DE C AIN D ET IL
— Mahïah descendra dans la plaine, il ira baiser les vêtements d'Aïcha, et si les soldats chrétiens l'arrêtent, il mourra victime des serments faits à sa mère , et de la pitié que le Grand-Esprit aura versé dans son coeur.
Comme le nègre descendait de son poste, il vit un homme qui gravissait la montagne et escaladait péniblement les obstacles sans nombre de son chemin périlleux. Cet homme était vêtu d'une longue houpelande noire, et s'aidait d'un bfiton ferré; il portait un petit tonneau de cantinière en sautoir, et semblait harassé de fatigue.
Mahïah mit une de ses mains au-dessus de ses yeux pour parer la réverbération du soleil couchant , darda ses regards de lynx sur Fétranger, et s'écria avec une terreur fébrile :
« Mathieu! Mathieu! Le démon! le démon! »
Et le Caffre demeura immobile : l'apparition du régisseur de la Rochette l'avait pour ainsi dire cloué sur son rocher.
« Oui, voilà le démon, murmura le Kabyle, en étendant Tun de ses longs bras vers le régisseur qui n'était plus qu'à petite portée ;.
Satan prend (outos les formes pour me pousser au meurtre, lanlôt il m'apparaît sous les traits de la sœur de ma mère, et alors il est impitoyable, hideux ; et alors il me chasse d'Alger où je vivais entre mes remords et les souvenirs d'une bonne action qui effaçaient le sang dont mes mains sont tachées -, tantôt il m'apparaît dans la personne de la mère du capitaine, et il me rappelle les serments faits à la malheureuse Zaka ; tantôt ce sont les flammes de l'Enfer qui jaillissent du breuvage dont je soutiens mon corps défaillant, et de ces flammes sortent des malédictions qui me font oublier les sages conseils <le la charité, enfin, cet homme me poursuit et semble surgir des entrailles de la montagne pour armer mon bras, pour désoler mon cœur, pour verser dans mes esprits le fiel et la fureur, pour me dire : Frappe! frappe! frappe !... Ah !... Mahïah allait cependant redevenir bon, les anges lui avaient parlé, le pauvre nègre est maudit 1 »
— Eh bien! mon ami, dit M. Mathieu, en abordant le rocher de la caverne, comment
DE CANDELIL. oJO
Irouves-tu noire beau pays?... Nous sommes Joiii des merveilles de l'Atlas, sans doute, mais enfin !...
— L'Atlas n'a de merveilles que pour les Kabyles, répondit Mahïab qui devina la flatterie indirecte du régisseur... Ces montagnes sont plus hautes que celles de mon pays. La voix du Grand-Esprit y est plus terrible et plus menaçante ?
— L'Afrique est peuplée de justes et de guerriers intrépides, voilà pourquoi le Grand- Esprit parle à ses eiîlants d'une voix caressante, ici les pervers sont en foule, le crime est partout, et le Dieu des chrétiens fait tonner sa colère...
— ÏI faut (|u ii soit bien palient pour nous souffrir tous les deux sous sa foudre.
— Moi, peut-être; mais toi, le modèle de la piété filiale, loi, la vertu même, il te protège, il te guide... Ah ça... mon cher fils, comme il est très imprudent de poser longtemps sur ce rocher, et que nous sommes un peu pressés, sois assez bon pour me joindre, je suis d'ailleurs harassé... Disant cela, M. Ma-
526 LA MAUQUISE
thieu essuya les grosses gouttes de sueur qui découlaieut de son front, et il posa son tonnelet sur une pierre.
— Les aigles et les ours peuvent seuls, nous voir, le Grand-Esprit peut seul nous comprendre, que crains-tu'/* Parle à ton aise, j'écoute.
— Que les aigles nous voient peu m'importe î que les ours nous flairent, ceci me paraît plus sérieux... Quant au Grand-Esprit, pensa l'intendant, je doute qu'il ait l'oreille assez fine pour nous entendre de si haut, puis il reprit :
— Viens, mon ami, viens; j'ai à te communiquer des nouvelles inattendues et importantes.
— Il faut en finir, se dit Mahïah ; et passant la main sous son kaban, il tâtonna le tranchant et la pointe effilée de son couteau ; puis, jetant son fusil sur son épaule, il descendit du rocher d'un pas ferme, en montagnard intrépide, exercé dès l'enfance aux périls des torrents et des précipices.
— Touche là, dit l'intendant; tu es agile
comme un chacal... Vertugné ! il faut l'aimer comme je t'aime, pour venir te chercher jusque par ici ; j'ai failli me rompre le cou vingt fois dans mon ascension ; et malgré l'exactitude de tes indications, je me suis souvent égaré... Quel pays de loups !
— J'aime ces contrées ; elles me rappellent des lieux que je n'aurais jamais dû quitter.
— Oh ! oh ! pensa M. Mathieu, le tigre s'apprivoiserait-il par hasard P.. . Nous sommes encore hien en vue ici, mon cher M diïah, ajonta-t-il, ne sais-tu pas quelque cachette où nous puissions causer à l'aise ?
— Pourquoi tant de mystères?
— Y penses-tu ? si quelque maraudeur nous voyait ensemble dans ce désert, nous irions coucher en prison dès ce soir... Tu n'aimes guères la prison, que je sache ; quanta moi je l'ai en aversion. D'ailleurs, je suis en nage, et Vair est vif dans ces montagnes ; après la prison, ce que je redoute le plus, c'est une fluxion de poitrine.
LeCaffre haussa les épaules en signe de dédain et répondit :
528 LA MAUQllSE
— Entrons ciniis niaaonrbi *.
— Qu'est-ce que ta gourbi , mon cher?
— C'est la mnison du Kabyle.
Le régisseur promena ses regards autour de lui, et les ramena sur le nègre avec une sorte de désappointement :
— Je crois me rappeler maintenant que les gourbis ne sont pas des palais; mais cabane , hutte ou monument , je ne vois rien qui puisse abriter un homme dans cette localité.
Mahïah montra du doigt l'ouverture de la caverne, et , sans sourire aux lourdes saillies de l'intendant , il lui dit :
-- Voilà.
— Hé ! fît M. Mathieu , en s'approchant du trou avec précaution , et en le flairant comme un chien de chasse, tu appelles cela une gourbi!.... Mais c'est une tanière, mon camarade !
— C'est là que je dors et que je rêve ; veuxtu passer le premier?
* Gourbi , cabane des Kabyles de l'Atlas ; voir le romati de Médine.
DE CANDEtlL. 5*29
— Voilà le cas d'être poli et de me montrer le chemin.
— Alors , suis-moi.
Le Caffre fit glisser son fusil contre la muraille du rocher, engagea saleté dans Torifice; et , s'aidant des pieds et des mains, il rampa comme un lézard , et disparut aux yeux ébahis du régisseur , qui nmrmura en grimaçant : Pcr Bacco! Il faut que le temps me presse furieusement pour que je te suive dans ta bauge , vilain sanglier!... Il n'y a pas à marchander , dépêchons... Hé ! Malnah I où esttu? Aye! je me suis labouré les flancs contre ces roches damnées... Ah ça ! je ne passerai jamais par ce trou de souris !... Donne-moi donc la main , mon ami... prends d'abord mon tonnelet...
Le Caffre ayant saisi M. Mathieu par un bras, le tira violemment a lui sans s'arrêter à ses exclamations, et le fît entrer dans la caverne , aux dépens de sa houpelande et de quelques mèches de cheveux.
— Ah ! c'est ici que tu dors et que tu rêves. Eh bien , mon garçon , ils ne doivent pas être
conlenr de rose tes rêves. . . Je n'y voi'^ goutte! Quels sont ces fantômes qui dansent là- bas?
— Ce sont des colonnes.
— Des colonnes, serions-nous dans un temple gaulois, par hasard... Que fais-tu? Que fais tu donc là ? Mais tu vas nous asphixier ; pourquoi boucher cette issue ?
— Quand Manïah veille sur son rocher, ses yeux soat vigilants et sûrs ; lorsqu'il dort , son refuge doit être muié ; les bêtes féroces rôdent dans la niontagne jour et nuit.
— A la bonne heure ; maintenant que tu as ingénieusement barré ta gourbi, donne-moi la main pour me conduire vers cette torche qui brille là-bas... Vertugué! quel labyrinte. Maliïah toucha son couteau ; puis , obéissant à une pensée subite, il prit M. Mathieu par le bras et le mena jusqu'à la peau d'ours étendue près de la torche.
— Mes yeux s'habituent peu à peu à l'obscurité , dit le régisseur... Vois combien ces chrétiens sont ignorants et paresseux , ils ne connaissent même pas les richesses de leur pays. Il a fallu que tu vinsses parmi nous ,
pour découvrir celte grotte magnifique.
— Je t'entends souvent injurier les chrétiens... Quelle religion as-lu donc , toi ?
— Moi ?
— Oui.
— Ne le sais-tu pas? Depuis le jour où , pour la première fois, nous nous sommes compT'is , n'as-tu pas deviné que l'être que je sers et que j'adore, c'est le démon...
Mahïah recula épouvanté par cette réponse du régisseur, faite d'un ton emphatique et accompagnée d'un regard bas , oblique et cruel.
— Comment vis-tu ici! demanda M. Mathieu , en changeant l'expression de sa voix et en prenant un air patelin.
Mahïah montra la peau.d'ours.
— J'ai vécu de la chail'^î^'aîe couché sur la dépouille.
— Asseyons-nous donc et causons, dit l'intendant.... As-tu encore de l'eau de feu?
— Non , j'ai brisé ma gourde.
— J'ai été bien inspiré, en voilà et de la meilleure. .. Goûte-la.
552 LA MAUQLISE
— Ce petit baril est plein? demanda Mahî;ih l'œil égaré o
— Plein.
— Merci, nous boirons tout-à-riieure. Que voulais-tu m'apprendre?
L'intendant tira de ta poclie un coco de chasseur, déboucha le tonnelet, versa la liqueur que le Caffre regarda couler avec convoitise, et dit :
— Bois... J'ai soif, la fiUigue m'a altéré.
— Non 5 répondit le CaffVe , et il détourna les yeux , en faisant un prodigienx effort sur lui-njéme.
M. Mathieu sourit à cette preuve de tempérance ; et . pensant bien que le nègre ne serait pas toujours si sobre, il avala d'un trait la forte dose que renfermait le coco, et se délecta en passant le bout de sa langue sur ses lèvres.
— Arrivons au |)lus pressé, mon fils..., l'heure de justice et de vengeance est venue !
Mahïah tressaillit ; et , prenant sa pose favorite, il plaçi sa letc dans ses mains, ses
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mains sur ses genoux relevés, et se prépara à écouler.
Nous demandons ici la liberté do faire une courte diversion , nous engaiîeant toutefois, surparolf , à revenir bientôt dans la gourbi du Kabyle, pour prendre part au mystérieux tête-à-tête des deux personnages que nous abandonnons momentanément.
Pendant que Mahïah posait la pierre qui barrait Feutrée de la caverne, et au moment où il achevait ce prudent travail, deux hommes arrivaient sur le plateau de la montagne, et s'y arrêtaient pour reprendre haleine. Ces deux hommes étaient armés de longs bâtons ferrés qui leur servaient à franchir les passages difficiles ; l'un paraissait agile et vigoureux, l'autre affectait une énergie contre laquelle ses jambes protestaient visiblement.
— Eh bien! mon capitaine, dit le plus jeune , combien fileriez-vous de nœuds avec cette brise?
— Bagasse ! mon pitchou , ta brise elle s'appelle un bon vent du nord-ouest. Nous aurons de la pluie demaiu , peut-être avant;
554 # LA MAIIQLISE
j'aurais dû me couvrir plus chaudement.
— Voulez-vous continuer la manœuvre ?
— Ma foi , mon cher, je baisse pavillon, la montagne elle est trop haute , j'ai beau mettre toutes les voiles dehors , ma carcasse ne marche plus.
— Vous avez donc perdu la gageure !
— Je l'ai perdue , ou du moins je renonce à la gagner.
— Dam! vous allez vous frotter à un ze[)hir, à un vieux de la vieille Afrique ; sachez qu'un jour , à l'expédition des Beni-Smiel , nous avons fait seize lieues dans les broussailles, avec le général Bedeau.
— Fallait me dire ça avant de partir.
— Pas si bêle !... Et que j'ai dansé le fandango en arrivant au bivouac , par-dessus le marché.
— Eh bien ! j'aimerais mieux me battre avec un tigre , que de danser une simple pastourelle à riieure qu'il est.
— Il n'y a pas de tigres dans cette commune.