II
nœuvres qui, alléchés par Tespoii' d'un bou salaire, consentent à travailler le dimanche.
— Mille pardons, monsieur Mathias, je suis en affaires pressantes, veuillez agir ici comme chez vous ; j'attends les dames de Candeuil après trois heures, et serais flatté de vous présenter à elles. Jack, faites servir a déjeuner à monsieur le capitaine de Y Enfer.
Le baronnet sortit, et Jack regarda^ Mar-
efti
seillais des pieds à la tête. Le titre extraordinaire que lui avait donné sir Francis l'intriguait fort.
— C'est vous. Monsieur, qui êtes le capitaine de V Enfer?
— Et gue']e m'en flatte, tron-de-l'airl
— Oh ! alors, répliqua Famant des Muses, donnez-vous la peine de me suivre ; votre couvert est mis.
— Mon couvert est mis... On m'attendait donc ?
— Chacun a son couvert ici. Monsieur, ceux qui viennent au château, comme ceux qui n'y viennent pas.
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— C'est donc le diable que ce lord Bréqueloque? demanda M. Mathias.
— C'est à vous de le savoir, monsieur de yEnfer.%
Inutile de dire que le capitaine Mathias fut émerveillé de l'exquis déjeuner qu'on lui servit, et qu'en vidant les flacons de son hôte, il s'écria souvent :
— Voilà un petit vin qui enfonce ma fabrique de Cette.
Son repas achevé, le Marseillais voulut faire un tour dans le parc, et sitôt qu il y eut mis les pieds, il se trouva environné de menuisiers, de tapissiers , d'artificiers , de jardiniers, de terrassiers, de plâtriers, de charpentiers, qui le poussèrent, le repoussèrent et le chassèrent, de position en position, jusqu'à la grille.
— Bagasse ! s'écria le capitaine, <jue va-t-il donc se passer par ici?... Allons, Mathias, mon ami, va-t-en faire ta sieste, puis tu reviendras voir toutes ces fariboles.
Comme nous l'avons dit, le château d'Ailevard était bouleversé de fond en comble par
uii balailloii d'ouvriers en tout genre. La ville entière assistait à ce branle-bas colossal, et la population des campagnes, atliréo par l'heure de la messe, s'était préci};itée, après èa bénédiction, hors de l'église, pour assiéger en quelque sorte les travailleurs. Sir Francis, en vrai chef d'armée, se promenait au fort du tapage, donnant ses ordres avec calme, étonnant ceux-ci par l'aplomb de ses remarques, charmant ceux-là par l'originalité de ses idées. Jack suivait son maître en manière d'aide-decamp. Culotté de son inévitable Casimir noir, chaussé de magnifiques souliers vernis, ses jambes fuseaux parées de leurs bas de soie blancs, une longue canne à pommeau d'ivoire à la main, et les lunettes sur le nez, le vieux compagnon de voyage du baronnet l'assistait d'un zèle infatigable, soit pour diriger, soit pour réprimander.
Les coups de marteau, les coups de pioches, les chutes de branches, les hourras partis du parc, avaient des échos nombreux au château. Le maître d'hôtel, obéi par une quarantaine de cuisiniers, par un vol de marmitons,
et perdu dans des monceaux de provisions, confectionnait le dîner formidable qui devait être le tombeau de sa réputation ou le soleil de sa gloire. Les huissiers, de leur côté, passaient des inspections sévères à la livrée ; les domestiques étaient en grandissime gala, et le majordome de sa seigneurie lord Brecknock, ayant fait un intelligent triage parmi ce que le canton pouvait offrir de jeunes garçons dégourdis, s'efforçait de les dresser, de les déguiser, de les façonner, comme fait un vieux sergent de recrues, occupé à dégrossir une bande de braves Bas-Bretons.
Tout à coup, par la grille ouverte à quatre battants, s'élança un élégant landau précédé d'un piqueur, à la livrée des marquis de Candeuil. Lord Brecknock parut sur le perron, dans une toilette élégante et simple, descendit vivement les marches de son péristyle, entre une double rangée de laquais, ouvrit la portière du landau de ses propres mains, et offrant le bras à la marquise douairière, il conduisit ses hôtes dans un boudoir où les attendaient des rafraîchissements de toute espèce.
— Ah ! mylord, dit la douairière, vous avez transformé ce vieux castel en palais enchanté... Vous avez enfoui dans ce coin des Alpes toute une mine du Pérou.
— C'est, aujourd'hui, très vrai, madame la marquise.
— Nous ne ferons que toucher barre, les fiancés doivent nous attendre, je crois même entendre les coups de fusil et le fifre de rigueur.
— En effet, dirent Aïcha et Médine penchées à une fenêtre. Voilà la noce Mais
comme ils sont beaux ! !
La noce entra dans le parc, et Cornette, le joyeux zéphir Cornette, monta lestement les deiïrés du perron, donnant la main à sa charmante épousée , belie jeune fille , fraîche et réjouie. L heureux couple, introduit dans le boudoir, s'agenouilla devant la douairière, qui baisa Madelon sur les deux joues, et donna une lourde bourse à son fdleul,
— Nous sommes mariés, ma marraine, dit Cornette, monsieur le maire nous a fait dire oui, deux fois chacun, et nous a un peu bien
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causé, dans un discours qui était à fendre le cœur! Maintenant, ma marraine, si vous voulez que nous allions à l'église, nous irons de ce pas, car ça me démange d'avoir fini avec les autorités civiles et militaires, c'est-à-dire... bon ! vous me comprenez? Aujourd'hui j'ai pas de grands moyens, je suis un peu, comme qui dirait estropié de cervelle !
— Allons, mon ami, c'est très bien ; va devant, nous te suivons. Mylord, vondriez-vous faire prier M. le juge de paix de passer chez vous le plus tôt possible.
— Il aura l'honneur de dîner avec vous, Madame.
— Oui, mais comme mademoiselle Aïcha n'entre pas dans l'église, elle emploiera le temps de la cérémonie à faire de grandes révélations à ce magistrat.
— Je comprends... Voilà le résultat de la conférence que vous avez tenue dans la nuit. Vous allez être obéie à l'instant même.
N'en déplaise aux ennemis des champs qui nous liront, nous avons une grande prédilection pour les fêtes pastorales. Au risque de
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passer pour un poète en idylles, nous avouerons que le sans-façon des villageois nous semble plus franc, plus naturel et surtout plus gai que les pompes guindées de nos citadins ; nous ajouterons, et ceci frise l'hérésie, que notre goût est aristocratique, et nous appuyons cette assertion du puissant intérêt que les grands seigneurs ont toujours pris et prennent aux réjouissances de leurs vassaux au moyen-âge, de leurs fermiers aujourd'hui. Nous sommes surtout passionné pour les noces de campagne. Dieu ! que c'est amusant ! Ne me parlez pas de ces froides bénédictions nu[)tiales qui se font à la Chambre des Pairs, àSaint-ThomaS'd'àquin, àSaint-Rochetdans les grandes villes du royaume. Des équipages brillants conduisent, il est vrai, des femmes clégantesç .çou,vertes de denielles, de cachemires, munies de livres pieux et fastueux. Quelques hommes, en toilette rigoureuse, prennent place sur des banquettes en velours : tout le monde attend, personne ne prie; les femmes rajustent leurs babioles, les hommes étouffent des bâillements dans leurs
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nioiichoirs; on aUend les mariés, les mariés se font attendre. Tout à coup des chevaux piaffent, des portières s'abattent, et une charmante jeune fille se présente la couronne au iront, le voile tombant, les yeux baissés, les pas tremblants: elle est conduite à Tautel par son vieux père, et l'heureux époux la suit. 11 est quelquefois jeune et beau, il est trop souvent vieux et laid, hélas ! Alors, les conviés de rire sous cape, ou de jalouser, ceux-ci les rentes qui louchent au contrat, celles-là les grand yeux de la demoiselle. Quant à prier Dieu, nul n'y pense ! on a bien autre chose à faire, vraiment, que de s'occuper de l'avenir de ces deux époux courbés sous la bénédiction du prêtre. Oh ! qu'ils sont heureux ! dit-on de toute part; comme ils sont riches! Quel style d'équipage ! quels beaux noms ! quel blason pour les héritiers!.., quel écusson sur les panneaux du carrosse! Puis vient la longue homélie du prêtre, qu'écoute seule la mère de la mariée. Chacun est pressé de sortir, pour passer à la sacristie faire un compliment préparé pendant Toffice. Enfin, enfin,
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la famille dîne en grand décorum, mais ne mange pas; l'un, parce que son heure habituelle est changée; l'autre, parce que le parfum de l'encens l'a énervé. Après le froid dîner, froide soirée I... Un an après ce froid mariage, souvent encore, trop souvent, froid ménage !
Quant à ce qui se passe au village, le voici: un seul exemple servira pour tous, ou peu s'en faut.
La grande rue qui conduit à Téglise d'Allevard et partage la ville en deux parties à peu près égales, était occupée |)ar une foule compacte, nuancée d'hommes au rude et mâle visage, aux formes hardies et puissantes; de femmes alertes, babillardes comme partout, joviales et proprettes sous les longues barbes de leurs coiffes moutagnardes , leurs jupes rouges et leurs fichus jaunes
C'est un dimanche ; paysans et artisans sont également bien couverts, l'aisance est uniforn)e; et si quelques élégants font opposition à la règle, ils sont si peu nombreux qu'ils passent inaperçus. Chajcun se ijausse
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sur la pointe des pieds, ou sur Tépaule du voisin, car le fifre annonce les mariés, car les coups de carabine font gronder les échos ; on se pousse, on se choque, une fluctuation immense fait ondoyer toutes ces têtes tournées dans une même direction. Le cortège passe lestement entre les rangs; Tépousée marche les yeux baissés, mais le sourire aux lèvres; ses vêtements blancs lui vont à merveille, ses joues rosées apparaissent sous le voile et font sourire les curieux les plus difficiles. Madelon est' jolie, elle est belle de jeunesse, de santé, de fraîcheur ; elle est à la riche demoiselle du grand seigneur ou du banquier, ce qu'est la fleur vivace des champs, à la délicate fleur qui vit sous la cloche ou dans la serre. Puis, vient Cornette donnant le bras à sa belle-mère. Cornette promène des regards superbes autour de lui, il triomphe! il nargue ses rivaux vaincus ; son pas est si léger, qu'il semble danser sur lui-même, au son joyeux du fifre; son habit bleu à boutons d'or, sa cravate blanche, son jabot frisé, son pantalon b!anc achèvent d'en faire un homme irréprochable quant au
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physique; un énorme bouquet planté au revers de son habit, et cham^jrré de rubans bhincs, lui donne les allures d'un roi de conscrits ; son teint basané, ses longues moustaches relèvent ce que sa toilette peut avoir d'efféminé, et révèlent le cœur d'Achille sous les chaînes conjugales. Dix jeunes garçons, et dix fillettes sautillant à leurs bras, précèdent ou suivent les époux ; les rubans flottent sur toutes les poitrines, les bouquets brillent dans toutes les mains. Et la foule d'applaudir et de trépigner, et la noce de danser, et le fifre de gambader ?
Silence et chapeau bas! le seuil de la maison de Dieu est franchi ! Le vénérable pasteur vient recevoir ses enfants au pied de l'autel. La cérémonie religieuse commence. L'église est envahie ; elle est tellement remplie qu'on s'y froisse , qu'on s'y étouffe. L'estrade en planches où se placent les chœurs sacrés, craque sous les talons ferrés des montagnards; les paysans, un genou sur les dalles, courbent leurs têtes à longs cheveux plats , cheveux blonds, cheveux noirs, cheveux blancs; les
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femmes s'arment de leurs longs chapelets, la foule se courbe sous la bénédiction et prie, les vieux pour les jeunes, et un peu pour euxmêmes. Les fîlletles demandent au ciel un ioli mari comme Cornette, les gaiçons une compagne comme Madelon. Prières égoïstes, nous le voulons bien ; mais , encore, sont-ce des prières ! mais encore, le nom du maître toutpuissant est-il prononcé, invoqué, supplié î Quand le silence règne partout, le bon curé fait face aux époux, et leur débite une morale douce, simple, évangélique. L'excellent serviteur de Dieu a vu naître ceux qu'il bénit; il a souvent grondé la fille et tiré les oreilles au garçon ; il a donné des conseils aux pères, et conduit, deux fois Fan , la procession autour du modeste patrimoine pour le préserver de la grélc et des insecles. Après le sermon, qui est accompagné de quelques gros soupirs bien francs, car le pasteur est Tami et le bienfaiteur de tous, et sa voix émue va droit à l'ame de chacun ; après des pleurs abondants versés par Madelon, et deux ou trois hum! hum! poussés parCornetle vî|oureusement attendri,
les mains du curé s'étendent sur toutes les têtes, et l'épousée, prenant le bras de son mari, sort du temple. La noce défile , la foule se rompt ; ceux qui, n'ayant pu trouver de place dans réglise , sont restés entassés devant la porte, s'ouvrent pour laisser passer le cortège. Et pendant que les éclats redoublent, que la joie circule dans tous les cœurs, el qu'on s'amuse enfin ! grand mot bien rarement appliqué de nos jours, le curé plie soigneusement son étole ; et, la canne à la main, se dirige d'un pas grave, au milieu de ses ouailles, yhté le château d'Allevart, oii les notables et les gens de la fête, et plus de deux cents villageois sont invités à dîner par lord Brecknock, qui a promis un grand bal sur les tapis verts du parc, avec renfort de clarinettes, de tambourin, de violons et de musettes.
Voilà une faible esquisse des noces de campagne ; on y trouve franchise et joyeuse humeur, naturel et bon accord. Hélas! Tindustrie qui nous ronge au cœur fait disparaître chaque jour ces ancieuiies coutumes champêtres ; ou ne trouve plus guère *ces réjouissances de
vieil etbonaloi, que dans les pays de montagnes que n'ont pas encore atteint les wagons du charlatanisme. Déjà, sous le souffle maudit du prétendu progrès, ont disparu du sein de la France les bals sur le gazon, les tambourins et les musettes, les jupes rouges, les fichus jaunes , les coups de fusil et les aigus sifflements du fifre. La campagne se marie comme la ville ; le paysan singe le grand seigneur, et se plaît à s'ennuyer presque autant que lui ! La joie s'en va ; les visages sérieux, les fron(s penchés, les joues blêmes nous envahissent!.. Encore un peu de patience, et les dignes curés des Alpes, des Gévennes, des Ardennes, des Vosges et des Pyrénées devenant inutiles, les villages seront sans clochers. Les communes, alors, iront, le dimanche, se prosterner devant le veau d'or ! subissant les caprices bizarres de la. modç qui retourne souvent aux temps les plus reculés, le christianisme ne sera plus de bon ton , et nous copierons les Israélites païens de Moïse !
Lord Brecknock avait accompagné les marquises et le capitaine de Gandeuil jusqu'à son
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banc privilégié, et avait assisté à la cérémonie que nous avons rapidement décrite. En sortant de l'église, il avait rencontré M. Mathias et l'avait présenté a ses hôtes qui n'avaient pas été peu surpris de cette rencontre inattendue. En se rendant au cbâleau , la douairière avait dit au baronnet :
— Mylord , j'ai pris la liberté de donner rendez-vous, à Allevard, à un homme que je tiens en grande estime et grande affection et que je désire vous faire connaître pour le cas où vous seriez toujours dans l'intention d'acheter cette terre d'Allevard.
— Offerte par vous, madame la marquise, cette connaissance ne peut que m'être profitable ; de qui voulez-vous parler?
— De M. Mathieu , mon légisseur à la Rochette, un père de famille, qui eut pu, pendant ma longe absence, faire grosse fortune à mes dépens, et qui est pauvre. C'est un homme loyal, au-dessus de tout éloge, et intelligent à ravenaut.
— C'est une rerle fine...
— Et tenez, le voici... Je suis enchanJé,
mon cher monsieur Mathieu, de vous présenter à Sa Grâce, mylord Brecknock, comme le roi des intendants. Vous lui offrirez le secours de votre expérience en affaires, n'esî-il pas vrai?
— Je suis aux ordres des amis de madame la marquise, répondit le régisseur avec humilité.
— Mons'eur me feia l'honneur de dîner au château, dit sir Fiancis, avec cette charmante urbanité de joui' en jour pkis i-are qui nivelle tous les rangs sans blesser les susceptibilités.
M. Mathieu s'inclina respectueusemenl, et les cliûtelains conlinuèrent leur mai che.
En arrivant à la grille et en lendant le salut aux deux suisses chamarrés qui gardaient les ballants do centre, Médine et la douairière poussèrent un cri d'admiration.
Il était près de cinq heures, et le soleil déclinant derrière les monts dauphinois, embràsail les neiges des pics, et jutait des flots de lumière sui' la ville, dans la vallée et sur les ardoises du château. Mais une toile épaisse et opaque, étendue par-dessus les arbres du parc,