alors pour récompenser le courage et la vigueur des lions, ]e sublime empereur fit jeter dans le cirque deux cents femmes chrétiennes qui s'agenouil-
lèrent et reçurent la mort sans pousser un cri, sans proférer une plainte. Le peuple roi battit des mains et jeta des couronnes aux bêtes féroces...
— Tout ceci me plaît fort, interrompit le baronnet; mais nous n'avons ni Cirque, ni lions, ni tigres... Il serait même assez difficile de se procurer dans cette bicoque, deux cents femmes de bonne volonté. Passez à un autre divertissement...
— Ils sont tous de cette force, Myiord.
— ^ Vous êtes donc fou, mon pauvre Jack, * de me proposer un programme de cette espèce ?
— Je sais que Myiord ne trouve rien impossible., et j'ai pensé que ces montagnes étant peuplées d'ours d'une fort belle espèce, nous aurions pu donner un spectacle à l'instar des classiques.
— Qu'est-ce que ce paquet?
— Ce sont des feuilletons d'un journal fameux ; j'y ai trouvé des détails bien curieux sur une fête donnée par dame Prodigalité au prince Plaisir, dans les jardins de dame Vo-
DE CANDEUIL. 25 î
lupté. Cette charmante historiette, renouvelée d'un certain Scudéri, est signée du nom le plus htîérnire de notre époque. Mylord veutil que je lui fasse la lecture de...
— Grand merci ! je préfère le style du jacobin à celui de votre feuilletoniste. Ainsi, vous n'avez aucun projet à me soumettre?
— Aucun autre, monseigneur.
— Très bien... alors je ferai h ma tête. Prévenez l'huissier de service, qu'il ail à requérir, à prix d'argent, tout ce qu'il y a d'hommes disponibles dans la ville et aux environs.
— J'y vais, Mylord... J'ai déjà donné des ordres pour qu'on tînt prêt votre briska, ainsi que vous me l'avez commandé.
— Bien; vous êtes très exact, et je suis content de vous, Jack.
— Certes, Mylord, j'aurais juré sur mou âme que nous avions payé notre dernier relai, reprit le domestique d'un ton piteux.
— Je me suis trompé dans mon estimation...
— Jésus ! vous ne vous êtes pas trompé de
252 LA MAHyUl^E
peu.... Et dans quelle contrée de TAfrique allons -nous, mon bon maître ?
— Sur la frontière du Maroc et dans T Atlas.
— Dans l'Atlas ! bonté du ciel ! et qu'allonsiious faire dans cette galère?
— Combattre les Français, sous les ordres d'Abd-el-Kader, le plus grand des modernes, ce qui n'est pas peu dire, assurément.
Jack regarda le baronnet fixement, et s'efforça de trouver quelques indices d'aliénation sur son charmant visage; mais le front de Francis était pur, ses yeux répandaient de doux rayons, un sourire affectueux flottait sur ses lèvres, et le plus grand calme couvrait sa physionomie.
— Allons, se dit le domestique, avec une abnégation digne de son excellent cœur, c'est bien moi qui suis fou, décidément ; tout est pour le mieux, comme l'a écrit M. de Voltaire ; puis s'adressant au baronnet :
— A tout prendre, monseigneur, je goûte assez ce nouveau projet ; ni vous ni moi ne sommes faits pour le repos. J'ai même remarqué que, depuis notre arrivée dans ce paradis
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terrestre, comme nous rappelions en route, j'ai redoublé d'activité ; mes jambes sont à merci !.. . Fuyons, monseigneur fuyons !
— J'aime à vous voir cet esprit déterminer
— On a ce qu'on peut avoir, My!ord..., mais voulez- vous permettre à votre vieux serviteur une simple question ?
— De tout cœur.
— Mademoiselle Aïcha, l'objet de vos augustes soins, nous suit-elle chez les Carthaginois?
— Non, Jack, mais rassurez-vous en apprenant que cette noble demoiselle est ma fiancée, et que dans un an, à dater d'hier à minuit, elle sera comtesse de Brecknock.
— C'est donc un vœu que vous allez tenir en Barbarie?
— Juste... la mode des Croisades fait fureur plus que jamais.
— Croisade au rebours, mais peu importe î îl est jour, monseigneur, je vais vous laisser dormir un peu, car vous devez être morl de fatigue, je vais donner vos ordres, et relire
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la guerre de Jugurtha pour me mettre en haleine.
— Adieu, mon pauvre Jaek, adieu, faitesmoi réveiller à dix heures précises.
— Ce n'est pas moi, c'est mon pauvre maître qui est fou ! se redit pour la vingtième fois le valet de chambre, en fermant les rideaux de sir Francis.... un homme de tant d'esprit, peut-il perdre la cervelle pour une jeune fille.... Ah ! Tabsurde ne se raisonne pas !
Le baronnet employa une heure à dresser le programme de sa fête, et quatre heures à dormir. Pendant son sommeil qui fut de plomb, Aïcha transformée en Sylphide voltigea sur son front, et lui envoya de doux baisers.
Vers dix heures, un grand bruit de chevaux, de fourgons, de chariettes, de laquais, de paysans et de charretiers s'éleva dans le parc et dans la rue qui l'enveloppait. Sir Francis courut à sa fenêtre, et comme il en soulevait les triples rideaux, Jack parut sur le seuil de la porte et annonça M. le capitaine Mathias, commandant le brick Y Enfer de Marseille.
— Eh bagasse 1 Monsieur le mylord, quel tapage fait-on chez vous de si bonne heure? Le mouvement de la Cannebière il n'est rien, comparé à ce qui se passe dans ce jardin.
— Soyez le bien venu, mon cher monsieur, quel vent vous amène dans ces parages?
— Un bon vent, mille diables, un excellent vent ! j'ai voulu, tel que vous me voyez, me passer une fantaisie, celle de voyager un peu sur terre.
— Et que pensez-vous du plancher des vaches ?
— Ce n'est pas le diable, Mylord. Mais j'avoue qu'un navigateur comme moi, ne pouvait pas s'affranchir de quelques expéditions en France et à l'étranger. Je connais tous les ports de l'univers, il n'est pas de crique oij se puisse glisser une pinasse, que je n'aie accosté, et doublé^ triplé diou bibent! comme disent les Béarnais, je ne connaissais pas la campagne de Marseille! Ma foi, va de i'avant^M^ j'ai dit, et me voilà parti pour Lyon, et pour le Dauphiné dont mon mousse Byscayen m'avait raconté des merveilles.
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— Et comment avez-vous su que j^éiais à Allevard?
— Je suis arrivé hier, dans cette baraque de village, et je suis tombé des nues en rencontrant un âne sur lequel était monté un grand gars nommé Cornette, ancien soldat d'Afrique, passager comme vous et avec vous, lors de mon avant-dernier voyage. Cet estimable tourlourou m'a secoué la main de toutes ses forces, m'a convié à ses noces pour anjourd'hui après les vêpres, et m'a appris que vous habitiez ce château. De suite j'ai couru vous faire ma révérence ; mais vous étiez ii La Rochette , chez le marquis de Candeuil, nouvelle surprise! j'avoue qu'il ne m'est rien arrivé de semblable en pleine mer. J'ai voulu vous demander à déjeuner ce matin sans façon, et passer l'après-midi et la soirée chez ce cher marquis.
— Vous déjeunerez avec moi et dînerez encore ici, en compiignie de la famille de Candeuil que j'ai l'honneur de recevoir.
— Hé! bagasse, Mylord, il paraît que vous
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avez rondement mené les choses depuis que nous nous sommes vus.
— Comment cela?
— Je me suis laissé dire que mademoiselle
Aïcha vous m'entendez: elle ne tarderait
pas à changer de nom... vous comprenez ?
— On ne sait ce qu'on dit, monsieur le capitaine... A propos, pouniez-vous m'expliquer lOLjjsles méchants tours que vous m'avez joués.. ^
— Ah ! ah! y penseriez-vous encore? une misère pareille !... Ma foi, je suis un amaîit de l'humanité, je nai jamais fait de mal a une mouche; et j'ai eu les sens à l'envers, on croyant deviner que vous vouliez tuer ce pauvre agneau, dont je m'étais épris avant vous !... Tenez, ne parlons plus de mes sottises, j'en ai été confus et malade... Cependant donnez-moi, s'il vous plait, quelques nouvelles de mon matelot Mahïah.
— Je ne sais pas vraiment où il est... il a la mine d'un brave garçon.
— Mylord, dit maester Jack entr'ouvant les portières, j'ai pu réunir trois cents ma-