DE CAM)EUIL. OOO
— Elle est propre ta commune, tron-del'air !
— Mais il y a des ours en masse, par exemple.
— Des ours, marmota M. Mathias que le lecteur aura suffisamment reconnu.
— Des vrais ours , c'est ici leur patrie.
— Baisasse ! mon cher, redescendons ; nous sommes sans armes.
— Descendre ! ah ! bien oui , vous voulez donc mourir d'une courbature.
— Je ne veux mourir de rien du tout.
— Alors, allons nous reposer derrière ce groupe de rochers , pour ne pas attraper un coup d'air ; là , nous nous reposerons avant de repai'tir, car la descente fatigue autant que la montée.
T— Soit , mais les ours ! mon ami Cornette, les ours !
— Un brave marin comme vous se soucie bien d'un ouïs.
— Ces bêtes là ne se prennent pas à l'abordage , mon pitchou..., s'ils étaient muselés, encore , passe.,., mais...
536 LA MAP.OlîISfi;
— Chut l
— Heiii ! répondit M. Mathias qui marchait sur la pointe des pieds , sans s'en apercevoir, depuis la terrible révéialion de son guide.
— J'ai entendu quelque chose.
— Pas possible !
— Couchez-vous à plat ventre de ce côté, faites comme moi... J'ai entendu des voix sortir de dessous terre... Chut! couchez-vous donc...
— Ah! mon Dieu , où nous sommes-nous fourrés?
Le capitaine Mathias et le zéphir Cornette étaient arrivés au pied de Tune des masses qui servent de base à la caverne. Le roc sur lequel Cornette avait déjà posé le pied était fendu , et sa brèche, assez large, serpentait selon les veines du granit , en faisant plusieurs coudes, jusqu'à la pnroi interne de la voûte. De telle sorte que la lumière du jour, contrariée par les sinuosités de cette ouverture , ne jetait dans la grotte qu'une lueur douteuse et presque inappréciable. Le regard qui essaierait de plonger, par cetle brèche en zig-zag , dans
DE CANDRUir. * 557
rintérieur de la sombre demeure de Mahïah, serait aussitôt arrêté. Les bruits extérieurs, entraînés par le vent qui souffle presque toujours avec violence sur le plateau, ne pénètrent pas dans la caverne, mais les moindres chucholtC!nents qui Iroublent le silence de la grotte, s'échappent par cette issue et s'y renforcent , comme dans un tuyau acoustique.
Cornette avait surpris quelques mots échangés enire Mahïah et le régisseur , et l'étrangeté de cette rencontre l'avait frappé.
— Ce sont sans doute des amateurs do la belle nature, comme nous , dit M. Mathias en se couchant tant bien que mal.
— C'est ce que nous allons voir... Je crois plnlôl que ce sont des faux monnoyeurs.
— Fichtre!... décampons... leuis affaires ne nous regardent pas.
— .\vez-vous peui*?
— Peur? non... mais... ces gens-là sont capables de tout... J'aime mieux encore les ours , on dit qu'ils ne sont à craindre que quand ils ont faim.
51^> * LA MAIiQUlSE
— Sachons de quoi il s'agit, puis nous prendrons de la poudre d'escampette ; car, vous avez raison , nous ne sommes pas payés pour faire la police dans la montagne.
— Et qui nous dit que nous sommes plutôt en Fiance qu'en Savoie ?
— Silence...
— Je me tais.
Revenons au tête-à-tête du régisseur et du Gaffre.
— L'heure de justice et de vengeance est venue , répéta M. Mathieu , en abandonnant le ton de plaisanterie qu'il avait jusques là adopté, et en fronçant ses épais sourcils. C'est en vain que les victimes veulent fuir le châtiment que le mauvais ange leur destine ; ils n'échapperont pas à leur destinée.... Prends ton couteau...
Le nègre arma sa main , et la lame meurtiière brilla aux flammes pétillantes de la résine. L'œil du Caffre s'alluma et chassa des flots d'étincelles ; le régisseur, se méprenant sur la pensée qui occupait dans ce moment le
I)K CAKDEIIL. 551)
fîls de Zaka , répondit par un sourire féroce à son exaltation , et continua :
— Les os de ta mère danseront dans la tombe que la pitié leur a creusée... Le démon qui m'a ordonné de te soutenir , de t'exhorter dans ta mission glorieuse, m'est apparu encore cette nuit , dans un tourbillon de feu , et il m'a montré la fille des rois Caffres triomphante , et orgueilleuse de l'enfant sorti de ses entrailles.
La tête du nègre s'inclina, son bras retomba sur ses genoux , et il soupira.
— Allons, du cœur! montre-moi ce couteau ?...
— Mahïah se laissa désarmer avec insouciance.
— J'aime mieux que tu frappes avec le fer qu'avec le plomb, les coups sont plus sûrs, et on peut redoubler au besoin.
En entendant ces mots odieux, le capitaine marseillais fit un hautle corps, et regarda Cornette avec épouvante ; puis n'osant plus articuler une parole, il lui témoigna, par un geste
540 • LA MAUQUISE
suppliant, qu'il n'était pas trop tôt de prendre la fuite.
— Silence ! murmura l'ancien soldat ; je crois connaître la voix du gueusard qui donne de si bons conseils ; c'est la Providence qui nous envoie au secours de leurs victimes pour les sauver; il faut que nous sachions leurs noms Silence!
— Vous nous ferez assassiner , mon bon ami.
— Ah ! bah î partez , si vous avez troj) peur.
— EtJesours! et les ours!... la nuit nous gagne.
— Quant à ça, c'est votie affaire... Ne bougez plus, ne parlez plus!
— Que t'ont-ils donc fait a toi? demanda Mahïah d'une voix douce.
— La mère du capitaine de Candeuil est dure, impitoyable pour ceux qui la servent, comme l'Arbi l'était pour toi; elle est sai]s honneur et sans foi, je la déteste, jelahin's! Quant aux autres, je lésai en horreur, parce que je suis l'élu de Satan, et que l'ange des
ténèbres m'a mis sur ton chemin pour diriger tes coups vengeurs. Il n'y a, dans toute cette famille, qu'une seule tête qui me soit chère, celle d'Aïcha, la douce colombe, la tourterelle sacrée dont les chants plaisent au Seigneur ! Pour elle, je verserais tout mon sang ; quant à Médine, Candeuil et sa mère, je lésai voués à une mort violente... Allons, bois... Cette liqueur est celle qu Éblis doit verser aux réprouvés.
— Non ! répondit le Caffre, après avoir avancé la main, machinalement, vers la coupe remplie jusqu'aux bords... norr!
En entendant nommer ses maîtres et ses bienfaiteurs, Cornette éprouva un serrement de cœur, et son visage s'empourpra :
— C'est h ma boime marraine qu'ils en veulent. . . Ah 1 Dieu soit loué, je suis là.
— Maintenant que nous connaissons le complot, filons, mon pitchou, filons, vent en arrière.
— Nous ne pourrions pas nommer les assassins ; chut !
— Eh ! bon Dieu, les nommerons-nous da-
vantage quand ils auront jeté nos cadavres dans un ravin ?
— Écoutez !
— Si mes inspirations ne m'égarent pas, je crois deviner que tu faiblis... Ta vigueur chancelle, ton courage succombe, tu n'es plus le fils du martyr, Mahïah, tu es un enfant timide.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Tu crains de boire de l'eau de feu...
— Donne... et , saisissant la coupe des mains du réijisseur, le nègre la vida avec avidité. Maintenant, dit-il, cesse de me répéter toujours les mêmes discours... Tu m'as annoncé des nouvelles importantes... Hâte-toi de me les donner.
— Ce soir , Médine, Gandeuil, sa mère et Aïcha partent pour un long voyage.
— • Je m'y attendais...
— Toi ?
— Oui..., c'est moi qui leur ai conseillé de prendre la fuite.
A ces mots, M. Mathieu qui remplissait de nouveau sa coupe, leva brus(iuement les yeux
sur le nègre, et le regarda d'un air où la stupidité et la méchanceté avaient part égale.
Il 5;e fît un court silence, pendant lequel Cornette dit à son peureux connpagnon :
— C'est étonnant, je connais ces deux voix, et je ne peux savoir qui parle.
— Moi aussi, répondit le Marseillais, j'ai entendu ces gens-là quelque part... Attendez donc, j'y suis..., c'est la voix de l'Anglais..., de ce lord Bréqueloque.
— Voulez- vous bien vous taire?... Vous êtes fou!...
— Quand je vous dis que c'est lui... Ecoutez?...
— Est-ce bien le fils du supplicié qui me parle ainsi, reprit le régisseur, est-ce bien Manïah, l'esclave régénéi'é ?
— Mahïah! murmurèrent à la fois Cornette et le Marseillais.
— Mahïah, dit le Zéphir, ce sournois qui était à bord du brick !
— Mahïah, mon matelot! reprit M. Mathias, Tespion que j'avais mis aux trousses de ^Anglais... Plus de doute, mon cher ami, les
5ii * LA mauquise
deux garnements qui coinploltent là-dessous, sont le myloi'd et le nègre, je t'expliquerai cela plus tard, descendons dans la plaine.
— Vous me cassez les oreilles.. Taisez-vous, pour l'amour de Dieu ?
— Oui, répondit le Caffre, oui, c'est moi, Mahiah, qui ai conseillé aux ennemis de ma race de fuir et d'échapper aux vengeances que j'ai fatalement juré d'exercer sur eux. Je leur ai donné deux jours pour qu'ils aient le temps de prendre sur moi l'avance de la direction et de la distance... J'ai fait cela pour obéir aux remords dont je suis accablé... Si Médine et Candeuil ont été assez imprudents pour ne pas profiter de ma générosité, c'est que leur mort sera résolue là-haut.
— Je le vois, tu auras cédé aux instances d'Aïcha.
' — C'est vrai... je ne pouvais lui refuser cette marque de tendresse, Aïcha est mon *ang. Aïcha est si belle lorsqu'elle supplie et qu'elle pleure !
— Et comment tiendras-tu tes serments, lorsque ces viles créatures seront parties?
— Si le Grand-Esprit veut que le crime s'accomplisse, il me mettra en face des victimes; alors je serai sans pitié, j'ai tout fait pour pardonner !...
— Lâche! lâche! lâche! cria le régisseur hors de lui.
Celte triple exclamation rappela au Caffre la colère de sa tante , le poursuivant de la même injure dans les rues du vieil Alger ; il se leva tout droit, et frappa son front de ses deux mains.
Le régisseur crut à un remords de cette nature simple et impressionnable, et voulant le ramener à ses préjugés féroces il continua :
— Je te croyais homme , tu n'es qu'un chien ! va-t-en... Je vais parler à ta mère, je vais peser sur son linceul !
— Pourquoi te mêles-tu des malheurs de ma famille, dit Mahïah d'une voix sourde et frémissante.
-— Pour te maudire et l'annoncer les châtiments éternels, les tourments affreux et la honte dont tu couvres la mémoire des tiens... Sois damyé !
Ce dernier mot était a peine prononcé, que Mahïah se précipita sur le régisseur , le couteau à la main, en lui disant :
— Puisque tu appartiens au démon, va le rejoindre.
La caverne retentit d'un trépignement prolongé, puis le silence succéda au tumulte.
— Ils se seront tués tous les deux, dit le Marseillais, coquin de sort, c'est dommage !
— Pourquoi? demanda Cornette.
— Nous leur aurions taillé des croupières à ces chenapans d'eau douce.
— Vous êtes bien brave après la bataille, mon capitaine... tâchons d'entrer dans celte tannière.
— Nani, mon pitchou, pas de bêtise s'il te plaît... ne fréquentons pas celte canaille.
lie Serment du Calfre»
Maintenant que la besogne elle est faite, continua M. Mathias, partons... Nous sommes parfaitement éclairés; l'un de ces gueux, en admettant qu'ils vivent encore, est le nègre Mahïah... Voilà un garçon qui m'a fièrement trompé avec sa mine de novice... Quant à l'autre, je l'avais jugé depuis longtemps... ce Bréqueloque ne s'était que trop bien trahi pendant la traversée !... Il faut avouer que le procureur du roi de Marseille n'est pas physio-
548 LA MAUQUISE
iiomiste,etqiie M. le marquis de Candeuil est Il U fier entêté... Allons donc, mon ami Cornette, allons donc, voulez-vous coucher ici?
— J'écoute vos balivernes... Quoi! vous soutenez encore que lord Brecknock...
— Est un vil assassin qui ne vaut pas sa brasse de corde.
— Ah ! bah ! vous radotez. ^
— C'est bon ! c'est bon !
— Ne bougez pas , interrompit le Zéphir, on parle encore là-dessous... il y en a un qui demande grâce!...
Le Marseiliais fît une affreuse grimace, et se résigna, en rechignant, à prêter encore l'oreille.
Lorsque Mahïah, animé de la ferme résolution qu'il avait prise d'épargner les Candeuil, par la copieuse dose d'eau-de-vie qu'il avait avalée d'un seul trait, et par les injures que le régisseur lui avait jetées à la face, s'était redressé d'un bond menaçant, M. Mathieu s'était mis en défense. Désarmé, mais doué d'une grande force musculaire, l'intendant résista au choc du kabyle, le saisit de la main droite
DE CANDEUIC. 549
par le capuchon de son kaban, et para son premier coup, on se couvrant avec le tonnelet qu'il tenait dans la main gauche. Les deux lutteurs se prirent à bras le corps, et s'élrcignirent sein contre sein, en rugissant comme deux bêles féroces. Le nègre, jeune, agile, robuste et adroit, laboura le dos de son adversaire, avec la pointe de son couteau qu'il s'efforçait en vain d'enfoncer dans les chairs. Le régisseur crispait ses doigts de fer sur les bras du Caffre, et le mordait avec rage, tout en essayant de se rapprocher de la colonne où étaient accrochés le fusil et la torche. Les combattants tombèrent à la fois sur leurs genoux, se roulèrent , se relevèrent, s'abattirent de nouveau et dans la chaleur de cette horrible lutte, la torche , frappée par un coup perdu tomba, sans s'éteindre , sur le sol, où le tonnelet, défoncé parle couteau de Mahïah, avait laissé couler une grande quantité de son contenu. Au contact de la flamme la liqueur s'alluma et jeta brusquement des éclairs fantastiques dont la grotte fut inondée. Le kaban du nègre qui, par hasard , avait été roulé dans
550 ' LA MARQUiSK
reau-cle-vie,pritf€!U, taudis que les vêtemeuls secsdeFintendaut fureutépargués. LeCaffre, saisi d'une terreur panique, gémissant sur les douleurs atroces de ses brûlures, fit un bond en arrière, poussa un cri terrible, et se mita courir dans la caverne, poursuivi par les flammes que la rapidité do ses mouvements animaient et développaient de plus en plus.
« Grâce! grâce! oh! grâce! criait le malheureux Kabyle frappé d'une épouvante superstitieuse; grâce! ange de TEnferl... je tuerai ! Grâce , ma mère ! Je serai sans pitié ! Oh ! je meurs ! muimura-t-il en tombant aux genoux du régisseur... Grâce ! délivres-moi je frapperai ! »
C'était un spectacle affreux et déchirant, que de voir ces flammes , violettes , rouges, pâles, bleues, s'aviver et danser sur le corps du Gnffre comme des feux follets, et jeter leurs reflets bizarres sur les décorations imposantes de la grotte , et le visage terrifié du malheureux qu'elles dévoraient.
M. Mathieu comprit qu'il devait son salut au hasard, et il profita de l'étrange caprice de la
DE CANDLUIL. 551
Providence pour dominer tyranniquerneiit les faibles esprits du nègre; saisissant la peau d'ours, il enveloppa le corps brûlant de Mahïalî avec sa partie fraîche , et encore saignante; et il étouffa le feu sous ses doigts.
Mahïah , fléchissant sur ses genoux, tomba évanoui en disant :
~ Ordonnes, je suis h toi.
— Diable, se dit l'intendant en relevant la torche, serait-il gravement blessé. .. Sangdieu! le temps va nous manquer ! Allons, réveillestoi; il faut marcher... debout I
Chacun de ces appels était accompagné de coups violents , frappés dans les mains du nègre.
— Voilà le moment de tomber sur l'ennemi, dit Cornette à demi voix. Par où entret-on dans cette caverne?
— Oui... par oii entre-t-on? répéta M. Mathias en bégayant.. Voilà le sabbat qui recommence...
Mahïah s'était ranimé, et n'osait ouvrir les yeux sur le régisseur qui, prenant un ton de
grave autorité et de dédaigneuse protection lui dit :
" — Tu as osé porter la main sur moi, parce que tu doutais de ma puissance, et des liens qui m'unissent a l'ange du Djelep ; Tange du Djelep t'a puni! les flammes souterraines sont venues à mon secours, et ton corps serait en cendres comme ton kaban, si je ne les avais étouffées par ma volonté...
— Pardon ! pardon , murmuia le Caffre en frappant la terre de son front.... Ordonne.
— C'est bien !... j'ai pardonné, et en signe de notre réconciliation, bois !... le feu éteint le feu. Disant cela, l'intendant versa le reste de i'eau-de-vie dans les deux mains rapj)iochées du nègre qui se hâta d'obéir.
— Quelle bombance font-ils donc? dit le Zéphir ; ça sent le punch en dial)!e !
— Ah ! les gredins ! répliqua le Marseillais. Ah ! les sans cœur!
— Voici ce que tu as à faire, reprit M. Mathieu d'une voix lente et presque solennelle, pendant que le fils de Zaka l'écoulait avec
servilité. Quel jour expire la trêve que tu as accordée aux Candeuil?
— Aujourd'hui même.
— A quelle heure ?
— Quand cette torche sera consumée , ' l'heure sera venue.
M. Mathieu prit sa luontre, et regarda alternativement la torche et le cadran... Nos dames partent entre neuf et dix heures; il en est plus de six ; celte résine est à sa fin ; il nous faut deux heures pour descendre jusqu'à La Rochette ; tu seras parfait«tiiient libéré de ton engagement, une heure environ après la tombée de la nuit.
— Oui, c'est cela dit le Caffre surpris de Tesprit de divination de l'homme qu'il redoutait à l'égal d'un être surnaturel... c'est le moment que j'ai fixé pour la rupture de la trêve.
« Maintenant je comprends ce départ précipité, » pensa lerégisscur ; puis il reprit tout haut ;
— Tu vas descendre avec moi dans la plaine!
Il 25
— Hé! ût Mahïah, imitant lesAiabes qui interrompent ceux qui leur parlent, par cette interjection répétée à satiété, pour témoigner du soin qu'ils mettent a suivre le récit.
— Voilà une clé qui nous ouvrira la petite porte du parc...
--Hé !
— Nous entrerons tous les deux par cette porte , et tu te mettras en embuscade dans un endroit oiJ personne ne pourra te voir.
— Hé !
— Tu seras entouré de grands arbres, et caché par un tombeau...
— Hé!
— Tu verras venir, après quelques instants d'attente, les trois ennemis de ta race, ils seront poussés vers toi par le souffle du démon ; ils viendront isolément pour que ta mission soit plus facile; la mère de Candeuil d'abord...
— Hé!
— Tu la frapperas d'un coup ferme et sûr!... il ne faut pas qu'elle pousse un seul cri !
DE CANDEUIL. 5o5
— Hé !
— Tu la reconnaîtras aisément au long voile qui enveloppera tout son corps... A peine auras-tu versé ce sang maudit, que Médine arrivera, elle sera vêtue d'une robe blanche... Tu seras sans pitié.
— Hé!
— Ta main ne tremblera plus?...
— Non... non.
— Le capitaine ne tardera pas à venir expier, à son tour, les forfaits de sa mère, et la pauvre Zaka sera vengée ! Tu m'as bien compris?
-Oui.
— Partons donc?... Prends ton fusil et donne-moi la main ; je ne sais plusoià trouver l'entrée de ta gourbi... Ah! j'oubliais de te dire que nous laisserons la petite porte du parc entr'ouverte ; ainsi , les trois meurtres consommés, tu pourras regagner la plaine et la montagne... EbHs veillera sur toi.
— Hé ! fit le Caffre en branlant sa tête, avec une expression de découragement et de profonde abnégation.
550 LA MARQCISE
Coinetle elle capitaine Malhias entendirent résonner sur les dalles de la grotte les pas des deux assassins.
— Sauvons-nous, sauvons-nous, dit le iMarseillais dont le visage se couvrit de pâleur.
— Nous nous ferions voir, et la mine serait éventée... Il vaut mieux nous cacher derrière ces rochers, et attendre que ces vauriens aient pris une direction, pour courir à toutes jambes au château d'un autre côté. Je connais un sentier qui raccourcit et qu'ils ne prendront pas, pour sûr.
— Hélas ! et s'ils nous aperçoivent ?
— Mon Dieu que vous êtes bête et poltron, passez-moi ces mots, mon capitaine.
Mahïah et le régisseur étaient sortis de la caverne ; ils regardèrent autour d'eux, comme pour s'assurer de la discrétion des lieux, et ne voyant que les masses gigantesques de la montagne, n'entendant que le sifflement de la brise à travers les rochers, ils se mirent en devoir de descendre dans la plaine à grands pas.
Cornette passa la tête par-dessus la crête
DE CAINDF.UIL. .>n/
flu bloc énorme qui Tabritait, et vit le CntTre, le fusil sur l'épaule, et les bras nus, le corps fumant.
— C est bien Mahiah, (lit-il,.. Son kaban est en bel état!... Il est grillé comme un hareng et fumé comme un jambon.,. Je ne pourrai tlonc pas voir le visage du gredin qui l'accompagne.
— Vous allez nous faire écharper, malheureux!... murmurait le Marseillais. Cachezvous! cachez-vous.... Sainte Vierge, quel enragé !... Puisque je vous dis que c'est i'x\nglais...
— M. Mathieu!! s'écria sourdement Cornette en retombant accroupi près du capilaiiie.
— On est-ce c'est que ce Mathieu?
— r/esl un honnne que madame la marquise porte aux nues pour sa loyauté; tenez, regardez-le bien , {)Our le reconnaître au besoin. A entendre ma marraine, il n'y aurait pas de niche assez vaste pour recevoir un si grand saint !... Miséricorde du ciel ! en voilà une canaille ! Allons , allons monsieur Ma-
thias, en ro^ite, sac-n-papier, suivez-moi... Ils ont prisa gauche par le Bréda, nous allons couper tout droit parle petit ravin, et nous gagnerons une demi-heure sur eux... Leste, jouons des jambes...
— Je ne demande pas mieux que de les mettre à mon cou, mes jambes..., d'autant plus que la nuit nous pourchasse, et que les ours me trottent dans la tête... Vous savez..., les ours?
— Il s'agit bien de cela, répondit Cornette en sautant par-dessus les roches et les broussailles.
— Pas si vite ! pas si vite ! criait M. Mathias, nous allons nous rompre quelque membre... Et où allez-vous par là?
— A la Rochette, pardienhe.
Vous voulez descendre dans ce ravin ?
— Et donc! comment Fentendez-vous?
— Bagasse ! mon cher, mais nous allons rouler comme deux avalanches , s'écria le Marseillais avec effroi.
— Nous n'avons pas le temps de discourii*, marchons!
DE CANDKIIIL. 550
Ce que le Zéphir appelait le petit ravin, est une gorge étroite, escarpée, profonde, remplie d'eau en hiver, et d un accès périlleux en été. Ce ravin débouche dans la vallée de La Rochette, et abrégeait de beaucoup le chemin que les dénonciateurs avaient à faire. Le premier tiers de la descente fut rapidement parcouru; mas les obstacles augmentèrent à chaque pas nouveau, avec l'obscurité croissante delà nuit. Tout-à-coup, le brave soldat d'Afrique trébucha contre un nœud de racines, gh'ssa sur des cailloux roulants, et alla tomber, en faisant plusieurs tours sur lui-même, contre un énorme rocher penché sur l'abîme . qui l'arrêta fort heureusement dans sa chute.
— Ah bon Dieu ! es-tu blessé, mon pitchou, cria le Marseillais.
— Ce n'est rien, et c'est trop, dit le zéphiî', en jetant un juron énergique, j'ai une entorse soignée, voilà tout ! Saint Mahomet , comme ça me cuit, je ne peux pas me tenir debout... Allons, pas de bêtise! filez bon train, vous; laissez-moi ici , le plus difficile est fait. Vous
500 LA MAUQtiSE
irez trouver madame la marquise, le premier venu, quoi ! Et vous eonterez rafCaire....
— Mais tu ne peux pas rester là, toi?
— Vous m'enverrez chereher quand tout sera fini.
— Mais les ours, mon o-arcon, si les ours viennent te visiter?
— Gomment, sac-à-papier, vous n'êtes pas encore parti ? Filez donc. . .
— Adieu... adieu!
Pendant que le capitaine Mathias fait des glissades, tâtonne, perd ici son chapeau, là un pan de redingotte, laisse aux angles des rochers la peau de ses mains, et aux broussailles la semelle de ses souliers; pendant qu'il sue sang et eau pour gagner du terrain, et qu'il n*avance que médiocrement, nous rejoindrons Mahïah et le régisseur qui, à la nuit close, arrivèrent à la petite porte du parc de La Rochette.
M. Mathieu glissait depuis longtemps sur la pointe des pieds laissant le beau chemin au Caffre, et affectant de passer sur la lisière gazon née qui le bordait. Mahïah marchait
DE CAlNDElllL. 5() I
franchement, la tête basse, la bouche miielte ; soiî grand corps presque entièrement nu , se balançait dans les ténèbres épaisses de la nuit, qui s'était tout-à-coup chargée de brouillard.
Le régisseur introduisit, avec précaution, la clé dans la serrure, et la fit tourner sans bruit. La porte céda à une légère pression, et les deux assassins entrèrent dans le parc.
— Fais bien attention au chemin que nous allons suivre, afin de pouvoir le reprendre, quand le sang aura coulé, dit Mathieu en faisant voir au Caffre qu'il laissait la porte entr'ouverte. Mahïahjeta, à peine, les yeux sur l'issue offerte à sa fuite.
Le parc de La Rochette était immense, et planté d'arbres magnifiques ; il était découpé en prairies, en taillis et en bois de futaie, peuplé de chênes séculaires, de frênes , de hêtres et de sapins; des ruisseaux d'eau vive parcouraient ces bois en mugissant, et en prenant tantôt la forme poétique et agreste d'un torrent hérissé d'épines, de lianes et de pierres; tantôt l'allure modeste et charmante
562 LA MAUQUiSE
d'une veine fleurie de quelque paisible rivière, veine embaumée par l'iris et l'accacia, gracieusement décorée par le myosothis, la pâquerette, et le lys azuré ; tantôt ces mêmes ruisseaux se joignaient dans une immense pièce, ombragée de saules et de cytises pourpi*es, qui trempaient leurs longues bianches où leurs grappes, dans Feau d'un vert d'émeraude, et prêtaient leur fraîcheur, leur ombrage , leur silence et leur mousse aux sais oiseaux de la vallée.
Quand le soleil jetait, à l'heure de midi, ses chauds rayons sur le parc, ces rayons après avoir joué dans les branchages, glissaient sur l'onde, la réchauffaient et attiraient par leur éclat, des barides de petits poissons qui se montraient à fleur ^'eau, se poursuivaient, se repoussaient pour se séparer , en toute hâte, à l'approche de quelque tanche vorace, et se réfugier jusque sous la coque vacillante d'une nacelle échouée sur la rive.
Le parc était traversé en longueur , par deux allées de magnifiques peupliers qui se coupaient à angles droits. Ce qu'on appelle
DE CANDtLIL. 565
la terrasse, était la partie la plus rapprochée du château ; elle était sablée, semée eu parterre riche et odorant, et fermée par une allée circulaire de marrouniers, doublée de platanes. Le fond de ce parc princier, avait été converti en jardin anglais ; c'était un labyrinthe dont les accidents étaient variés al infini. Il était difficile de s'y promener sans s'y perdre. Là, tout était nature ; les champs, les pelouses, les bosquets, les fleurs, les eaux semblaient concourir à faire oublier qu'une ceinture de vieilles murailles enveloppait ce terrain réservé des opulents châtelains.
À Iheure où Mahïah et le régisseur entrèrent dans le parc, un silence complet régnait dans toute son étendue. Les oiseaux couchés, deux à deux, sous la feuillée se reposaieut de leurs ébats ; le vent de la montagne, affaibli par les courants de la plaine, soufflait avec mollesse et caressait les arbres, sans les tourmenter ; les ruisseaux se plaignaient dans leur lit de sable fin, où jetaient un murmure monotone qui endormait les hôtes du taillis et de la futaie. Les fenêtres du château pioje-
504 • LA MAUQIJISE
taient de vives lumières sur le dôme des charmilles et des noires allées que parcouraient, rapidement ei sans bruit, les deux assassins.
— Nous arrivons, dit iMathieu en étouffant le son de sa voix, nous arrivons !
Mahïab, sombre et farouche , suivait son guide sans articuler un seul mot.
Au délour d'un fourré assez épais, le régisseur monta sur un petit pont suspendu qui faisait communiquer un îlot couvert de saules avec la terrasse du parc, et il dit à son compagnon :
— Quand tu entendras résonner les phmcbes de ce pont, l'une de les victimes sera près de tomber sous tes coups ; tu pourras te disposer à frapper!.. Voilà ton poste, ajoutat-il en montrant du doigt une masse noire et grise qui s'élevait au milieu d'un bouquet de saules pleureurs.
Mahïah tressaillit et répondit : — C'est bien.
— Maintenant je le laisse; tu connais le chemin qu'il te faudra suivre pour sortir du parc et le jeter dans la montagne... Adieu.
Après avoir fait quelques pas, l'intendant
DE CAKOEUIL. 5G5
de la douairière revint au Caffre, prit sa montre, la fît sonner et dit :
— Neuf heures un quart î II peut se faire que tu attendes une demi-heure, peut-être moins... J'espère que tu ne perdras pas patience.
— Non.
— Adieu donc... L'œil juste et la main ferme !... sans pitié !...
— Sans pitié.
— Souviens-toi du Djelep !
— Je me souviens !
Mathieu se retira à pas de loup, prit le même chemin qu'il avait déjà suivi , arriva à la petite porte ; la referma sur lui à double tour, et se mit à courir de toutes ses forces , en suivant le boulevard extérieur qui longeait le mur d'enceinte du parc.
Dix minutes après cette manœuvre , le régisseur , réprimant un sourire de joie féroce , semblable à celle de la hyène qui flaire un troupeau , sonnait à la grille du château de la Rochette , et demandait à présenter ses
hommages aux marquises et au capitaine de Candeuil.
Dans la cour d'honneur , quatre chaises de poste , attelées de quatre chevaux chacune , attendaient les maîtres , postillons en selle ; deux de ces chaises étaient à la livrée de lord Brecknock ; les deux autres appartenaient à madame la douairière de Candeuil. Médine était au salon , et achevait les détails de sa toilette. Elle portait l'élégant costume de voyage dont lord Brecknock lui avait fait présent , afin qu'elle fût en tout point vêtue comme Aïcha , lorsque la douairière entra et lui dit :
— Tu me feras donc toujours attendre , belle coquette?
— Je suis à vous, chère mère, je suis à vous ; ces vilaines boucles ne veulent pas tenir.
— Tu me rejoindras, mon enfant ; je prends les devants ; mes prières doivent être plus longues que les tiennes , hélas 1
— C'est cela... en moins d'une minute , je viendrai m'agenouiller à vos côtés.
Dt: CAINDliUlL. 507
— A peine la douairière avait-elle quitté sa belle-fille , qu'on annonça M. Mathieu.
— Ah ! vous êtes bien aimable , mon cher monsieur Mathieu,, de venir nous donner la main au marche-pied ; soyez le bien-venu , dit Médine en allant au devant du régisseur , nous commencions à désespérer de vous voir.
— J'ai été retenu pour ce que vous savez, madame la marquise.
— Est-ce fini ?
— Ce doit être fini à l'heure qu'il est , Madame.
— Ma mère vous doit tout son bonheur J vous avez sauvé ses deux enfants ; nous vous bénissons !...
— Madame la marquise est trop bonne , j'ai fait mon devoir.
— Vous étiez déjà des grands amis de ma belle-rnère , car elle vous porte aux nues à tout propos.
— Je n'en suis vraiment pas digne ; d'ailleurs tous les serviteurs de madame la marquise lui font gagner le ciel , elle est également charitable pour tous... J'aurais quelques
5GS hX MARQUISE
mots à lui dire ; pourrai-je la voir sans- indiscrétion,
— Deux mots d'affidres , n'est-ce pas ? —Précisément... Le notaire d'Aile vard et
celuidelaRochettene m'ont-ils pas précédé?
— Oui , vraiment , ils sont dans le cabinet de madame la douairière ; si vous désirez les voir, ma mère vous rejoindra près d'eux, dans quelques minutes.
— Je vous suis bien obligé , il ne s'agit que d'une signature... Ne dérangez pas mad^mie la douairière si elle est occupée , le travail est tout prépaie.
— Ma mère ne peut tarder à venir... elle a été faire une petite dévotion au bout dé la terrasse... Veuillez monter au premier, je vais, moi-même , hâter le retour de madame de Candeuil.
— Mille remerciements ♦ madame la marquise.
— Joseph , dit Médine à un valet de chambre , conduisez monsieur le régisseur au premier, dans le cabinet de ma mère.
Mathieu sortit en saluaijt jusqu'à terre.
DE CAiNDEUIL, 5G9
Médiiie s'anêla encore devant une glace, rangea une dernière fois ses boucles sous son chapeau , et se dirigea vers la porte du salon. Au moment où ejle mettait la main sur le bouton de cristal pour ouvrir, Aicha entra rieuse et charmante , vêtue comme sa jeune tante, jolie comme elle. On les eût prises pour deux oiseaux pimpans , nés dans le même nid, et d'une même couvée.
— Que c'est donc amusant de nous voir en uniforme ! dit Aicha.
— N'est-ce pas, ma belle... pour le coup nous nous ressemblons de la lête aux pieds.
— Depuis le cœur jusqu'aux manchettes.
— Où sont nos maris ?
— Folle !... ton mari fume.
— Et ton futur?
— Lui tient compagnie.
— Ces messieurs ne sont pas galants , j at-» tends que tu sois mylady Brecknock pour...
— Frapper un coup d^état.
— Nous proscrirons les cigarres.
— Et nous favoriserons la pipe turque.
— En souvenir de notre belle Afrique...