‹ La marquise de CandeuilChapitre 14 sur 20 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

el soutenue par des mâts, interceptait le jour dans toute la partie qui avoisinait les parterres, et couvrait le tiers des allées, des bosquets, des charmilles et du jardin anglais, de manière à laisser le terrain compris sous son dôme, dans une profonde obscurité. Des tapisseries d'un dessin précieux, tombaient de la voûte et traînaient à terre, sur le sable ou le gazon; les mâts de supports étaient pavoises, des fils de fer imperceptibles et pour la plupart dissimulés par des guirlandes de fleurs, supportaient des lustres dont les cristaux étincelaient au feu des bougies; chaque arbre était chargé de grappes lumineuses en verres de couleur; chaque buisson, chaque arbuste, chaque fleur étaient frappés de ces gerbes de feu qui se croisaient en tous sens, et les faisaient briller comme au soleil. Des flammes aux armes des comtes de Brecknock, plafonnaient la voûte, et s'arrêtaient en nœuds élégants aux branches dorées des arbres de futaie. Le sol élait couvert d'une table immense, dressée en serpentine, et faisant six fois le tour sur elle-même. Des dégagements buis-

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sonnés et fleuiis permettaient de servir cette table, en pénétrant dans ses replis. L'argenterie, le linge, tout le couvert était d'un luxe royal. Les sous-officiers de bouche étaient à leur place, les valets à leur poste : des pages, Técharpe au bras, s'apprêtaient à remplir les coupes. Sur le vermeil et sur l'argent , et sur les facettes des flacons, et sur la blancheur du linge, les étincelles des lustres tombaient et ruisselaient.

Sur un plateau revêtu de gazon, et littéralelement couvert de roses, s'élevait une table carrée garnie de six couverts sur un rang, qui semblait surgir d'un monticule de fleurs. C'étaient les places réservées aux deux mariés, aux châtelains de la Rochette et à lord Brecknock. Aux pieds du plateau, une autre table, en fer à cheval, était destinée aux notables; et à quatre cents pas du banquet, par une Tillée de sombres marronniers ouverte sur les montagnes , on voyait, comme par un effet d'optique, une échappée de l'horizon azuré, les vertes bruyères des coteaux, la cime neigeuse des Alpes, et le jour enfin dans toute la

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Splendeur de son déclin. Par le fond de celle allée, à i'interseclion des deux courbes lumineuses tracées sur les tapisseries par le feu du ciel et le feu des bougies, le Bréda, ce tori-ent impétueux et grondeur s'élançait dans le' parc et coulait, en écumant , dans son lit de ronces et de rochers, à travers la féeiique illumination de lord Brecknock.

Quand les villageois et les paysans entrèrent dans la première galeiie, aboutiL^sant à la salle du banquet, ils se frottèrent les yeux, et se demandèrent s'ils n'étaient pas ensorcelés. Profitant de leur hésitation, dix laquais comptèrent, au hasard, deux cents hommes ou femmes, les firent passer devant eux, et les; firent asseoir à la table qui les attendait; pufs la foule se rua dans le parc, et ne cessa pas de s'extasier devaift tout ce qui la frappait dans ce jardin enchanté.

Aux accords d'une musique délicieuse, Cornette et Madelon apparurent sur le plateau fleuri, accompagnés des marquises de Candeuil, d'Aïcha , du capitaine et de l'opulent baronnet. Les notables du lieu prirent place

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à leur table, ayant à leiii' tête le Marseillais Mathias, qui geslicnlait de la plus terrible façon, disant à tout propos (jue sir Francis était son ami intime, et que cefte magnificence, bien faite pour établir des montagnards, ne pouvait étonner un navigatenr de son mérite, blasé sur les auiores boréales.

Maesti^r Jack, la serviette sous le bras, éta.it derrière le baronnet, ainsi que le maître d'bùtel en chef. Cornette, ébloui p:ir tant d'honneurs, fut fort emprunté pendant le [)remier service 5 au second sa langue se délia, au troisième il se ci'ut chez Abd-el-Kader ou dans le rêve d'un marabout,et fut aimable jusqu'à la fin. *^

Que dire du menu de ce dîner?... il fit la gloire de Tofficier qui l'avait ordonne ! et certes ce digne émule des grands maîtres de l'antiquité, n'aurait pas donné son triomphe pour celui des plus grands Romains qu'a reçu le Capitole 1 Pièces rares, science prodigieuse, art exquis , saveur et grâce, vins d'empereur, tout dépassa l'ambition du bai onnet qui, souriant du haut de son trône, fit, in petto^ cette

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philosophique et vieille réfloxion : Avec de l'or on arrive à tout^ même à l'impossible !

Les sucreries et les fruits suivirent les mets et provoquèrent l'enthousiasme ; les deux cents villageois , transportés par l'éclat de cette apparition inattendue, levèrent leurs bras comme un seul homme, et firent trembler les tapisseries, sous les salves de leurs applaudissements et de leurs bravos! . *

La marquise douairière ne revenait pas de rétonnement que lui causait ce luxe effréné; habituée à estimer fort juste toute espèce de dépense, elle supposait que cette fête pouvait coûter de trois à quatre cent mille francs, et elle était loin de s'imaginer qu'elle assistait à un impromptu. Aïcha, nourrie, dès son enfance, des contes orientaux et des merveilles des sultans, paraissait moins impressionnée que la douairière et que Médine; d'ailleurs, elle avait devant les yeux le visage de son fiancé, et pour tout cœur digne de l'amour noble, les splendeurs terrestres n'ont pas l'éclat d'un regard échangé avec l'être adoré.

A.ïcha avait dit à Médine, à la douairière, à

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Candeuil et h sir Francis que l'affaire du jugede-paix était terminée à souhait, et les quatre amis étaient convenus .de régler, dans la soirée, le jour et l'iîeure de leur départ, ainsi que le rendez- vous à donner à Mahïah.

Les larges estomacs des montagnards étant repus, nul n'ayant faim, iiul n'ayant soif^ les villageois ayaiit bourré leurs poches et leurs chapeaux de fiiandises et de débris plus solides, le banquet fîuit par de nombreux toasîs. Le premier veire levé fut celui de M. Mathias qui, chancelant un peu sur ses jambes, porta ce salut au magnifique Amphitryon :

« Messieurs de la ville, des champs et des « monts, je bois à la santé de mylord Bréque- « loque, mon illustre ami, et je souhaite que « dans cent ans nous soyons tous à pareille « noce !»

Un chorus répéta avec l'éclat d'un ouragan: dans cent ans! et les coupes se choquèrent avec accompagnement de rires, ce qui fit un carillon formidable.

Loi'd Brecknock répondit : « Je bois à la

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a prospérité du Dauphiné, et au bouhcuir des tt enfants de la montagne. »

Les lourdes mains des paysans firent tomber un tonnerie d'applaudissements.

Alors, une voix aigre-douce, s'échappa du banc des notables ; c'était celle de monsieur le régisseur Mathieu quifiiisait hommage aux vertus de madame la douairière de Candeuil, et de sa noble famille. Le capitaine répondit îi ce toast, par une courte apologie de la fidélité et de la loyauté, h l'adresse de l'intendant de la Rochette.

La nuit était venue ; la mariée se leva, les convives l'imitèrent, et la foule se répandit dans le parc, pour respirer l'air embaumé des jardins. Sir Francis conduisit ses hôtes dans la direction d'un délicieux chalet qu'il n'avait pas fait éclairer extérieurement, et qui était plongé dans une masse d'ombres projetée par le voisinage d'un bouquet de vieux chênes.

Le baronnet donnait le bras n la douairière, et marchait devant le capitaine qui accompagnait Médine et Aicha ; h vingt pas derrière eux, un homme se glissait, sur la pointe

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(les pieds, évitant de froisser les feuilles et do révéler sa présence.

— Nous n'avons que peu de temps à nous parler librement, madame la marquise, dit le baronnet, et cependant j'ai le plus grand

intérêt à vous faire quelques questions

Veuillez ne pas me trouver indiscret; si j'étais moins pressé, je serais plus diplomate.

— De quoi s'agit-il, Mylord? Un homme comme vous ne saurait manquer de discrétion, répliqua la douairière, en pressentant quelque bonne nouvelle.

— Pardonnez-moi, Madame; et pour preuve, daignez répondre : à combien s'élève votre passif?

— Mon passif!

— Oui; je vous supplie de ne voir en moi qu'un ami dévoué de cœur et d'âme, ne cherchez pas à couvrir vos malheurs d'une fierté dangereuse, je connais l'embarras où vous ôtes momentanément, et je peux, sans me gênei' le moins du monde, vein'r h votre secours, en vous avançant les sommes qui vous sont nécessaires.

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— /Vh! mylord. comment savez-vous?...

— Je sais, Madame, mais de grâce répondez; dans quelques minutes nous ne serons plus seuls, et dans quelques heures nous serons séparés pour longtemps...

— Séparés! que voulez-vous dire?

— - Ne m'interrogez pas, répondez? A combien montent vos dettes ?

— Mais, Mvlord, co chiffre est énorme.

— Je m'en doute... dites-le?

— Quatre millions et quelques centaines de mille francs.

— N'est-ce que cela ?

— Grand Dieu ! c'est un million de plus que je ne possède.

— A quels termes sont les paiements?

— Dans huit jours.

— Très bien, quels sont les créanciers?

— Ils sont tous représentés par M. Jourdain, agent de change à Paris.

— A merveille... Jourdain, Jourdain! Je connais cela ! n'est-ce i>as le compagnon de captivité.

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— De mon fils, l'an dernier, en Afrique... justement-

— Madame la marquise voudra bien ne plus s'inquiéter de cette affaire , ce n'est plus M. Jourdain qu'elle a pour créancier, c'est moi, et je ne serai jamais pressé de renlrer dans mes fonds.

— Vous, Mylord ! comment vous remercierai-je assez. Vous sauvez mes pauvres enfants.

— C'est entendu, vous resterez dans tous vos biens... Surtout pas un mot à vos enfaiUs, pas un mot à qui que ce soit. >

— Ah 1 Mylord.

— J'ai votre parole ; madame la marquise, donnez'vous la peine d'entrir, ajouta le baronnet ; nous sommes au chàlel.

Ce fut encore un cri de surprise qui s'échappa de toutes les bouches; le chalet du pare d'Allevard était un boudoir de fées.

Les trois dames, le marquis et sir Francis prirent place sur des divans, et jouirent, par les fenêtres gothiques de ce ravissant pavillon, du spectacle éblouissant de la féie. L'homme qui avait suivi sir Francis et ses

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hôles, vint s'accroupir dans les touffes de lianes, dont les mars du chalet étaient tapissés. Cachés pai' les grandes herbes et par les buissons, M. Mathieu, cai* c'était lui, s'arrangea de manière à entendre tout ce qui se dirait au-dessus de sa tête.

— Convenons de nos détei'minations, dit le caj)itaine, et avant, Mylord, apj)renez que ces dames ont arrêté un plan ti*ès sage ; mademoiselle Aïcha a fait une déclai'ation au juge depaix, nous a placés sous la protection de la loi; et Mahiah, notre ennemi mortel, sera mis, dès son arrestation, sous l'œil de la haute police, dans une ville des Antilles, où nous lui ferons une rente, et lui donnerons des surveillants dévoués.

— Oh ne pouvait pas mieux résoudre le problème.

— Mais où et comment arrêter ce brave Kabyle?

— Je connais un homme qui a toute sa confiance, répondit la douairière; c'est mon régisseur, l'honnête M. Mathieu; il lui donnera un rendez-vous, et la gendarmerie apostée

s'e!nj)ni"era de Mnhïah sans lui faire aucun mal. Mathieu se conlracta et se leplia sur luimême à ees mots, comme une vipère à l'approche (lerenuemi qui la surprend.

— A merveille, répondit le haronnet ; quelle heure, quel jour, quel lieu fixez-vous au rendez-vous ?

Ce sera l'affaire de mon intendant, nous avons toute la jouinée de demain à nous; pour plus de précautions, je suis d'avis que nous quittions la Rcchette pour Paris, demain soir... Fixons donc l'arrestation de Mahïah à l'après-midi.

— C'est convenu, dirent Médine, Aïcha et le capitaine.

— Il est donc arrêté que vous partirez demain soir... A quelle heure? demanda le bal'onnet.

— De huit à neuf, répondit la douairière, j'ai quelques affaires à terminer dans la journée.

— Ce sera peut-être imprudent, la trêve du Caffre expire avec le jour prochain ?

— Que nous importe; Mahïah sera entre

bonnes mains quand nous partirons, et nous pourrions presque nous dispenser de cette fuite... Je vais donc m'acquitter, à l'instant même, de ma mission auprès de mon loyal régisseur.

— Mesdames, souffrez que je vous fasse ici mes adieux, dit lord Brecknock d'une voix émue.

-- Vos adieux ! s'écria Médine avec une sorte d'effroi.

— Oui , je vais vous quitter, continua le baronnet en regardant Aïcha tendrement, pour toujours peut-être ! pour un an au moins; ne me demandez pas le secret de mon départ, il ne m'appartient pas.

Médine, la douairière et le marquis se regardèreiit, comnieponr chercher l'explication de cette brusque détermination.

— Si le secret de ce départ n'est pas le vôtre, il m'appartient dit Aïcha d'un ton calme et rassuré : Mylord, vous avez oublié l'une des obligations en usage, chez tous les peuples, et dans toutes les familles. Pour que je puisse disposer de ma main, il faut que mes

parents soient d'un avis unanime. Vous avez déjà obtenu le consentement de mon oncle Mahïah, vous n'avez pas celui de ma tante, la marquise Médine de Candeuil.

— Voilà une nièce soumise et respectueuse, dit Médine... Myloid, vous avez plus que mon consentement, ajouta la jeune marquise, vous y pouvez joindre mon amitié. Songez que le bonheur de votre femme, sera celui de votre nouvelle amie.

— Et que signifie ce départ, dit le capitaine P

— Il signifie qu'à l'exemple des anciens preux, répondit Aïcha, lord Brecknock va faire un glorieux pèlerinage, et venger la mort de mon père et de mes quatre frères, en combattant sous les étendards d'Abd-el-Kader, pendant un an.

— C'est très chevaleresque, mais nous reviendrons sur ce beau projet, repartit Médine, car mylord est chrétien et Aïcha ne tardera pas à l'être.

— Jamais! s'écria la fille de Ben-AUal, jamais !

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— Ne jurons de rien, mon entant, dit la douairière. Dans tons les cas, sir Brecknock, vous ne déserterez pas cetle nuit; vous voudrez bien ne quitter le Danphiné qu^ivcc nous.

— Je suis aux ordres de mademoiselle Aïchn, répondit le baronnet.

— Nous vous conduirons à Toulon, Myloi d, reprit Aïcha, je veux être la dernière à vous dii'C adieu sur la teire de France.

— Je suis voire esclave. Mademoiselle; mesdames, voulez-vous me suivre?

Lord Brecknock fit [hisser ses hôtes dans une salle contiguë à la pièce où ils se trouvaient, et leur montra les plus riches parures, les plus rares étoffes qui puissent entrer dans la corbeille d'une mariée.

— \oilà mon cadeau de noces, dit le baronnet ; que ne sommes-nous au jour où vous

choisirez vos vêtements déjeune femme

Ici sont les diamants, là les dentelles... Tout esta vous, ma belle fiancée!... Vous ne me gronderez pas, madame la marquise, ajoutat-il en se tournant vers Médine, si j'ai glissé

dans cet étalage quelques babioles pour vous, cette toilette de voyage, par exemple.

— Mais c'est magnifique, Mylord, s'écria Médine... Vraiment, vous êtes d'une galanterie sans égale, et vous ne pouviez me faire plus de plaisir qu'en me traitant en sœur jumelle d'Aïcha; ces deux t iletles blanches nous iront à merveille, et pour y faire honneur, nous les porterons dès demain soir pour monter en voiture.

Médine, en disant ces mois, contemplait et faisait admirer deux robes de voyage d'un gris argenté, boutonnées avec des perles, et d'un tissu aussi léger qu'élégant.

— Vous voulez donc faire voyager ces enfants en costume de reine, dit la douairière?

— N'est-ce pas le seul rôle qui leur convienne? répliqua sir 1^ )' îs.

— Il est certain, ajouta le capitaine, que la femme de lord Brecknock doit être digne de la couronne... Mainleiiant, n'oublions pas le plus pressé. Ma mère, occupez-vous de M. Mathieu.

— Eh bien, mesenfanîs, veuillez le cher- II. ly

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cher daiis la foule des invités de lord Breckuock; Médine, restez avec moi, j'ai à vous parler de choses importantes.., Ne me faites pas trop attendre, ajouta-t-elle, en congédiant son fds, sir Francis et Aïcha, d'un signe de main.

Demeurée seule avec Médine, la douairière baisa sa belle-fdle au front, ouvrit la bouche pour lui faire un aveu dont son cœur était depuis longtemps oppressé, et ne se sentant pas le courage d'en articuler le premier mot; elle dit;

— Médine, ma chère fdle, je manque de force et de courage pour vous faire des révélations qui importent à mon repos, qui troublent mon âme, qui m'ôtent tout sommeil, tout bonheur... Ce courage que je n'ai pas aujourd'hui, je l'aurai certainement demain soir, au moment de quitter La Rochette. Ce que j'ai à vous dire, Dieu seul et vous pouvez l'entendre ! C'est une confession après laquelle je mourrai sans désespérer de ma vie éternelle.

— Hélas! chère mère, ne doutez pas de

DE CANl)t:UIL. 29^

mon affection, la religion chrétienne n'apprend-elle pas à se secourir mutuellement.

— Demain, quand tout sera prêt pour notre départ, nou ^ irons nous agenouiller près de la tombe du général de Candeuil ; et là, le souve" nir de celui que j'ai tant aimé m'inspirera ! Me refuserez-vous de m'entendre?

— Pouvez-vous le craindre ? Demain soir donc, à la nuit tombante, nous nous trouverons dans l'ilot des saules au pied du mausolée.

— A la nuit tombante, oui... je viendrai vous prendre; et, en quelques mots terribles, hélas I vous saurez tout î Allez rejoindre votre mari, et si vous rencontrez Mathieu, envoyezle moi.

Le régisseur s'était laissé glisser dans les halliers, aussitôt qu'il avait entendu la conversation de la douairière et de Médine; et il se trouva, comme par hasard, dans l'allée que suivait la jeune marquise pour gagner le château.

— J'ai bien Thonneur de vous saluer, Ma-

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dame, dit le régisseur à Médiiie en se découvrant.

— Ah! monsieur Mathieu, allez donc vite

dans le chalet qui est près du bosquet de chêne, vous y trouverez ma mère qui a grand besoin de vous voir.

— J'y cours, madame la marquise.

Et M. Mathieu aborda la douairière avec une humilité et une bonhomie admirablement jouées.

— Soyez le bien venu ! mon ami , j'ai de bonnes nouvelles à vous donner. Mes enfants ont décidé qu'ils partiraient demain soir, vers neuf heures , et je serai forcée de les accompagner. Pourrons-nous signer notre contrat de vente dans la matinée?

— J'en doute , madame la marquise , mon notaire étant à Chambéry, et ne devant revenir que demain soir entre huit t neuf heures.

— ■ C'est contrariant, mais enfin sera-l-il positivement à la Rochette clans la soirée?

— Entre huit et neuf heures, positivement.

DE CÂNDEUIL. 295

— Soit , vous le conduirez au château , où mon notaire l'aura précédé; le travail sera préparé, nous n'aurons plus qu'à signer.

— Ce sera l'affaire de cinq minutes, Madame.

— Très bien ; maintenant je vous dirai que M. le juge de paix est prévenu, et qu'il n'attend , pour dresser son embuscade , que l'indication de l'heure et le lieu du rendez-vous que vous assignerez à ce maudivirègrë.

— Dieu soit loué ! madame la marquise , vous avez enfin pensé au plus sérieux : j'avoue que la sécurité dans laquelle vous étiez plongée, me causait de mortelles frayeurs... Calculons un peu. . . je dois voir Mahïah celte nuit, je lui dirai que toute votre famille vient faire une visite aux Jeannoltes , il ira s'embusquer en toute hâte aux environs , afin de ne manquer aucune de ses victimes,

— C'est cela, c'est cela.

— Ne bougez pas du château , ni les uns ni les autres... je dirai à Mahïah que c'est vers sept heures du soir que vous devez fiiire celte promenade.

— N'(;st-ce pas un peu tard?

— Non.

— Mais il ne voudra frapper aucun de nous à cette heure-là; il a promis de nous laisser le temps de fuir jusqu'à demain , neuf heures?

— Eh bien ! dit le réiïisseur, étouffant un affreux ricanement , je lui dirai que vous devez partir dans la nuit, et je lui donnerai rendez vous , à dix heures, au bas du petit ravin ^ pour 1 fntroduire dans le château.

— C'est cela , nous serons partis.

— Prévenez-donc M. le juge de paix qu'il ait à embusquer dix gendarmes dans le ravin.

— J'y vais de ce pas... et il est bien entendu que le meurtrier résistera. ^

— C'est entendu.

— Adieu , mon bon ami , à neuf heures la signature ; à dix heures î...

— La mort, dit l'intendant avec une sombre hypocrisie.

— Séparons-non<5. ^". ucx. !... Vous aurez une remise de moitié sur la vente , mon cher monsieur Mathieu... A. demain.

Et la marquise quitta le chalet en disant :

la mort , oui , à la bonne heure , voilà qui est sûr... La p[)lice I la haute police! vrai! les enfants sont fous !

Le régisseur rentra dans la foule en nuumurant :

— Une remise de moitié, pauvre femme!

Vrai ! les grands et les nobles sont fous !

Une explosion formidable fit tonner toulà-coup les échos d'Allevard, et un splendide feu d'artifice lança dans les airs ses gerbes, ses girandoles, ses pluies dorées , ses panaches, ses soleils, ses pétards, ses serpenteaux, ses dragons , ses étoiles. Une fusillade nourrie électrisa tous les cœurs de ces hommes énergiques qui contemplaient, pour la première et dernière fois de leur vie , ce spectacle étincelant. Au milieu du bouquet, des fusées, dispersées avec art , exposèrent à tous les yeux des caractères illisibles pour tous, a l'exception de Médiiie et d'Aïcha qui virent le nom de la fiancée de lord Brecknock tracé en lettres arabes.

A la lueur de l'incendie artificiel , les Alpes montrèrent leurs fronts majestueux couverts

296 LA MAUQUISE

de neige , sur laquelle les flammes coloriées jetaient de magnifiques et fantastiques reflets.

— Eh bien ! capitaine Mathias, dit Cornette, en voilà une de boréale* Si vos marsouins de matelots assistaient à ce sabat-là , ils écarquilleraient un peu les yeux , qu'en dites-vous? Et ces montagnes , sac à papier! parlez-moi de ça, c'est un peu plus drôle que votre plaine humide.

— Tes montagnes ne valent pas une pipe de tabac , mon pitchou !

— Oui , faut du jarret pour y grimper, tout de même, et les loups de mer ne brillent pas par ici.

— Bagasse ! mon fiston, je parie de te faire demander grâce, si tu veux me suivre là-haut, seulement pendant dix heures d'horloge.

— Ce serait drôle, dirent quatre ou cinq commères, jarni ! quel lendemain de noces ! A ta place, Cadet, je n'en aurais pas le démenti !

— Ça y est , s'écria Cornette avec emphase ^ ne causons pas davantage, M?delon

pourrait se fâcher... A quelle heure partonsnous?

1 — A l'heure qu'il te plaira , mon gâ; je suis toujours prêt à lever l'ancre , moi.

— Eh bien, à une heure de l'après-midi, au grand soleil , ça vous va-t-il ?

— Soleil ou lune , ça m'est bien égal, Mathias a toujours été le même , à midi et à minuit.

— Taupez là , et au revoir.

— Méchant freluquet ! s'écria le Marseillais triomphant , je veux te ramener en mille millions de capilotades I

Les valets de lord Brecknock avaient peu à peu fait évacuer le parc, et il ne restait plus au château , des nombreux invités du baronnet, que les maîtres de La Rochette. L'équipage de la marquise douairière s'avança au pied du perron , et , au moment où sir Francis venait de donner la main à Aïcha, pour la faire monter en voiture , Jack s'approcha de lui et lui dit tous bas :

— Mylord, votre briska est chargé et attelé, il n'attend plus que nous.

298 LA MAUQLISE

— Très bien , Jack , vous me Tenvenez demain matin au château de la Rochette.

— Comment , mylord ne part plus?

— Si fait ! mais par le chemin de l'école; Jack, vous allez régler toutes mes dépenses, licencier ma maison , remettre ce chàteati à ses propriétaires. Vous paierez tout largement . Ah! j'oubliais, vous enverrez au château de la Rochette , dès le matin , tout ce que renferme la petite chambre du chalet .. Vous comprenez?

— Parfaitement, mylord; et de moi, que ferez- von s?

— Vous arriverez au château de la Rochette aussitôt que vous aurez terminé ici.

— Ce sera dans la nuit.

— Si je n'étais plus chez Madame la marquise, vous me chercheriez sur la route de Toulon.

— Très bien ! voilà mes anciens exercices qui recommencent. Ah ! mylord ! myîord ! l'amour à mon sens. , .

Le vieux serviteur acheva mentalement sa phrase , en branlant la tête avec chagrin. Le

DE CAINDËUIL. 291)

landau de la douairière était déjà loin. . . .

Une heure après son arrivée au cbâieau de la Rochette, lord Brecknock cachetait une longue lettre adressée à l'agent de change Jourdain , par laquelle il lui mandait de tirer sur Londres , à son ordre , pour une valeur de quatre millions huit cents mille francs, négociés avec madame la marquise douairière de Candeuil, et pour solde des dettes de cette dame.

La lettre jetée à la boîte du château , sir Fi'ancis se mit au lit et se' plongea dans des rêves où Abd-el-KaderelAïcha se disputèrent ses esprits à tour de rôle.

Un Kabyle dans les Alpes.

La chaîije des Alpes , qui a pour nœud pii'jcipal le Mont-Blanc , se divise en trois branches qui tombent en Savoie, en France , en Italie, resserrant entre leurs pentes des plaines délicieuses et de la plus riche fertilité. 11 est difficile de rencontrer un point de vue plus pittoresque, un spectacle plus noble et plus riant h la fois, que celui de la jonction des vallées de Graisivaudan et de Montmélian , vue au dlateau sur lequel s'élève le fort Barreaux,

Après avoir pris naissance au-dessous de Voiron, et s'être prolongée, pendant quinze lieues , sur les rives de l'Isère , entre deux arêtes imposantes des montagnes dauphinoises , la vallée de Graisivaudan tombe en Savoie , en î^ce de Montmélian , ancienne citadelle aujourd'hui démantelée. Dans ce long trajet , le voyageur ne rencontre que des Heurs , de la verdure, des eaux limpides , des rochers couronnés de neige , des cliâteaux et des villes charmantes, bâties dans des sites enchanteurs , et qui, jalouses l'une de Tautre, étalent au beau soleil leurs parures champêtres, et rivalisent de luxe, pendant trois saisons , pour charmer les passants.

Sur la frontière sarde , la vallée s'élargit, se jette à gauche vers Chambéry, et, continuant de remonter l'ïsère, passe sous Montmélian pour se joindre aux gorges magnifiques des Mauriennes. Du fort Barreaux, faisant face à la Savoie , on voit, dans le fonds , le cours sinueux et paisible de l'Isère ; à gauche, on est dominé, à très petite portée , par des plateaux flanqués de masses granitiques tail-

lées et festonnées par le temps et la foudre ; sur ces plateaux qui conduisent aux échelles de la Grande-r.hartreuse , on rencontre des hameaux , des villages cachés dans de noires forêts de sapins , abrités contre la furie des vents par des quartiers de rochers , dont la chute menace de les réduire en poudre , et qui ne se révèlent au hardi touriste que par le son de leurs cloches chrétiennes, mêlé au fracas des torrents. Autour de la grande patte d'oie que forment les deux bassins de France et Savoie , sont rangées les colossales ramifications du Mont-Blanc. Les Mauriennes se joignent à la Tarentaise qui passe au-dessus d'Allevard , et se rattache aux sept lacs, dépassant de son front majestueux les montagnes cultivées qui forment son pi'emier plan , et qui servent de degrés aux intrépides visiteurs de cette nature imposante.

Les sommets arides des Bauges vont de Montmélian aux monts suisses , bordant, pendant huit lieues, la route magnifique de Turin à Chambéry, et faisant avec la richesse du pays un contraste saisissant par leur nudité ,

504 LA MAROUISli

leurs fronts chauves et leurs flancs biûlé^. Quand le ciel est pur, le Mont-Blanc apparaît voilé de vapeurs légères , et le géant des Alpes jette alors sur son entourage un reflet de ses neiges éternelles qui remplit l'âme de respect et d'admiration. Il faut monter sur les hauts remparts du fort Barreaux, et contempler cette vaste étendue de plaines et de montagnes, par un beau crépuscule , alors que le soleil s'est couché derrière Grenoble , nue la vallée est inondée d'une clarté molle et douce, qu'une brise embaumée fait frissonner les feuilles et la surftice des eaux , pour admirer ce tableau splendide. Il ftiut arrêter ses regards sur le premier plan des montagnes boisées que baigne une vapeur tantôt bleue, tantôt violacée. Le ciel reflète, aux horizons opposés, les différentes teintes des nuages enilammés par le soleil h son déclin ; au couchant la nue est dorée, au levant elle se découpe en lambeaux de pourpre; des franges d'argent planent sur les deux chaînes de l'Isère , iiendant que la voûte est d'azur entre ses bords, rivaux de leurs splendeurs distinctes. Réfléchis par

les neiges, des lorreiiis de lumière pénètrent dans les gorges, dans les valions; inondent les champs , glissent sur les rochers , remontent au ciel qui les renvoie , et ne s'éteignent que sous le feu des astres de la nuit.

A Tautomne , quand la campngne est mélancolique , quand les feuilles sont encore vertes sur cerlains arbres , jaunes ou rouges sur d'autres ; quand le marronnier, le saule et le noyer sont déjà dépouillés, et que le paysage est barriolé de couleurs vives , rien ne manque à la pompe des sites , et le pinceau le plus habile échouerait dans la peinture de ses merveilles. Dan s ces montagnes frayées par l'ours, le chamois et quelques chasseurs, les tempêtes, les avalanches, les calaclismes ont creusé des cavernes , des grotîes, des précipices qui, par leur sauvage majesté, épouvantent le génie de l'homme. Les voyageurs et les patres, poussés par la curiosité et par l'ennui , ont découvert la plupart de ces mystérieux souterrains, sans avoir pu les explorer tous et en prendre possession ; il y en a que les aigles , les vautours et les betes fauves ont

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